L’espace littéraire bulgare est riche d‘une géohistoire qui l’inscrit à la croisée de plusieurs imaginaires – ottoman (arabo-turco-persan et musulman) et slavo-chrétien – et de plusieurs langues : y ont circulé des textes écrits non seulement en vieux slave, slavon et bulgare, mais aussi en hébreu, ladino, arménien, arabe, persan, turc ottoman, turc, grec et autres. Cette diversité et les dynamiques et tensions qui en découlent ont été étouffées par la création d’un État-nation à partir de 1878 et par les différentes vagues d’un nationalisme, partagé par les autres pays balkaniques, qui a toujours eu pour objectif de refouler, d’occulter, voire d’éradiquer l’héritage ottoman. Cette occultation a culminé durant les années 1985-1989, marquées par la violente compagne de changement de noms des Turcs et musulmans de Bulgarie, le « processus de renaissance », et la tentative de « purification » de la nation bulgare lors de ce qui a été cyniquement nommé « la grande excursion », provoquant l’exode de centaines de milliers de Turcs vers la Turquie.
Je m’intéresserai ici à la manière dont la littérature écrite en bulgare (ou en turc et traduite en bulgare) par des écrivains turcs évoque ces épisodes traumatisants à travers le recueil Lorsqu’ils m’ont enlevé mon nom. Le « Processus de renaissance » durant les années 1970-1980 dans la littérature des communautés musulmanes, paru en 2015, qui donne la parole à la génération du traumatisme, d’une part ; d’autre part aux romans Caravane pour corbeaux et Le garçon à la lavande, parus en 2022 sous les plumes respectives d’Emine Sadk et de Burhan Kerim, qui représentent la génération suivante. Ce faisant, ils réinscrivent la littérature bulgare dans l’imaginaire pluriel qui est le sien.
«Quand on m’a pris mon nom» : la génération de la blessure
« Chers lecteurs, ces vers ont été écrits durant les années précédant 1985 par Sabahattin Bayramov, et je ne peux maintenant les lui voler et les signer du nom de Săbotin Bajrov, qui, depuis ladite année, n’a écrit aucun poème. L’Auteur. » (Tchernokojev, Zafer 2015 : 11).
Cette note figure au début de l’édition bulgare, publiée en 1989 en « 50 exemplaires pour des amis », du recueil de poèmes La vie – goutte de larme, écrit en turc par Sabahattin Bayramöz et traduit par l’auteur et Blaga Dimitrova. Elle illustre le traumatisme vécu par les Turcs de Bulgarie lorsqu’on les a forcés, en 1985, à remplacer leurs noms arabo-turcs et musulmans par des noms bulgares et chrétiens lors de la campagne violente cyniquement appelée par les autorités « Processus de renaissance ». Selon les idéologues du régime communiste, grâce à ce changement de noms, les Turcs allaient « renaître » dans leur véritable identité bulgare, effacée par une assimilation forcée durant la domination ottomane. Sabahattin Bayramöz a reçu à 23 ans un prix de poésie et est considéré dans les années 1960 comme l’un des poètes turcs les plus talentueux de Bulgarie.
Avant 1985, il porte le patronyme turc bulgarisé en Bayramov, puis il est contraint de le remplacer par un prénom bulgare, Săbotin, et un nom de famille, Bajrov, qui effacent l’élément musulman. Après avoir émigré en Turquie, il change à nouveau de nom et devient Sabahattin Bayram Öz, effaçant cette fois toute trace bulgare, et cesse d’écrire. Cinq années plus tard, marquées par des manifestations et des affrontements violents provoqués par la campagne et les nombreuses formes de discrimination qui l’accompagnaient, survient, durant l’été 1989, ce que le régime a appelé « la grande excursion », c’est-à-dire l’expulsion d’environ 370 000 Turcs de Bulgarie vers la Turquie voisine mais politiquement « hostile ».
Les photos de l’époque conservent le souvenir de colonnes d’hommes, de femmes et d’enfants transportant leurs biens, souvent très modestes, dans les « trains de la honte », en voitures ou en charrettes, avec des visages crispés ou en larmes, exprimant l’incompréhension et la blessure d’un double exil : exil hors de soi-même, portant un autre nom, et exil hors de la terre où leurs ancêtres vivaient en paix depuis des siècles.
Plusieurs historiens ont écrit de manière critique sur ces événements, ainsi qu’un petit nombre d’écrivains, tels que Dimitar Koroudjiev, Teodora Dimova, Liouudmila Mindova. En 2015 paraît un livre qui donne visibilité aux Turcs ayant vécu la double blessure de la violence et de l’exil : l’anthologie Quand on m’a pris mon nom, éditée par Vikhren Tchernokojev et Zeynep Zafer, elle-même témoin de ces événements. Elle rassemble des récits et des poèmes, certains écrits en bulgare, la plupart traduits du turc vers le bulgare. On y trouve 140 textes, écrits et publiés principalement en Turquie après 1985.
Les poèmes et récits de 36 écrivains (peu de femmes parmi eux), nés entre 1922 et 1960, ainsi que les brèves notices biographiques, donnent l’image de destins brisés. La plupart avaient pu étudier la littérature turque et/ou bulgare à l’université avant 1959, lorsque c’était encore possible en Bulgarie, et certains même l’enseignaient. Puis, après la fermeture des écoles turques et l’interdiction du turc dans l’espace public, plusieurs ont été contraints de travailler comme maçons ou mineurs ; d’autres ont été envoyés dans des camps ou emprisonnés. À la lecture de ces textes, on est frappé par l’absence de haine ou de désir de vengeance. Au contraire. Ahmed Emin Atasoy, par exemple, fait partie de ceux qui quittent la Bulgarie en 1989. Aujourd’hui, il vit à Bursa, enseigne la littérature turque et publie des poèmes en bulgare et en turc. Le public turc lui doit la traduction de 150 poètes bulgares et turcs, ainsi qu’une anthologie bilingue de la poésie bulgare.
Perdre son nom, c’est tout perdre : sa dignité, sa parenté, sa vie.
Priver quelqu’un de son nom signifie bien sûr le priver de ce qu’il a de plus intime, ce qui l’accompagne et l’identifie aux yeux des autres tout au long de sa vie. Mais pour les musulmans pratiquants, la symbolique du nom prend une dimension supplémentaire : au-delà du lien filial, il porte la mémoire des ancêtres et sert de pont entre passé, présent et avenir : « Selon les représentations coraniques, chaque défunt se présente devant Allah avec le nom qu’il portait dans sa vie, et c’est à travers ce nom que Dieu juge en dernier ressort ses actes. C’est pourquoi un nouveau nom imposé au croyant le prive de l’espérance d’entrer au djenna (paradis), même s’il a vécu pieusement. Plus encore – les croyants pensent que son âme ne sera reconnue ni par le juge musulman ni par le juge chrétien, et qu’elle sera condamnée à errer éternellement entre les deux religions et les deux mondes, sans trouver la paix. » (Grouev, Kalionski, 2008 : 65).
Perdre son nom, c’est tout perdre : sa dignité, sa parenté, sa vie – dit Sabahattin Bayramöz dans le poème qui donne son titre à l’anthologie, dont la forme rappelle une couronne de sonnets ou une ballade : la dernière strophe répète en majuscules le premier vers de toutes les strophes précédentes :
J’AI PERDU MA VUE,
J’AI PERDU MES SECRETS,
J’AI PERDU MES TRACES,
QUAND ON M’A PRIS MON NOM.
Plusieurs poèmes décrivent la violence subie : internement, torture (le camp de Béléné et le Danube y apparaissent à plusieurs reprises), humiliations, mort. Le poème « En feu » n’est pas une simple métaphore. Il a été écrit en 1985, en bulgare, par Mehmed Karahiousseinov, fils de l’écrivain Hassan Karahiousseinov, qui avait volontairement bulgarisé son nom en Assen Sevarski, ami de Guéorgi Djagarov, l’un des idéologues du « processus de renaissance ». En mai 1985, Mehmed Karahiousseinov s’immole dans la cour de sa villa pour protester contre la campagne de changement des noms. Un chauffeur de taxi le trouve par hasard, alors qu’il se roule dans la neige, et l’emmène à l’hôpital Pirogov. Il est encore inconscient lorsque son père prend son passeport et celui de son épouse et revient avec de nouveaux passeports portant des noms bulgares.
Il survit à ses brûlures, dont il souffrira toujours, puis meurt en 1990 à l’âge de 45 ans. Quelques mois plus tard, son père meurt dans une clinique psychiatrique.
Ma poitrine brûle ! je brûle, brûle.
Des démagogues antédiluviens pourrissent.
Peut-on tuer un cri de liberté !
Posez sur ma tombe
une rose blanche…
Nombre de textes évoquant la violence physique sont insoutenables. C’est le cas, par exemple, de cet extrait du « Processus de renaissance comme comédie dell’arte » d’Aziz Bey, auteur de plusieurs ouvrages documentaires et mémoires sur les 517 Turcs internés au camp de Béléné en 1985. La « scène 2 » est consacrée à Djafer Aliev Ormanliev, éleveur de buffles, qui décide qu’il n’apprendra pas le bulgare tant qu’on lui interdit d’apprendre le turc. Ne connaissant pas la langue, il ne peut répondre aux policiers qui l’interrogent ; comme il répond pas, il est battu des heures durant. Et lorsque, enfin, suivant les conseils d’un professeur de turc détenu dans la même cellule, il accepte de prendre le nom d’Anguel, il n’arrive pas à l’écrire et trace quelques traits que les policiers prennent pour de l’écriture arabe… Le texte se termine par un sinistre calligramme en majuscules :
« Du temps passa encore – DJAFER ALIEV ORMANLĂ, SURNOMMÉ KĂRDĂM DJAFER, S’EST
P
E
N
D
U
! »
« Caravane pour corbeaux » et « Le garçon à la lavande »
La littérature écrite en turc en Bulgarie possède une longue histoire, méconnue et complexe. Je rappellerai brièvement que 90 livres, dont de la littérature de fiction, sont publiés en 1913 ; 50 entre 1920 et 1943 par des éditeurs turcs dans plusieurs grandes villes. Fait intéressant : entre 1957 et 1969 paraissent aux éditions Narodna Prosveta 89 livres en turc – 45 recueils de poésie et 44 œuvres de prose. Malheureusement, en Bulgarie, ils n’ont jamais été réédités et sont conservés dans des dépôts hors de Sofia, pratiquement inaccessibles. Après les années 1960 et la fermeture des établissements scolaires en langue étrangère, il devient de plus en plus difficile d’écrire en turc. Aucun texte significatif écrit par des Turcs en bulgare n’est publié non plus.
En 2022 paraissent deux romans écrits en bulgare par de très jeunes écrivains – Caravane pour corbeaux d’Eminé Sadk et Le garçon à la lavande de Burhan Kerim – nés en 1996 et 1995 dans des familles turques du Nord-Est de la Bulgarie.
Pars ! Non, vraiment ! Pars de cette ville ! Trouve la paix. Rencontre des gens nouveaux. Tombe amoureux. Vis ! Qu’est-ce que tu en dis ?
Caravane pour corbeaux est le premier roman d’Emine Sadk, récompensé par le prix du concours littéraire « Boyan Penev » en 2019, puis publié en 2021, réédité en 2022 et 2024. Les critiques soulignent l’écriture vive, parfois ironique, parfois tendre et humoristique, l’absence de clichés, la profonde empathie et humanité envers les oubliés, les méprisés, les négligés. Et la langue : surprenante, provocante, drôle, poétique. Le protagoniste, Nikolaï Todorov, 46 ans, est un professeur de géographie dans un lycée d’une petite ville du Nord-Est bulgare. À première vue, c’est un homme plutôt terne, décrit comme « l’un de ces gens qu’on a envie de gifler dès qu’on les voit », mais il se sent à l’étroit, étouffé dans sa vie. Il fait un rêve récurrent où il brûle, comme l’homme sur la couverture de l’album Wish You Were Here de Pink Floyd, acheté à bas prix au marché auprès d’un jeune Rom (mais aussi comme le poète Mehmed Karahjuseinov). Il devient soudain connu dans sa ville lorsque son projet de rénovation de l’école où il enseigne remporte un financement européen. Un banquet est organisé en son honneur. Au moment de monter sur scène pour prononcer un discours, il est pris d’un dégoût immense qui se matérialise : il vomit sur le costume du directeur… Pris de panique, il s’enfuit, erre dans la ville, puis rencontre « la Shérif », femme extravagante, propriétaire du casino local. Elle lui révèle avoir entretenu une longue relation avec son père, un professeur de littérature respecté, et, voyant son désespoir, le pousse à quitter la ville : « Pars ! Non, vraiment ! Pars de cette ville ! Trouve la paix. Rencontre des gens nouveaux. Tombe amoureux. Vis ! Qu’est-ce que tu en dis ? »
Commence alors un voyage à travers le Deliorman – ou Loudogorié –, ses villages faiblement peuplés ou désertés, habités surtout par des Turcs et des Roms, oubliés et négligés par les autorités. À Douratch, il est chaleureusement accueilli par le grand-père Muhittinn, ancien facteur qui garde des souvenirs émouvants d’Alexandar Matev, père de Nikolaï. Alors que le fils ne se souvient que de la peur et de la distance caractérisant leurs relations, grand-père Muhittinn lui révèle un autre homme : un Bulgare révolté et écœuré par le processus de renaissance, impuissant face à la tragédie vécue par ses voisins et élèves turcs. Pour épargner à ses élèves turcs l’humiliation de porter leurs nouveaux noms imposés, il avait demandé à tous les enfants, Bulgares et Turcs, d’inventer un surnom à utiliser en classe.
Caravane pour corbeaux est un roman sur la transition et l’évaporation des espoirs d’une vie meilleure et plus humaine en Bulgarie. À la place : des petites villes et villages misérables, abandonnés par l’État, hors du temps et du rythme de la capitale ; une impression de mondes parallèles ; l’émigration vers les grandes villes ou vers l’étranger ; la criminalité ; les protestations contre la corruption de l’élite politique ; les problèmes écologiques ; les nouveaux riches qui tentent d’oublier le vide de leur vie à travers alcool et drogues dures.
Le garçon à la lavande, également premier roman de son auteur, est un roman lumineux, qui nous transporte dans l’imaginaire et les souvenirs d’enfance de Youssouf, le narrateur devenu adulte ; dans un monde onirique, poétique, où les temps se superposent : l’antique passé des grandes figures archétypales communes au Coran et à la Bible (Meryem-Marie, Hava-Ève, Adem-Adam, Youssouf-Joseph), les grands poètes persans du Xe au XIVe siècle (Omar Khayyam, Roudaki, Hafez, Navaï) cités en exergue de chaque chapitre, tout ce qui constitue l’héritage mythique et culturel transmis à Youssouf.
Un lundi comme les autres, Youssouf, qui vit avec sa compagne à Sofia où il travaille dans un magasin de musique, reçoit un appel téléphonique : on l’informe que son grand-père Koudret est décédé. Il retourne dans son village natal et revoit des gens qu’il n’a pas vus depuis l’enfance. Il constate la dégradation du village. Il tombe sur son journal intime d’enfant et se replonge dans les histoires qu’il entendait et vivait petit. Il décide de les reconstituer en construisant un monde où il est le protagoniste : un garçon pour qui le monde doit encore être découvert, mais surtout inventé. Le récit commence par l’enfance de son arrière-grand-mère, suit cinquante ans plus tard l’enfance de Youssouf dans le village où sa famille cultive des champs de lavande, puis sa vie de jeune adulte à Sofia. Le dernier chapitre, qui se déroule en sept jours – comme la Création – tisse un autre fil narratif autour d’un Youssouf imaginaire.
Les échos de la Grande Guerre, la peur des Russes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la collectivisation forcée sous le communisme, le « processus de renaissance » et « la grande excursion » sont évoqués sereinement, comme faisant partie de l’histoire familiale, un vécu qui fait partie du passé. Les voyages en Turquie, les visites aux nombreux parents, les regards que les uns portent sur les autres, sont racontés avec humour. Ces événements ne sont pourtant pas au centre du roman, où dominent les relations humaines : chaleur, amitié, affection, amour, mais aussi rejet ; les difficultés de la vie dans des régions pauvres, abandonnées par les autorités, où l’alcool sert souvent à soigner l’âme ; la mémoire individuelle et la mémoire familiale.
Caravane pour corbeaux et Le garçon à la lavande appartiennent indiscutablement à la tradition littéraire bulgare. Ils dialoguent avec Yordan Yovkov, l’écrivain humaniste des Turcs et des Roms (la charrette du maître Chabann rappelle celle de Sali Yachar dans Le chant des roues), avec Yordan Raditchkov et son regard faussement naïf révélant les absurdités du monde, avec Victor Paskov (Assassinats mineurs, Ballade pour Georg Henig) et sa langue tantôt poétique et mélancolique, tantôt ironique et tranchante, avec Guéorgi Gospodinov et la mélancolie due à l’enfance perdue. Mais ils appartiennent aussi à l’espace culturel turc, auquel ils ouvrent la littérature bulgare, en l’enrichissant non seulement de mots arabo-turcs, mais aussi de poèmes classiques persans de Khayyam, Roudaki, Hafez et Navaï, et de récits et légendes communs au Coran et à la Bible. Ponts entre les cultures bulgare et turque, ils sont à la fois bienveillants et critiques envers ces deux mondes. C’est peut-être ce qui explique la place « apaisée » qu’y occupent les traumatismes de la population turque.



