Blog • Roumanie : les blessures irréparables de l’exil

Camping, de Lavinia Braniste, traduit du roumain par Sylvain Audet-Gainar, éditions des Syrtes, 272 pages, 22 euros, 2026

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Blog • Roumanie : les blessures irréparables de l’exil

Une histoire simple et belle que celle de Camping, de Lavinia Braniste, pleine d’empathie et d’humanité pour les laissés-pour-compte de l’Histoire récente de l’Europe ; Sofia, une Roumaine d’une soixantaine d’années, s’apprête à regagner définitivement son pays natal, qui n’est plus le même après vingt ans d’exil en Espagne, où elle n’a jamais réussi vraiment à s’adapter non plus.

Camping a été retenu dans la première sélection du prix Médicis étranger pour 2026.

« Une demi-vie d’obéissance ici, mêlée à une demi-vie d’obéissance là-bas : voici enfin les fruits de tout cela », pense Sofia, désabusée, en préparant sa retraite après des années dans un camping, quelque part dans le sud-est de l’Espagne, dans une « zone touristique » proche de la mer. Elle y accomplissait de menus travaux répétitifs dans son habitat de fortune, gérant comme elle le pouvait les bisbilles et mesquineries des résidents de l’établissement. 

Cette indétermination du lieu exact du récit est voulue par l’auteure. Car le destin de Sofia, fait de privations et de renoncements pour un avenir meilleur rêvé, est celui de beaucoup de ces centaines de milliers de personnes qui ont dû quitter la Roumanie ou d’autres pays des Balkans dans le chaos des années 90. En cela, l’histoire de Sofia n’est pas un destin individuel, elle incarne une page de l’Europe, parfois négligée à l’Ouest. Bien des exilés bulgares, polonais ou bosniens, à n’en pas douter, s’y retrouveront. 

Un destin de solitude également. Sofia s’attendrit seulement devant les oiseaux de la volière du camping. Comment ne pas imaginer un parallèle entre cette femme qui aurait pu connaître un destin différent, «économiste d’une usine laitière roumaine», et les perruches éprises de liberté ?

Femme sans compagnon, sans doute depuis bien longtemps, tous ses espoirs se sont portés sur son fils, Robert, pour lequel elle a acheté, avec toutes ses économies réalisées en Espagne, un appartement en Roumanie. Mais le jeune homme, parfait petit glandeur, vient la voir pour lui annoncer qu’il a vendu son bien pour financer des opérations hasardeuses et navrantes dont il est sorti complètement fauché. Le n’importe quoi du fils dans sa façon de mener sa vie, opposé au combat obstiné de la mère. Lavinia Braniste laisse transparaître à ce sujet la déconvenue et le scepticisme que lui inspire très certainement une jeune génération bêtement matérialiste et avide de gains faciles. Le coup est d’autant plus rude pour Sofia qu’elle comptait vivre dans cet appartement pour ses vieux jours. 

Seul reste au pays son père de plus en plus dépassé par un monde qu’il ne reconnaît plus. 

La mère de l’auteure a vécu elle-même dans un camping pendant vingt ans avant de revenir en Roumanie. Mais Lavinia Braniste assure que « le cadre et le paysage m’ont davantage apporté que le personnage de ma mère. Il y a plus de moi que d’elle dans ce livre ».     

Depuis que Sofia vit au camping, « tout est provisoire. Si on lui demandait de définir la pauvreté, elle répondrait que c’est cela justement : cette impossibilité de conserver quoi que ce soit, un lieu, des gens, le sentiment de sécurité que donnent  l’argent et la santé ».

 « Un lieu dédié au nomadisme et au provisoire »

Et ce camping à l’appellation un peu ridicule, El Titi, présente une valeur hautement symbolique. « Ici, pense Sofia, dans ce lieu dédié au nomadisme et au provisoire, les promesses sont volatiles, comme les relations ». 

« Son Europe n’est qu’un ruban aride coincé entre l’autoroute méditerranéenne et la mer elle-même, un espace si modelé par le tourisme que même les habitants s’y comportent en touristes ».

La langue espagnole elle-même, Sofia ne pourra pas la maîtriser, désarçonnée par la proximité de ces deux langues latines. Elle se souvient parfaitement du moment où l’espagnol « a commencé à contaminer son roumain ».

« L’air était saturé de promesses »  

Lavinia Braniste évoque dans une prose légère et sensible aux détails quotidiens toute cette génération partie en exil après la chute de Ceausescu. Et pourtant, début 1990, au lendemain de la disparition du dictateur, « l’air tout entier était saturé de promesses ». 

Un exil vu de la base, du terrain, très concret, l’exil des personnes ordinaires, sans véritables  moyens ni possibilités de se faire entendre, comme il y en a eu tant venues de l’Est ces dernières décennies. Chaque chapitre s’ouvre d’ailleurs sur une liste de conseils ou demandes puisés sur les réseaux sociaux de «Roumains en Espagne » se débattant dans d’inextricables difficultés administratives pour améliorer leur sort ou assurer par exemple leur retour en Roumanie pour la retraite ou encore s’assurer, après la mort, d’« un repos éternel en terre natale ». C’est parfois cocasse, parfois tragique, donnant bien une idée de ces êtres perdus entre deux pays, deux administrations souvent obscures et tatillonnes.

« Son travail, au milieu de voyageurs de passage, dans ce temps suspendu, et son logement – une caravane sans véhicule, sans possibilité d’être déplacée vers un abri réel – lui ont pourtant appris à accepter plus facilement sa condition de déracinée ». Mais ce sentiment d’être une « intruse » ne la quitte pas.

La culpabilité d’être partie non plus. Elle avait acheté cet appartement pour son fils « pour être enfin en paix avec  ses choix, et pour que la famille reconnaisse qu’elle n’a pas eu tort de partir, qu’elle a accompli quelque chose. Qu’elle a, du moins, réussi à faire de l’argent ».

Sofia a décidé de rentrer au pays, ce qui constitue un « nouvel arrachement », consciente finalement que la Roumanie qu’elle a quittée il y a vingt ans n’est plus la même alors qu’elle a longtemps refusé de voir qu’elle évoluait, et que son fils est devenu un « étranger ». « Elle comprend aussi à quel point son père lui est désormais lointain, cet homme qui, une fois qu’elle sera de retour au pays, sera tout autre que celui qu’elle connaît par téléphone ».

Les blessures irréparables de l’exil et du retour. On ne s’est jamais posé dans son pays d’accueil et on ne reconnaît plus son pays natal. Mais Sofia réalise surtout, peut-être le plus douloureux, qu’ elle est « forcée de revenir dans un lieu qui, il y a vingt ans, l’a rejetée ». 

Camping est un livre pétri d’affection et de tendresse pour les petites gens de l’exil.

Lavinia Braniste est romancière, poète et traductrice. Née en 1983 à Braila, un petit port au bord du Danube, elles est notamment l’auteure de quatre romans. Lauréate  de plusieurs prix littéraires en Roumanie, Camping est son premier ouvrage traduit en français.

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