« C’était le rassemblement le plus imposant de l’histoire de la Serbie. Mais les attentes des citoyens étaient trop grandes. Beaucoup pensaient que ce serait le D-Day », résume Mihajlo, étudiant en dernière année de droit à Belgrade et membre actif du mouvement « Studenti u blokadi » (« Étudiants en blocage »), qui a profondément secoué le pays depuis son lancement il y a près d’un an et demi.
À l’approche de l’anniversaire du 15 mars — date à laquelle entre 275 000 et 375 000 personnes, soit près d’un sixième de la population du pays, ont défilé à Belgrade, venues des quatre coins de la Serbie — les participants se souviennent encore du momentum, de la tension et de l’émotion collective. Mais une question domine désormais : qu’est-ce qui a réellement changé depuis ? Où en est aujourd’hui le mouvement étudiant, et où en est le pouvoir ?
« Avant de nous réunir à Belgrade, des centaines d’entre nous ont parcouru le pays à pied, à vélo ou en tracteur », raconte Mihajlo. « L’idée était de contourner le blocage médiatique et d’aller directement à la rencontre des citoyens pour expliquer nos revendications : obtenir que les responsabilités soient établies dans l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024. »
Il évoque les rencontres sur la route, l’émotion et les gestes de solidarité. « Dans les hameaux, des personnes âgées nous accueillaient avec tout ce qu’elles avaient, parfois simplement deux pommes. Il y a eu des larmes, des embrassades. C’est avec cette adrénaline que nous sommes arrivés à Belgrade le soir du 14 mars. »
Originaire de Bajina Bašta, dans l’ouest du pays, Mihajlo avait marché depuis Valjevo. Avant cela, il avait déjà participé aux marches Belgrade–Novi Sad et Belgrade–Kragujevac. Certains manifestants sont arrivés en boitant, les pieds enflés ou ensanglantés, mais rayonnants.
Aux côtés des étudiants se tenaient des volontaires chargés de la sécurité, parmi lesquels des motards et des vétérans de guerre, qui ont rejoint le mouvement. « Je me suis porté volontaire pour la première fois le 15 mars, pour protéger les jeunes si nécessaire », raconte Goran Samardžić, vétéran de 54 ans, père de deux enfants et grand-père de trois petits-enfants. « La veille, je suis allé à l’église et j’ai dit au revoir à ma famille. J’étais prêt à servir de bouclier humain si les forces de l’ordre attaquaient les étudiants. ».
Nous pensions que la taille de la mobilisation pousserait les autorités à accepter au moins une partie de notre exigence : l’établissement d’un véritable État de droit.
Assis sur les rives de la Save, près de Belgrade, il se souvient d’une situation extrêmement tendue. « Les étudiants nous ont demandé de laisser libre l’espace devant le Parlement, pour éviter que le bâtiment ne soit pris d’assaut comme en 2000 lors de la chute de Milošević. À l’intérieur, la gendarmerie était en position. En face, dans ce qu’on appelait Ćaciland — le campement paramilitaire de loyalistes installé quelques jours plus tôt — il y avait toute une panoplie d’armes, et des unités prêtes à intervenir. Il fallait à tout prix éviter des victimes. »
Pour les étudiants, la démonstration de force devait suffire. « Nous pensions que la taille de la mobilisation pousserait les autorités à accepter au moins une partie de notre exigence : l’établissement d’un véritable État de droit », explique « Mrvica », surnom d’un étudiant de la faculté de génie mécanique. « Avec le recul, nous aurions dû exiger immédiatement des élections anticipées. »
Au lieu de cela, raconte-t-il, les forces de sécurité ont utilisé un canon à son, une arme expérimentale non prévue par la législation serbe, qui a provoqué un mouvement de panique et affecté la santé de centaines de personnes. « Heureusement, les citoyens se sont dispersés immédiatement à notre demande. Les vétérans nous ont aidés et nous avons évité une confrontation directe. Mais depuis, la répression n’a fait que s’intensifier. »
Selon plusieurs sources, le président Aleksandar Vučić se préparait à un tout autre scénario. D’après le quotidien Radar du 12 mars, il aurait affirmé lors de réunions avec les responsables de la sécurité, dans les jours précédant la manifestation, qu’« il y aura une effusion de sang », afin de préparer les forces de l’ordre à « mater une révolution de couleur ».
C’est dans cette logique qu’a été installé, le 9 mars, le Ćaciland dans le parc situé entre le Parlement et la présidence. Le dispositif est d’ailleurs toujours en place. Plusieurs responsables impliqués dans la gestion sécuritaire de la manifestation, notamment dans l’utilisation du canon à son, ont depuis été promus à des postes importants dans un appareil sécuritaire largement remanié. Pourtant, le soir même du 15 mars, Aleksandar Vučić déclarait publiquement :
« Tous ceux qui sont au pouvoir doivent comprendre le message lorsqu’un si grand nombre de citoyens se rassemble. Nous devons changer. Nous devons tirer beaucoup de leçons. »
Les « leçons » tirées ont pris une toute autre forme : arrestations, violences policières accrues contre les manifestants, campagnes médiatiques contre les opposants et préparation d’un black-out médiatique visant les rares médias indépendants du pays, comme les chaînes N1 et Nova S, ainsi que le quotidien Danas et l’hebdomadaire Radar.
« L’abus de pouvoir des autorités est devenu brutal », estime Nebojša Vladisavljević, professeur à la faculté des sciences politiques de Belgrade, cité dans Radar. « Les hooligans et des groupes criminels coopèrent avec la police. Le Parti progressiste serbe (SNS) fait pression sur les procureurs, les juges, les policiers, les enseignants. Des agriculteurs sont battus. Le pays prend la direction de la Russie et de la Biélorussie. » Pour Goran Samardžić, les services de renseignement jouent également un rôle central : « Ils font du chantage, intimident, corrompent, parfois tuent. Cela dure depuis des décennies. »
Malgré tout, le mouvement étudiant continue d’exister. Les étudiants ont repris les cours et aucune faculté n’est plus occupée ; les mobilisations de rue se sont réduites. « Studenti u blokadi » n’ont désormais qu’une seule revendication : des élections anticipées.
Liste étudiante
Le mouvement a franchi un nouveau cap en entrant dans l’arène politique. Les étudiants préparent une liste de personnalités, tenue secrète pour l’instant afin d’éviter les attaques des tabloïds et de la machine médiatique du SNS. « Cette liste n’est ni de droite ni de gauche », explique Mrvica. « Notre priorité est de réparer les institutions. Les débats idéologiques viendront ensuite. »
Le 28 décembre dernier, les étudiants affirment avoir recueilli plus de 400 000 signatures de soutien en une seule journée. « Nous savons que la majorité de la population est de notre côté », assure Mihajlo. « Nous continuons à travailler, mais à huis-clos, pour être prêts lorsque le président Vučić décidera finalement de convoquer des élections anticipées. »
En parallèle, le mouvement poursuit ses actions de terrain, notamment l’initiative « Student u svakom selu » (« Un étudiant dans chaque village »), qui consiste à aller directement à la rencontre des citoyens dans les zones rurales. « Cela fait plus d’un an que nous le faisons et les résultats sont extraordinaires », dit Mihajlo, qui affirme avoir visité plus de 150 villages. Aux partis d’opposition qui leur reprochent de refuser une liste commune, les étudiants répondent que « ces partis ne répondent pas aux critères d’intégrité demandés par la population ».
Malgré des conditions électorales jugées toujours plus dégradées, ils soutiennent aussi, lors des élections municipales prévues le 28 mars dans dix municipalités, des listes citoyennes locales issues des « zbor », des assemblées citoyennes créées depuis un an sur le modèle des plenums étudiants.
Selon Dejan Bursać, chercheur à l’Institut pour la philosophie et la théorie sociale, cité par Danas, Aleksandar Vučić a certes réussi à stabiliser sa popularité, mais il sait qu’il ne peut pas gagner des élections législatives anticipées, qu’il a pourtant convoquées à quatre reprises depuis son arrivée au pouvoir. « Il n’a pas de nouveaux électeurs. Il gagne du temps en espérant que la mobilisation en face finira par s’essouffler », analyse-t-il. Reste à savoir comment se terminera ce bras de fer. Pour Predrag Vostinić, activiste du mouvement Lokalni front à Kraljevo, la société serbe est aujourd’hui divisée en trois groupes.
Le premier — le plus large — rassemble ceux qui veulent vivre dans une société réformée, quel qu’en soit le prix. « Ils sont patients et persévérants. » Le deuxième groupe est celui du pouvoir et de ses loyalistes : « il n’y a pas d’idéologie, seulement des intérêts, y compris ceux d’organisations criminelles ». Enfin, un troisième groupe — « les neutres » — attend simplement que la crise politique et sociale se termine, prêt à soutenir le camp qui l’emportera. Dans un contexte aussi instable, conclut-il, l’issue semble inévitable : soit les patients finiront par gagner, soit les impatients imposeront leur victoire, mais par la violence.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



