Blog • Croquis : de Belgrade à Zlatibor, en passant par Golubac et Manasja

Nous rentrons de Novi Sad. La famille est remontée à l’appartement rue Svetogorska et j’erre à la recherche d’une place de parking. Je trace des cercles concentriques autour de notre rue, enfin plutôt des rectangles, des triangles, des zigzags. Cela fait maintenant une heure et demie que ça dure. Je suis si fatigué que mes…

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Église Saint-Marc de Belgrade au matin
Église Saint-Marc de Belgrade au matin© Manuel Cortella | CdB

Nous rentrons de Novi Sad. La famille est remontée à l’appartement rue Svetogorska et j’erre à la recherche d’une place de parking. Je trace des cercles concentriques autour de notre rue, enfin plutôt des rectangles, des triangles, des zigzags. Cela fait maintenant une heure et demie que ça dure. Je suis si fatigué que mes trapèzes et ma nuque semblent s’être soudés. Il n’y a pas la moindre place. Et par ailleurs, le système de parking à Belgrade est resté assez nébuleux pour nous. Mais en tout état de cause, nous n’avons aucune envie d’aller chercher la voiture à la fourrière. Je tourne donc encore et encore. Le seul embryon de place se situe dans une rue en pente entre un SUV et un arbre dont les racines ont déformé le bitume. Je m’engage. La place est étroite, la voiture tangue sur les dos d’âne racinaires et mon aile droite frôle dangereusement les moignons de branches qui saillissent du tronc… Je renonce et reprends mon errance.

Quelques rues en-dessous de notre appartement, je prends une grande-avenue. Il y a tant de voies et l’espace est si peu lisible : voitures, tramway, bus qui déboîtent, motos, feux, lumières, klaxons, air moite et puant d’hydrocarbures, comme si le soir ne parvenait pas à évacuer les miasmes de la journée… Je m’éloigne beaucoup trop de l’appartement, tente de revenir en arrière. Je suis à cran et toujours rien. Et puis soudain, dans une côte, une place, longue, large, nette, un vrai jeu d’enfant pour manœuvrer.

*

Par un détour de notre itinéraire, nous voici devant la seule, la dernière mosquée de Belgrade, appelée Bajrakli. Elle se situe à deux pâtés de maisons de Kalemegdan en direction de notre appartement, dans le quartier Dorćol, au carrefour de rues en pente. Nous la découvrons d’un seul coup, par surprise, et de fait elle un peu cachée dans un creux, entre les habitations hétérogènes du centre-ville. Un portail, quelques marches et nous voici à l’entrée d’une jolie mosquée. Des familles musulmanes entrent et sortent de l’enceinte. Un père de famille aimable nous enjoint à entrer et à visiter la mosquée. Cependant il semble un peu mal à l’aise, son sourire paraît presque forcé. A vrai dire les familles qui entrent ici le font sans ostentation, au contraire, comme si cet accès au culte était seulement octroyé.

Ce qui me frappe peut-être avant tout, c’est la petite taille de la mosquée. On dirait plutôt un lieu de culte pour un gros bourg. Pour le reste, elle est assez élégante sous sa coupole. Et comme les distances sont raccourcies, on entend les cris joyeux des enfants dans la cour depuis la salle de prière.

La mosquée Bajrakli est la seule rescapée des nombreux lieux de culte musulmans de Belgrade. Il y a fort longtemps, elle fut le lieu où le metevekil[1] battait la mesure du temps selon le calendrier islamique ; où, en d’autres termes, il harmonisait la vie religieuse de la communauté musulmane de Belgrade à une époque où la capitale serbe compta jusqu’à soixante lieux de culte. Elle n’en a pas moins été incendiée en représailles suite à la destruction d’églises serbes au Kosovo au début des années 2000.

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Ce matin, nous sommes partis de notre côté, Tiphaine, Noé et moi, visiter le konac de la princesse Lubica. Il se trouve sur le flanc de la colline, dans la partie ouest du centre-ville de Belgrade.

La présence d’une architecture ottomane à Belgrade a quelque chose de rassurant pour moi. Les vieilles villes philosophes acceptent les héritages anciens, même si certains épisodes les chatouillent, les égratignent, leur arrachent un sourire amer. Que les révolutions – ou les stagnations – récentes soient l’occasion de relectures, voire de suppressions partielles, c’est difficile à éviter. Mais concernant les vieilles guerres, il faudrait adopter un code de bonne conduite, une sorte de prescription historique. Comment nier les échanges entre l’Empire ottoman et la Serbie, même si la guerre a fait rage souvent et si le Jésus des orthodoxes s’est très mal entendu avec le Mohammed des Ottomans – d’après les orthodoxes et les Ottomans en tout cas ? Il n’est pas dit que la capitale serbe soit une ville philosophe du point de vue de ses politiques mais peut-être l’est-elle du point de vue de ses habitants ?

La large façade doit son attrait à l’association du blanc des enduits et du beau marron lazuré des boiseries, à son avancée courbe et en surplomb, au premier étage au dessus de l’entrée, qui permet grâce à un jeu de fenêtres de surveiller l’activité au-dehors, aux tuiles orangé et aux motifs architecturaux autour des fenêtres et des cheminées, dans lesquels il est difficile de distinguer les parts ottomane et austro-hongroise. Au premier comme au deuxième étage, des salons orientaux aux banquettes bleues ou rouges, délimités par des colonnades décoratives, évoquent instantanément l’hospitalité et la convivialité musulmanes. Ces salons en jouxtent d’autres, privés, plus petits, ainsi que des bureaux ou des chambres d’inspiration nettement austro-hongroises. Au bout de l’aile du bâtiment, au rez-de-chaussée, il y a également un petit hammam. Il a un charme fou, avec sa coupole ajourée de puits de lumière.

Par les fenêtres côté jardin, nous apercevons la vallée de la Save.

A l’entrée comme à la sortie du konac, nous croisons le responsable de l’accueil du musée. C’est un homme d’une petite soixantaine d’années, élégant, mince, au maintien impeccable, pâle de peau, cheveux clairs, entre le blanc et le blond. Tout chez lui respire la bonne éducation, quelque chose de l’ordre de l’aristocratie ou de la bourgeoisie intellectuelle de haut vol. A l’entrée, quand il apprend d’où nous venons, il s’adresse à nous dans un français plutôt classieux, plein de retenue. Mais au moment de repartir, alors que nous chinons parmi les cartes postales et les livres et que nous cherchons à lier conversation, il ne semble plus si enthousiaste à l’idée d’échanger avec nous. Ce n’est pourtant pas la fréquentation du musée, quasi inexistante, qui l’en empêche.

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Le jeune coiffeur de Maté se demande bien pourquoi nous sommes venus en Serbie pour nos vacances. « Seriously, you’re French and you came here on vacation ?? But why ? » [2]

Ma coiffeuse se contente d’une application et d’un professionnalisme sans faille. Il ne sera pas dit qu’on coupe mal les cheveux en Serbie… et encore moins la barbe.

*

C’est toujours émouvant d’observer ses enfants discuter et s’interroger longuement dans un musée devant un objet d’étude, vecteur de réflexion historique, scientifique, philosophique… ou tout ça en même temps. Nous sommes au Narodni Muzej, le Musée National, et Maté et Ninnog stagnent depuis quasiment une heure devant des cartes expliquant les processus des glaciations, notamment la dernière qui s’achève vers 12 000 avant Jésus-Christ, et leurs liens avec les civilisations d’Europe du Sud-Est au Mésolithique puis au Néolithique… Je suis pour ma part assez emballé par la civilisation présente sur le site de Lepenski Vir, sur la rive droite du Danube, entre Roumanie et Serbie, et représentative de sociétés qui ont trouvé semble-t-il un équilibre entre les prémices du pastoralisme, l’agriculture, la chasse et la pêche en rivière.

Au dernier étage, il y a quelques jolis Monet, Van Gogh, etcetera. C’est une des cautions de la plupart des musées occidentaux que d’avoir dans leurs collections des impressionnistes français. Je m’attarde devant les belles peintures. Mais le musée va fermer et les gardiens ont déjà repéré les traîne-savates et les hypocrites, ceux qui chaloupent, grappillent, avancent en crabe et calculent chaque mètre concédé sous des airs d’esthètes détachés. Les gardiens n’ont pas grand-chose à voir avec les nôtres, ceux du musée d’Orsay ou de la Fondation Vuitton souvent originaires d’Afrique, plutôt aimables et de tout âge. Ici, ce sont tous de vieux hommes âgés pour la plupart de plus de soixante-cinq ans, habillés de noir strict. Ils ont des visages ravagés de rides comme dans les Bilal des années 1980. Des têtes de politiciens en bout de course. Mais ils connaissent le musée par cœur, ses recoins, ses angles morts, on ne peut pas leur échapper. Si l’on stagne devant un beau ciel vibrant ou une prairie fleurie, ils font preuve d’une tempérance feinte puis fondent sur vous, leur carrure, leurs bras allongés à force de rabattre les visiteurs vous cernant sans espoir d’un peu de rab de contemplation. Leur regard n’est pas vide encore, ni blasé. Il vous signifie simplement que leur logique n’est pas la vôtre, sacrés touristes, et que la leur prévaut, y a pas. Puis c’est avec fermeté mais sans haine qu’ils vous exfiltrent par un escalier dérobé, allez hop, direction la Trg Republike, la place de la République, il fait encore grand beau dehors, de quoi vous plaignez-vous ?!

De toute façon, ils ne pourront jamais faire pire que les gardiens d’ex-RDA au Neues Museum sur l’île de Berlin, qui nous ont sidérés par leur grossièreté et leurs manières brutales l’an passé, devant le buste de Nefertiti…

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Après une journée dispersée en visites et occupations en tout genre, nous nous sommes donnés rendez-vous dans le jardin urbain derrière l’emblématique église Saint-Marc, les uns pour courir, les autres pour une séance bien sentie de callisthénie, une activité assez à la mode ici comme chez nous, inspirée par le masculinisme pour certains et par la simple recherche de défoulement et de bien-être pour d’autres. Le site en question se trouve dans la partie supérieure, tout au bout du jardin, avec une belle vue sur le nord de la ville. C’est une fin de journée tiède. Une vingtaine d’hommes et d’adolescents sont là, suspendus à la barre de traction, assis en chaise, les bras repliés entre les barres parallèles et se hissant puis se baissant [3], ou encore se balançant comme des gibons sous les échelles horizontales… des joggeurs passent aussi tout près, et tout le monde dégouline littéralement de sueur, peut-être un motif de satisfaction supplémentaire… Dans le lot, il y a bien quelques adolescents à la physionomie hésitant entre le goût pour les donuts et les exemples virilistes, à la musculature oscillant entre le chamallow et l’acier trempé, mais pour la plupart les hommes présents sont de beaux morceaux de testostérone, plutôt aimables et sympathiques d’ailleurs. Ils déroulent leurs programmes faits de routine et de dépassement, à coups de séries de dix et de vingt parfois spectaculaires. Un homme de taille moyenne, aux cheveux longs rassemblés en queue de cheval, torse nu et habillé d’un short long, une musculature déployée et sèche, environ trente cinq ans, le teint hâlé, entre dans la danse. Il est le seul durant cette séance à passer les muscle up et provoque une admiration muette dans l’assistance peu démonstrative. Si fort soit-il, il encourage cependant les athlètes les moins méritants ou les moins experts. Dans l’ensemble, les callisthénistes sont plutôt plus petits que les Serbes croisés dans Kneza Mihaila. Il y en a même un qui est plus petit que moi, c’est dire. C’est un court taureau d’un mètre soixante cinq environ, torse nu lui aussi, puissant, avec des mollets taillés dans l’olivier, cheveux châtain et courts, l’air tendu. Il semble se battre contre les autres ou contre lui-même et se promène entre les agrès avec un air de défi. Il est sensible aux acclamations silencieuses.

Et au milieu de ce Rubens musculeux, excessif, dans cette promiscuité des corps, deux adolescentes comiques font semblant de travailler leur summer-body, avec une mollesse et un second degré qui frôlent le pastiche, tout en lorgnant sur les bi et les quadriceps.

Je termine ma séance peu après mes grands enfants et Tiphaine, dégringole en trottinant les rampes qui descendent vers Svetogorska et passe sans le voir devant le mémorial des civils tués par l’Otan, juste en-dessous de Saint-Marc. Le ciel s’obscurcit déjà sur Belgrade, se colore de violets et de jaunes, s’étire en zébrures violentes.

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Après trois heures de route, depuis Belgrade, nous retrouvons les rives du Danube, tout à fait à l’est de la Serbie. Nous avons garé la voiture et nous apprêtons à pénétrer dans la forteresse de Golubac. Je me tiens debout, les poings sur les hanches et contemple les rives en face. La Roumanie est là, à quelques centaines de mètres et ces coteaux boisés, oui, c’est bien ça… ce sont les Carpates ! Un monde s’ouvre avec des forêts primaires et une faune magnifique… un jour peut-être, maintenant que nous le touchons du doigt.

La forteresse de Golubac, érigée au XIVe siècle, au moins pour la structure observable aujourd’hui, marque l’entrée des Portes de Fer, un long défilé séparant la Serbie et la Roumanie, qui tantôt s’évase et tantôt rétrécit jusqu’à rapprocher ses rives hérissées jusqu’à quelques centaines de mètres. Par sa position dominant le fleuve, elle permettait d’opérer une pression marquée sur la navigation fluviale, qu’elle soit commerciale ou militaire. Comme on peut l’imaginer, les Portes de Fer et donc la forteresse furent l’objet de convoitises et de conflits innombrables entre tous les peuples antagonistes de la région.

En haut de la forteresse, la petite foule touristique s’étiole, disparaît. Il faut dire qu’à l’accueil, le personnel à été particulièrement convaincant concernant la visite de la partie supérieure de l’édifice puisqu’il nous a fait signer une décharge à propos de notre santé en général et plus particulièrement de notre robustesse cardiaque. En regardant les cimes de la forteresse, il est pourtant difficile d’imaginer une difficulté qui demande autant de précautions. Peut-être le chemin, là-haut, est-il périlleux, mal fichu, mal entretenu ?… Alea jacta est.

La réponse est non. Il est certes un peu aérien mais rien de terrible pour nous qui avons gravi le Pain de Sucre et bien d’autres montagnes. Là-haut, il y a surtout notre guide, un solide montagnard des confins du Danube qui passe des journées entières dans une solitude altière. Je l’interroge sur la faune fluviale et nous parlons truites, brochets, canards, oiseaux des marais… mais non, il n’y a pas d’ours par ici. J’apprécie sa réponse, pourtant lourde de menaces, quand il évoque les rapaces dans un anglais aux « r » roulés : « When the eagle appears above the moutain, there isn’t a single pigeon left in the sky ». [4]

La conversation bifurque vers la pollution mal maîtrisée du fleuve et à vrai dire je lui proposerais bien de lui envoyer des cobayes en mission d’analyse, une maire d’une grande ville française et une ancienne ministre de l’Education nationale désormais disponibles. Puis nous abordons par des détours la situation dans le pays. Notre hôte nous répond de manière sybilline : « When I’ve had enough of politics here, I have a passport, I go for a trip abroad. » [5]

Plus tard, nous déjeunons au bord du Danube, un peu plus au sud. Mais nous allons manquer de temps pour la visite du site de Lepenski Vir.

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Le soir, dernière promenade avant le départ. Place de la République, nous prenons à gauche et arpentons la rue Kolarčeva en travaux. De nouveau à gauche, nous voici sur Terazije et passons devant l’hôtel Moscou. « Un haut lieu de la Belgrade communiste et des apparatchiks yougoslaves », m’explique Tiphaine.

J’avais presque oublié que Belgrade fut autrefois communiste.

*

Hier soir, nous nous sommes régalés d’un pain rond au bon goût d’huile d’olive, un genre de ciabata acheté dans une boulangerie toute proche de notre appartement.

À présent que nous sommes en partance, pourvoyant nos effets divers depuis notre petite tour de douze étages et préparant le voyage pour Zlatibor, sacs, godasses, casse-croûtes, trajet, etcetera, j’ai l’envie furieuse de racheter de ces délicieux pains pour toute la famille.

Je me pointe donc dans la boulangerie et ô miracle il y a justement une promotion, ristourne significative pour cinq pains achetés et, encore mieux, énorme ristourne pour dix !! Je ressors donc triomphant, les bras chargés de sacs en papier auréolés de taches d’huile, d’autant que j’ai ajouté à mes glorieux achats des bureks, feuilletés aux épinards, à la viande ou au fromage… Mes enfants et ma femme me regardent revenir avec un air circonspect, certains parce qu’ils pensent qu’il y a trop, d’autres parce qu’ils pensent qu’il n’y a pas assez, les derniers et pas des moindres, parce qu’ils se demandent si ça va vraiment être bon, toute cette épicerie… C’est ainsi, on ne peut pas toujours être reconnu à la hauteur de ses mérites.

Avant de partir, nous prenons un café dans une des rues perpendiculaires et pentues, à l’ombre si dense que l’on n’y devine presque rien lorsqu’on les croise en plein jour, avec le soleil dans la figure.

Le cafetier n’a pas tout à fait mon âge, une tête chiffonnée et son expression est alourdie de vicissitudes.

Je ne sais pas exactement ce que j’attendais de Belgrade, dans l’ordre de l’ordinaire, de l’extraordinaire, du repoussant, de l’espérant. J’ai longtemps imaginé venir ici, avec un mélange de crainte et de convoitise. Et je ne suis pas déçu.

Dans un mouvement d’élan, d’enthousiasme presque adolescent, je voudrais dire tout cela à notre cafetier, je ne sais pas pourquoi. Mais je me contente de lui signifier, en payant nos domačka kava que nous avons passé une chouette semaine à Belgrade et que nous partons à présent pour Zlatibor ! « Doviđenja ! » lancé-je. « Doviđenja » me répond-il avec une ébauche de sourire.

Puis nous embarquons pour de nouvelles aventures, plein sud.

*

Après une heure de conduite, je me planque à l’arrière où je prends des notes et fomente des projets incertains. La route sinue entre de petites planinas mais peu à peu, nous entrons dans des paysages plus vallonés. Nous quittons enfin l’autoroute plein est, vers la Bulgarie, par une départementale qui épouse des collines agrestes, prairies et paturages, direction le monastère de Manasija. Un crochet de deux heures de route en sens inverse de notre destination du jour, Zlatibor : un détour imaginé par l’équipe « monastères et musées en tout genre » de notre tribu. Une concession obtenue presque sans coup férir, étrangement.

Nous pique-niquons juste en-dessous du monastère, à l’ombre d’un bouquet de frênes, près de la rivière Resava – un drôle de cours d’eau qui, si j’en crois Maps, joue à cache-cache avec la lumière, se dissimulant pour un oui ou pour un non sous le manteau karstique et réapparaissant lorsque la fantaisie lui en prend… Je découvre avec intérêt et amusement le turbo-folk grâce aux jeunes gens du coin qui pique-niquent également au bord de l’eau, une enceinte bluetooth au milieu du groupe diffusant les derniers tubes serbes dans le vallon, une musique un peu kitsch et qui, pourtant, me met plus en joie que nos tout aussi kitsch tubes hexagonaux. L’insouciance semble également être le maître mot de ces jeunes gens et cela me réjouit, me rassure, et ce n’est pas le maladroit ballon de foot qui vient rouler au milieu de notre pique-nique qui fera perdre aux uns comme aux autres leur humeur badine.

Nous montons au monastère. Il se situe à l’intérieur d’une forteresse du Moyen-Age, protégé des divers envahisseurs, l’ensemble datant du XVe siècle, pour l’essentiel de la construction que nous pouvons voir aujourd’hui. En cas de guerre, les habitants de la région se réfugiaient derrière les remparts et la foi chrétienne pour supporter les assauts – comme partout ailleurs. L’église, au centre de la forteresse, présente des peintures magnifiques, même si leur état de conservation est très variable. Au hasard des destructions ou par la simple altération du temps, de larges, sinueuses plages vides se sont développées sur les murs de l’église, plongeant dans l’oubli une partie des fresques, souvent consacrées aux apôtres.

Une très belle femme brune habillée de noir entre et fait une courte et rituelle révérence à l’entrée de l’église. Puis elle embrasse une à une toutes les icônes postées sur des pupitres, dans le narthex – mais peut-être arrête-t-elle son baiser à un centimètre des supports. Elle embrasse de la même manière le dormant des différents « porches » de l’église – les espaces entre narthex, nef et cœur semblent plus délimités que dans les églises catholiques –, dans une sorte d’extase et ainsi jusqu’au cœur.

La lumière entre justement dans le cœur en rais étroits depuis la partie supérieure de la construction – loin des ouvertures du gothique de la même époque dans l’ouest de l’Europe – et donne une atmosphère étrange aux lieux, comme si la révélation pentecôtiste balayait lentement l’espace. Là, un homme s’est réfugié sur un de ces beaux fauteuils en bois placés contre le mur lobé, dans la pénombre et le silence. Il se recueille intensément. Peut-être prie-t-il ? Peut-être même croit-il en dieu ?

A l’extérieur, des jeunes mariés se livrent à une séance photos dont la mise en scène semble particulièrement bien rodée. Le photographe se concentre sur le jeune marié, vêtu d’un costume noir, en accord avec ses cheveux et sa barbe noirs. Il n’y a pas d’erreur ni de faute de goût et surtout pas celle qui consisterait à sourire. Au contraire, pour une belle journée comme ça, surtout, rester digne et confiant, pas le moment de passer pour un niais, pour un benêt qui sourirait à tout va sans aucune raison. Tout le monde a d’ailleurs l’air de s’accorder sur le sujet, y compris la mariée et le photographe.

En attendant, il pose dans la lumière et sous le soleil d’août, le regard lointain, confiant en l’avenir – le sien et peut-être aussi celui de la patrie – même s’il crève de chaud sous son costard.

Les bâtiments conventuels, accolés au mur d’enceinte, ne sont que très partiellement ouverts à la visite. Nous jetons un dernier coup d’œil dans l’église avant de partir et croisons un groupe de touristes. Je me demande d’où ils viennent, ils semblent être européens mais les bribes de langage que j’attrape au vol ne me disent rien. « Israéliens » me dit Noé – il a appris quelques notions d’hébreu l’an passé. « Des groupes d’Israéliens ont été refoulés de Grèce à plusieurs reprises cet été en raison du désaccord des Grecs à l’égard de la politique de Netanyahou à Gaza et ils ont cherché d’autres destinations », poursuit-il. Je me demande parfois comment il sait tout ça.

*

Après une longue ascension par une route sinueuse, nous parvenons à Zlatibor en début de soirée et découvrons notre modeste appartement-chalet, un premier étage de plain-pied en raison de sa position à flanc de coteau.

Nous avons tout juste fini de nous installer que les nouvelles tombent : la Serbie vient de basculer dans d’âpres affrontements, à Belgrade, Novi Sad, Niš et dans un certain nombre d’autres villes moyennes. Nous allumons la télé et constatons les heurts entre les manifestants et la police ou les factieux instrumentalisés par l’Etat, les jets de lacrymogènes et de toutes sortes d’autres objets dangereux lorsqu’ils sont jetés avec violence… et toujours la même rhétorique d’un autre temps de Vučić et de ses acolytes à propos des étudiants manipulés par l’Europe de l’Ouest et d’une opposition politique considérée comme l’ennemie, traître à la patrie…

Nous reconnaissons les rues du centre-ville de Belgrade où nous nous promenions hier encore, du côté de la Trg Republik. C’est parti à présent pour plusieurs jours de guérilla urbaine. Mais ce soir-là, à Zlatibor, ni cris, ni heurts. Tout est calme à nouveau – ce qui me plonge dans une réflexion un peu mélancolique, un sentiment d’irréalité, de manque de prise sur le réel.

*

Le lendemain, nous prenons nos marques à Zlatibor.

Notre quartier résidentiel, fait de logements de type chalet, partiellement en bois, qui me rappellent le Gorski Kotar [6] de la famille de ma femme, semble s’être étalé dans l’espace d’une manière organique, sans plan d’ensemble. D’ailleurs, chaque fois que nous revenons d’une course au centre-ville, nous tournons entre les immeubles destinés aux curistes et aux touristes et les maisons-chalets, sans jamais savoir exactement où nous sommes, quel chemin prendre.

Partis à la recherche d’un nouveau lieu, trouvé sur le Web, pour répéter nos exercices de callisthénie, Noé et moi déchantons. Quelques agrès rouillés périclitent au milieu d’un bois. Les arbres ont poussé autour de manière anarchique. Le lieu est visiblement abandonné, des tessons de verre jonchent le sol ainsi que des déchets plastiques. Un type traîne au fond du bois et nous observe du coin de l’œil. Nous ne nous attardons pas.

Nous nous promenons dans le quartier et tombons sur une aire de jeux pour enfants animée au milieu d’un parc urbain. A l’arrière d’une construction technique, nous tombons sur un graffiti célébrant la bataille de « Kosovo Polje », le fameux Chant des Merles de « 1389 ».

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Zlatibor est un gros bourg perdu au milieu du massif montagneux éponyme, au croisement de plusieurs routes régionales. Avec sa végétation qui vire au roussi, dans les zones de prairie, avec ses forêts, ses volumes doux mais profonds, le paysage me rappelle un peu les westerns de mon enfance… Nous avons d’ailleurs, comme à Belgrade, la sensation d’un retour en arrière dans le temps, qui tient à l’architecture comme à certains traits de caractère du développement, de l’aménagement serbes, à certains tropismes, pourrait-on dire. Je songe à des cités balnéaires ou à des stations de ski sorties trop vite de terre, avec des projets immobiliers mercantiles au premier degré.

Sitôt sorti du bourg grouillant de monde, le pays est semi désertique, avec ses routes d’une qualité variable, certaines non achevées, ses champs d’herbes sèches, ses conifères et ses montagnes d’un bleu velouté.

[1] Metevekil : « un homme qui calculait l’heure et le temps exact depuis l’hégire et annonçait depuis son minaret, au moyen d’un drapeau, l’heure de la prière à toutes les autres mosquées de la ville. » Sara Dević, « Bajrakli : La dernière mosquée de Belgrade », dans Le Courrier des Balkans, 2019.

[2] « Sérieusement, vous êtes français et vous êtes venus en vacances ici ?? Mais pour quoi faire ? »

[3] Dips en anglais.

[4] « Quand l’aigle apparaît au-dessus de la montagne, il n’y a plus un seul pigeon dans le ciel. »

[5] « Quand j’en ai assez de la politique ici, j’ai un passeport, je vais me promener à l’étranger. »

[6] Au Nord-ouest de la Croatie.

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