À la suite d’un énième examen médical, et à la faveur d’une vacance en salle de garde, un homme tombe par hasard sur son dossier et découvre qu’il est condamné. Il ne lui reste que quelques mois à vivre. De retour chez lui après s’être enfui de l’hôpital sous le coup de l’émotion, il fait le point : il a raté sa vie. En tout cas, il a le sentiment d’être passé à côté. Pour avoir consacré son existence à la recherche d’une formule chimique qu’il n’a jamais trouvée, il n’a ni honneurs ni femme ni descendance. Mais, il lui reste son pays natal, le Monténégro, qu’il a quitté il y a fort longtemps, et dont il garde les meilleurs souvenirs : ses souvenirs d’enfance. Il décide alors d’y rentrer mourir.
Ce point de départ est le prétexte à une longue « aventure » sur ce qui fait qu’un homme condamné à mourir – et qui décide en conscience de mettre fin à sa vie dans les circonstances et au moment qu’il aura choisis –, est malgré lui tenté de vivre, ayant enfin compris, au terme d’un long périple et à force de méditer sur son destin, que « rien n’a de signification que dans l’amour et la beauté » ; la vie… comme la mort. Mais attention, ce texte n’a rien d’attendu (entendez : de mièvre, moralisateur ou chrétien), et c’est au terme d’une série de péripéties haletantes que l’auteur touche du doigt une certaine vérité sur les atermoiements de l’Homme face « à la vie-à la mort ».
La fraîcheur, la légèreté de ce texte, malgré la gravité de sa portée philosophique, tient à son inventivité formelle, inattendue, surprenante, intelligente. Le rythme auquel s’enchainent les événements, par exemple, fait ressortir la composante fantasque du texte. Mais l’énonciation y contribue aussi, qui oppose le « je » d’un témoin extérieur au « je » du personnage principal, dont les pensées nous sont toutefois rapportées par un narrateur omniscient, qui, pour parler du personnage dont il raconte l’histoire, recourt à un « il » impersonnel et distancié, comme pour en souligner l’évanescence (c’est-à-dire le regard détaché, désabusé – enfin lucide – que pose cet homme sur le monde, au moment précis où il s’apprête à le quitter).
Deux autres trouvailles marquantes contribuent à la réussite de ce roman : une certaine vision du monde supposant qu’on se suicide par amour et qu’on puise la force de survivre dans la haine. Et l’explication du titre, dans les dernières pages du livre, qui montre à quel point Branimir Šćepanović a pensé, construit, ciselé son texte, lui donnant une parfaite cohérence interne par un jeu de renvois à la fois lexicaux et symboliques, dont l’écho ne cesse de résonner. Bref, une petite curiosité digne du plus grand intérêt !
Critique réalisée par le site En marge
2050371



