Porté par un consortium d’investisseurs américano-croates, le mégaprojet transatlantique « Pantheon » IA fait couler beaucoup d’encre en Croatie. Il prévoit l’érection près de Topusko, à la frontière du Kordun et de la Banija, à une centaine de kilomètres au sud-est de Zagreb, du plus grand datacenter dédié à l’intelligence artificielle d’Europe. Dans un pays où le tourisme occupe une place prédominante et où l’industrie périclite, un projet d’une telle nature et d’une telle envergure suscite autant d’intérêt que de méfiance.
Annoncé triomphalement le 28 avril dernier lors du Sommet de Dubrovnik de l’Initiative des trois mers, ce complexe de 50 milliards d’euros affichera une puissance colossale de 1 gigawatt. Pour contourner les fortes résistances écologiques liées à la consommation des datacenters, le site intégrera un parc solaire de 500 MW et un refroidissement en circuit fermé respectueux des ressources locales. Prévu pour 2029, ce hub ultra-sécurisé créerait 1500 emplois tout en renforçant la souveraineté numérique européenne face aux géants américains en traitant les données d’IA directement sur le sol de l’UE.
Promesse en or ou mirage ?
Cet investissement américain de 50 milliards d’euros, soit près de la moitié du PIB croate, laisse pourtant sceptique. On promet à Topusko, le plus grand datacenter d’IA d’Europe, doté d’une sécurité supérieure à la norme Tier IV. Du jamais-vu sur le continent. Pour calmer les craintes écologiques liées à ce monstre d’un gigawatt (GW), (soit 1,43 fois la puissance du réacteur nucléaire de Krško, que Slovènes et Croates se partagent) les promoteurs brandissent un parc solaire de 500 MW et un circuit d’eau fermé. Si le Premier ministre Andrej Plenković vante la « stabilité » du pays, beaucoup redoutent l’impact de ce hub géant prévu pour 2029 : le centre pourrait consommer à lui seul jusqu’à 40% de l’électricité consommée jusque-là dans tout le pays.
Sur place, pourtant, la réalité du terrain est loin de s’aligner sur les beaux discours officiels : rien n’est encore fait. « Nous ne partirons d’ici que les pieds devant », assure le couple Bajić, ultimes habitants d’une zone presque vide de toute trace humaine. Leur village de Pecka se trouve au cœur d’une région vallonnée et boisée. Les Bajić y gèrent un troupeau de 110 moutons, quelques poules, trois chats et un chien pour seule compagnie, au milieu d’un paysage où les maisons des alentours, abandonnées aux ronces, semblent désertées depuis bien longtemps.

Depuis trente ans, les belles promesses de revitalisation brandies par Zagreb sont restées lettre morte. Au vrai, la région porte encore les stigmates de 1995. Cœur de la RSK (Republika srpska krajina, entité sécessionniste serbe durant la guerre), elle a vu sa population fuir en masse lors de l’opération tempête, scellant la reconquête par les croates des 25 % de son territoire perdu en 1991.
Cette Croatie intérieure, profondément dépeuplée et oubliée des budgets de l’État, offre un contraste presque cruel avec l’image de carte postale et ultra-touristique du littoral dalmate. Quant à la commune de Topusko, dont dépend administrativement la zone, elle tente tant bien que mal de vendre un peu de rêve malgré ses maigres atouts. En réalité, les quelques gisements d’eau thermale exploités par de vieux complexes de l’ère socialiste et une timide, pour ne pas dire dérisoire, amorce de tourisme rural ont toutes les peines du monde à attirer les touristes.

Un projet local propulsé sur la scène technologique mondiale
Or, depuis une douzaine d’années, un homme d’affaires, Jako Andabak, rachète les terres abandonnées par les paysans serbes, « pour dix centimes le mètre carré », précise Slavka Bajić. Il possèderait les 1500 hectares du futur site, mais avec quelques « trous ». « Même si nous refusons de vendre, il a tout de même envoyé des géomètres prendre les mesures de notre cour pour nous intimider, puis il est venu en personne nous voir… » Du fait de leur résistance, les terres des Bajić ont pris beaucoup plus de valeur, puisqu’on leur aurait proposé jusqu’à 400.000 euros pour leurs trois hectares, trois à quatre fois la valeur marchande réelle. Fin connaisseur du sujet, le journaliste Petar Vidov travaille pour Klimatski, portail indépendant spécialisé sur les questions écologiques et environnementales, s’interroge « Pourquoi s’intéresse-t-il depuis si longtemps à cette région pauvre ? »
Jako Andabak est l’associé d’un consortium d’investisseurs américains représenté par Ryan Rich. Jako Andabak, né en 1949, a commencé à investir dans le tourisme avant même l’éclatement de la Yougoslavie. Ingénieur de formation, il a fait fortune dans les assurances avant de bâtir le géant hôtelier Bluesun Hotels & Resorts. Meme s’il a revendu ses hôtels en 2021, il reste un acteur majeur de l’immobilier croate. Pour son projet à Topusko, il s’est associé à l’Américain Ryan Rich, héritier et cadre de Rich Products Corporation, un empire agroalimentaire pesant 5,8 milliards de dollars. Ces deux-là se sont assurément bien trouvés. Andabak permet en effet à Rich de s’ancrer localement et politiquement, l’Américain offrant en échange capitaux et expertise technique.
« Si ce projet voyait vraiment le jour, je n’y serais pas opposé, malgré son coût environnemental. »
Le futur datacenter, grands consommateurs d’eau et d’électricité, se heurte déjà à une première réalité : les réserves hydriques locales ne seraient pas au niveau de ce que Jako Andabak a annoncé. Interrogé lors de la Green Energy Expo Zagreb 2026, il a pourtant balayé les doutes d’un revers de main, assurant aux médias croates que le calendrier serait respecté et que la zone regorgeait de « grandes réserves souterraines d’eau ».
Sur le terrain, le discours officiel sonne faux. Une propriétaire locale, qui vit à Zagreb mais conserve sa maison familiale affirme, sous couvert d’anonymat, que les premiers forages exploratoires sont loin d’être convaincants : « On a même parlé de chutes d’eau dans la région, mais il n’y a jamais rien eu de tel chez nous, juste quelques étangs et le gisement thermique de Topusko ».
Début 2026, le Parlement croate a adopté une loi sur l’aménagement du territoire, qui facilite les expropriations si un projet est reconnu « d’intérêt stratégique ». Or, précise le journaliste Petar Vidov, « à ce jour, seul est déposé un projet d’immense centrale solaire. Elle aurait une capacité de 500 MW, bien trop pour être intégrable au système croate, ce qui suppose de gros travaux de mise en compatibilité. » Le solaire est à la mode dans les Balkans, mais pourquoi un tel gigantisme ?
« Si ce projet voyait vraiment le jour, je n’y serais pas opposé, malgré son coût environnemental. Topusko percevrait 5 millions d’euros par an rien qu’en redevances d’électricité, soit la quasi-totalité de son budget annuel. Tout le monde se lamente sur l’abandon de la région, la droite au pouvoir veut la brader aux magnats ou aux généraux, tandis que la gauche n’a pas d’autre projet que d’en faire une réserve », explique anonymement un responsable administratif d’une ville voisine.
L’homme, pourtant, ne cache pas son scepticisme, estimant que « le projet est irréaliste et gonflé à bloc, conformément aux pratiques commerciales courantes du capitalisme tardif. Les investisseurs annoncés ne sont pas actifs dans l’intelligence artificielle mais dans l’agroalimentaire, et c’est pour cela qu’Andabak a commencé à acquérir des terres agricoles. Mais comme tout le monde, aujourd’hui, parle d’IA, ils ont tenté de surmédiatiser le projet afin d’obtenir un soutien public qui leur permettra ensuite de démarcher plus facilement d’autres investisseurs ou de réaliser des projets plus modestes ».



