Marseille, 9 octobre 1934 : l’assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie

Il y a 75 ans, le 9 octobre 1934, un attentat organisé à Marseille par des extrémistes croates coûte la vie au roi de Yougoslavie, Alexandre Ier, et à Louis Barthou, le ministre français des Affaires étrangères. L’assassinat crée un véritable choc en Europe et fait craindre une grave crise internationale, à l’instar de celle qu’a provoquée en 1914 l’attentat de Sarajevo. Nicolas Moll revient sur cet attentat, largement évacué des mémoires collectives.

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Nicolas Moll est docteur en histoire contemporaine et vit à Sarajevo. Il prépare un livre sur l’attentat de Marseille et ses résonances en Europe.

Ce qui devait être un jour de fête se transforma rapidement en drame : le 9 octobre 1934, le roi de Yougoslavie, Alexandre Ier, débute, dans un Marseille richement décoré, une visite officielle en France. Il est accueilli par Louis Barthou, le Ministre français des Affaires Etrangères ; les deux hommes politiques montent dans une voiture ouverte, et le cortège se met en branle pour monter la Canebière. La voiture a à peine fait quelques centaines de mètres, quand un homme surgit de la foule compacte, monte sur le marche-pied et tire à bout portant sur Alexandre. Quand la police réagit et abat l’assassin, il est trop tard : le roi est mort. Louis Barthou, touché par une balle, décède également deux heures plus tard.

Le choc provoqué par l’attentat en France et dans le reste de l’Europe est énorme. Dans une Europe divisée par les conséquences du traité de Versailles et fragilisée par les conséquences de la crise économique et la montée de l’Allemagne nazie, la crainte est immédiate : l’attentat va-t-il mener à une crise internationale majeure ? Ne se trouve-t-on pas face à une situation semblable à celle de 1914 où l’attentat de Sarajevo a conduit à la Première Guerre Mondiale ?

Si l’escalade guerrière peut finalement être évitée, l’attentat de Marseille a néanmoins des répercussions sur la vie internationale européenne, notamment la détérioration des relations franco-yougoslaves et l’affaiblissement de la France dans l’Europe du Sud-Est. Quand à la mémoire de cet attentat, si elle est aujourd’hui largement absente en France, elle a fait ponctuellement sa réapparition publique en Europe du Sud-est.

La marque des Oustachis, la main de l’Italie…

Alexandre Ier de Yougoslavie
Alexandre Ier de Yougoslavie

Les craintes se renforcent quand il s’avère que derrière l’attentat se trouve un groupement terroriste croate encore largement inconnu du grand public à ce moment-là : il s’agit de l’Oustacha, créé en 1929 et militant pour la séparation de la Croatie de la Yougoslavie. Or, le mouvement oustacha est implanté dans plusieurs pays européens, où il bénéficie en partie du soutien actif des autorités en place. Ceci est notamment le cas dans l’Italie de Mussolini et en Hongrie, pays qui ont tous deux des contentieux avec la Yougoslavie suite au traité de Trianon. L’Italie abrite le quartier général des Oustachis avec son chef Ante Pavelic, et soutient financièrement et logistiquement ses activités. A Belgrade, on est ainsi très rapidement persuadé que Mussolini a commandité l’attentat de Marseille, même si jusqu’à aujourd’hui il n’existe pas de preuve formelle allant dans ce sens, le plus vraisemblable étant que l’Oustacha a organisé cet attentat pour son propre compte.

En tout cas, après l’attentat de Marseille, le régime yougoslave manifeste sa volonté d’en terminer non seulement avec le terrorisme oustacha mais aussi avec les révisionnismes italien et hongrois. Cependant, face à la montée des tensions, la volonté de ne pas mettre de l’huile sur le feu se fait jour également. Le gouvernement français et anglais vont s’y employer, d’une part pour sauvegarder la paix, d’autre part pour ménager leurs propres intérêts. Il s’agit notamment de ne pas mettre en difficulté l’Italie que la France veut gagner comme partenaire contre Hitler. Soutenu par Londres, Paris va alors mettre la pression sur son allié de Belgrade qui accepte à contre-coeur de ne pas mettre publiquement l’Italie en cause.

L’affaire est finalement traitée devant la Société des Nations, après une mise en accusation, par le gouvernement yougoslave, de la Hongrie seule. Après de multiples péripéties, France et Grande-Bretagne réussissent à imposer un compromis qui donne un semblant de satisfaction à la Yougoslavie tout en évitant une humiliation de la Hongrie. Quand une résolution allant dans ce sens est votée à l’unanimité le 10 décembre 1934 à Genève, le soulagement est général.

La Yougoslavie, la France et l’Allemagne

Louis Barthou
Louis Barthou

Si l’attentat de Marseille n’a pas mené à une escalade guerrière, on ne peut néanmoins pas dire qu’il soit resté sans conséquences au niveau de la politique européenne. L’attentat a notamment constitué une étape importante dans la détérioration de l’alliance franco-yougoslave, scellée au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Les relations entre les deux pays n’étaient déjà plus au beau fixe la veille de l’attentat. Ainsi, des divergences de vue importantes existaient au niveau de la situation politique européenne : si la France voyait l’Allemagne comme la principale menace, la Yougoslavie avait surtout en ligne de mire l’Italie avec ses visées hégémoniques sur l’Adriatique et craignait beaucoup plus un retour éventuel des Habsbourg en Autriche que son Anschluss par l’Allemagne. Par ailleurs, le gouvernement d’Alexandre était insatisfait des investissements économiques français en Yougoslavie, et il commença alors à se tourner vers l’Allemagne dans ce domaine. A l’inverse, en France, la dictature personnelle d’Alexandre, instaurée en 1929, et la répression anti-croate commençaient à faire grincer des dents. La visite officielle d’Alexandre en octobre 1934 devait justement permettre d’aborder ces problèmes et notamment convaincre Alexandre d’un rapprochement nécessaire avec l’Italie, ce que Barthou jugeait indispensable pour pouvoir se lancer sur la voie d’un rapprochement de la France avec l’Italie.

L’attentat de Marseille coupa court à ces tentatives de conciliation et renforça de nombreux griefs. Certes, dans les discours officiels, on fit de la mort commune d’Alexandre et de Barthou une preuve du destin commun des deux peuples, mais cela n’empêcha pas que l’attentat entame fortement l’image de la France en Yougoslavie. D’une part, parce que l’assassinat du Roi s’était produit sur le sol français et avait été facilité par des négligences évidentes au niveau des mesures de sécurité. D’autre part, à cause de la gestion de la crise par le gouvernement français qui a tout fait pour ménager l’Italie mussolinienne, estimée responsable de l’assassinat par le régime yougoslave. Après le règlement du contentieux à Genève en décembre 1934, Laval, le successeur de Barthou, a d’ailleurs tout de suite repris les négociations de rapprochement avec l’Italie qui ont abouti en janvier 1935, mais cet empressement n’a guère été apprécié par Belgrade. Finalement, les suites juridiques de l’attentat ont également mécontenté Belgrade: si la police française a rapidement arrêté les trois complices croates de l’assassin, le procès qui a eu lieu début 1936 à Aix en Provence ne s’est soldé « que » par des peines de perpétuité alors que le régime yougoslave attendait la peine de mort.


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A l’opposé, l’attentat de Marseille a permis de renforcer le rapprochement progressif entre la Yougoslavie et l’Allemagne, laquelle a su profiter de la baisse de prestige de la France dans cette région pour y accroître progressivement son influence. En novembre 1934, l’Ambassadeur de France à Belgrade écrivit à Paris : « L’Allemagne exploite à fond dans sa propagande l’attentat de Marseille et les inquiétudes causées par notre politique italienne. Elle nous représente comme faibles et désorganisés. Elle nous représente aussi comme trop engagés vis-à-vis de l’Italie pour pouvoir matériellement, et malgré nos protestations d’amitié et peut-être notre désir, tenir nos engagements envers la Yougoslavie. Cela porte également. » D’une manière générale, l’attentat en tant que tel et le fait que Paris et Londres ménagent l’Italie, ont renforcé en Yougoslavie et dans l’Europe du Sud-est l’opinion que les démocraties de l’Ouest n’étaient pas prêtes à protéger à tout prix leurs petits alliés, et qu’il valait mieux s’arranger avec les forces fascistes alors en train de monter en puissance.

Mémoires contrastées de l’attentat

Ante Pavelić
Ante Pavelić

Dans la France d’aujourd’hui, on n’a plus guère conscience de tout cela car le souvenir de l’attentat a rapidement disparu de la mémoire collective. Il est vrai que dans les années qui ont suivi l’attentat et précédé la Deuxième Guerre Mondiale, d’autres événements dramatiques ont attiré l’attention de l’opinion française, comme la guerre d’Espagne, la remilitarisation de l’Allemagne, l’Anschluss de l’Autriche, le dépecage de la Tchécoslovaquie. Mais il est vrai surtout que l’attentat et les circonstances dans lesquelles il eut lieu étaient tout sauf valorisants pour la France. « La France a honte », nota ainsi le lendemain de l’attentat Julien Green dans son journal. Un rapport du Ministère de l’Intérieur, gardé secret, confirma les éclatantes défaillances au niveau des mesures de sécurité lors de la visite du Roi. Par ailleurs, la vie de Louis Barthou aurait sans doute pu être sauvée, car la balle ne l’avait touché qu’au bras, mais dans la pagaille générale qui suivit l’attentat, personne ne s’occupa de lui et ce n’est que deux heures plus tard qu’il fut soigné à l’hôpital, alors qu’il avait déjà perdu beaucoup de sang. Dans les années 1970, l’historien belge Jacques de Launay releva de surcroit que le rapport d’autopsie indiquait que la balle qui avait blessé Barthou ne provenait pas du Mauser de l’assassin, mais d’un revolver utilisé par la police française. Une vérité qui, jusqu’à aujourd’hui, reste difficile à avouer.

Aujourd’hui en France, c’est surtout une partie de la diaspora serbe qui garde encore le souvenir de cet attentat, non pas pour montrer du doigt la France, mais pour honorer la mémoire du roi disparu qui était issu de la dynastie serbe des Karadordevic. C’est ainsi qu’ un rassemblement a lieu chaque année, le 9 octobre, autour du monument érigé en 1936 place de la Muette à Paris à la mémoire du roi Alexandre. Ce mouvement mémoriel s’est aussi développé en Europe du Sud-est. En Serbie, depuis les années 90, avec l’apparition de mouvements royalistes et surtout avec le retour de la famille royale des Karadordevic et du prétendant au trône, Alexandre, petit-fils d’Alexandre Ier, à Belgrade en 2001, la mort du Roi est à nouveau publiquement commémorée chaque 9 octobre. Cela dit, Alexandre Ier n’occupe pas une place de choix au sein de la mémoire collective en Serbie aujourd’hui ; en effet, bien que serbe, il est jugé par beaucoup comme « trop yougoslave ». Sa mémoire n’a par ailleurs pas été récupérée par les extrêmistes nationalistes serbes dans les années 90, qui lui ont préféré des figures de proue comme Draza Mihailovitch, le leader des tchetniks pendant la Deuxième Guerre Mondiale.

En revanche, d’autres nationalistes mobilisent le souvenir du 9 octobre 1934, mais ce n’est pas Alexandre qu’ils mettent en avant mais celui qui l’a assassiné: Vlado Cernozemski. Vlado Cernozemski n’était pas croate, mais il était né dans une petite ville de Bulgarie et appartenait à la VMRO, la puissante organisation basée en Bulgarie et luttant pour la séparation de la Macédoine de la Yougoslavie. Dans le cadre d’une coopération entre VMRO et Oustachis, il fut mis à la disposition de ces derniers qui avaient besoin d’un tueur professionnel expérimenté pour commettre l’assassinat du Roi Alexandre. Après la chute du communisme en Bulgarie, le VMRO, ressuscité comme parti politique nationaliste, a mis en avant Vlado Cernozemski comme un des ses héros historiques et il commémore chaque 9 octobre son « exploit » dans une église à Sofia.

L’antagonisme des mémoires autour du 9 octobre 1934 s’exprime aussi sur Internet. L’attentat de Marseille possède la spécificité d’avoir été le premier attentat politique filmé en direct, et les images ont été montrées dans les actualités de l’époque de plusieurs pays. Sur internet, et notamment sur youtube, on retrouve ces documentaires de l’époque, quelquefois détournés au profit de causes nationalistes. Des internautes, notamment serbes, croates, bulgares et macédoniens ne se privent pas d’ajouter leurs commentaires, de formuler de nombreuses spéculations sur les responsabilités de l’attentat, revendiquant ou bien récusant ces responsabilités, justifiant ou condamnant l’acte, souvent sur un ton injurieux.

Ainsi, 75 ans après les faits, si l’attentat de Marseille est largement tombé dans l’oubli dans la plus grande partie de l’Europe, il continue ponctuellement de constituer un enjeu mémoriel et d’alimenter les imaginations et les polémiques.

Pour en savoir plus :
François Broche, L’assassinat de Alexandre Ier et Louis Barthou (Marseille le 9 octobre 1934), Balland, 1977.
Roger Colombani et Jean-Pierre Laplayne, La mort d’un roi. La vérité sur l’assassinat d’Alexandre de Yougolsavie (Marseille 9 octobre 1934), Albin Michel, 1971.
François Grumel-Jacquignon, La Yougoslavie dans la stratégie de l’entre deux guerres (1918-1935). Aux origines du mythe serbe en France, Berne 1999.
Jacques de Launay, Les grandes controverses de l’histoire contemporaine, Paris, A.Michel, 1971, p. 244-249 : L’attentat de Marseille.
Anne Matekalo et Henri Legros, « L’attentat des oustachis à Marseille », in: Gilbert Guilleminault, Le roman vrai de la IIIe et IV e République 1870-1958, 2eme partie : 1919-1958, Robert Laffont, 1991, p.393-423.

Sur « Youtube », les actualités d’octobre 1934 évoquant l’attentat, par exemple : http://www.youtube.com/watch?v=B0pyyt_G0U8


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