Lyulin, quartier populaire situé à l’ouest de Sofia, croule sous les déchets. Avec ses 111 000 habitants, c’est la zone la plus peuplée de la capitale bulgare. Ses grands ensembles constituent une ville dans la ville, qui est divisée en onze sous-arrondissements. C’est également la partie de Sofia la plus touchée par la nouvelle crise des déchets depuis octobre.
Le quartier reflète bien l’état des lieux au niveau administratif. Dans certaines rues, les poubelles sont propres. Dans d’autres, elles débordent sur les trottoirs. Dans certains coins, la même rue est divisée en deux : les ordures sont collectées d’un côté, mais pas de l’autre. Maria, qui habite une tour du côté moins fortuné de la rue, explique le système : « Le camion poubelle passe d’un côté de la rue, mais il se remplit avant d’avoir fini sa ronde. Donc il repasse le lendemain de l’autre côté de la rue. Mais les poubelles derrière notre immeuble n’ont pas été ramassées depuis un mois. »
Hristo vient d’arriver. Il a vite été confronté à la nouvelle réalité du quartier. « Je viens tout juste d’emménager. Et depuis deux semaines, c’est un enfer, où que vous alliez dans le quartier ! » De l’avis de sa compagne Miléna, les autorités négligent le problème des ordures à Lyulin parce que c’est un quartier populaire. « Vous ne verrez pas ça à Lozenets », dit-elle, en référence à l’un des beaux quartiers de Sofia.
À Lagera, un autre quartier touché par la crise des ordures, Ivaïlo décide de ne pas contribuer au chaos des déchets. Les poubelles devant son bâtiment sont tellement pleines que les sacs plastique pleins à craquer roulent sur le trottoir. « Je vais jeter mes ordures dans un autre quartier. Je vais en profiter pour refaire le plein aussi. Je dis à mes voisins de faire pareil, mais on ne m’écoute pas », se plaint-il.
Sur les réseaux sociaux, les habitants de Lagera et Lyulin s’organisent entre eux pour collecter les ordures. Un participant explique sa démarche dans un groupe Facebook : « Voici le bilan du nettoyage d’aujourd’hui : 30 sacs de 120 litres, bien parfumés, une ou deux paires de gants médicaux, un pick-up, une heure et demie et un peu de bonne volonté ».
La mafia et les marchés publics
Cette crise des déchets était prévue de longue date. En mai 2025, les contrats des entreprises de collecte allaient expirer, ce qui annonçait des temps troublés. La mairie a dû organiser des concours à la va-vite, avec des résultats très décevants. Dans certains quartiers, une seule entreprise a répondu à l’appel d’offres… en demandant une augmentation du prix de 70 à 210 euros par tonne de déchets.
Autre problème, selon le maire de Sofia, Vassil Terziev, il s’agit d’une entreprise liée à Christoforos Amanatidis, alias Taki, un des grands patrons de la mafia bulgare, qui vit en exil à Dubaï. Lui et son cercle rapproché auraient intimidé les autres participants aux concours de la mairie pour qu’ils renoncent. « Je ne vais pas permettre à [des criminels] de détourner l’argent du contribuable. Nous ferons tout notre possible pour éviter que les Sofiotes aient à payer leur taxe sur les ordures ménagères gonflée par la corruption », annonçait Vassil Terziev début octobre. Plus d’un mois plus tard, la crise est loin d’être résolue.
Cette taxe est un enjeu conséquent. Elle constitue un levier puissant pour les politiques et les caisses de l’État. Augmenter les impôts est un fléau pour tout politique… C’est pourquoi la législation bulgare a masqué cette taxe sur ce service municipal essentiel en impôt caché. L’association des industriels la définit ainsi : « D’après la législation en vigueur, la taxe sur les ordures ménagères est déterminée à partir de la valeur foncière d’un bien immobilier, ce qui transforme cette taxe en second impôt sur les biens immobiliers ». Derrière la crise des déchets se cache donc l’aubaine de la taxe sur les ordures ménagères, un levier politique et financier important dans le pays, et surtout à Sofia.
Sur le court terme, la solution est d’assurer la collecte des déchets en interne, sans contrat. La municipalité de Sofia a dû embaucher des éboueurs. Elle s’apprête également à acheter de nouveaux camions poubelles afin de pouvoir desservir tous les quartiers touchés par la crise. La mairie de Sofia appelle également les habitants de la ville à recycler davantage pour soulager la collecte des ordures ménagères.
Le recyclage est un autre grand chantier urbain qui connaît beaucoup de problèmes. L’usine de traitement des déchets, ouverte en 2013 après cinq années de travaux et plus de 170 millions d’euros dépensés, ne fonctionne presque plus. Vassil terziev estime que « 90 % des déchets qui devraient être recyclés à l’usine sont en fait jetés dans une décharge », alors que la production de Combustible solide de récupération (CSR) a quasiment cessé. La production de ce combustible hautement toxique est très onéreuse, puisque la municipalité de Sofia doit payer les usines pour qu’elles l’utilisent. Le dernier contrat était évalué à plus de 10 millions d’euros pour l’utilisation de 195 000 tonnes de CSR.
Pour l’instant, la situation dans les quartiers de Lyulin et Lagera est maîtrisée. Mais d’ici à la fin de l’année, le même scénario risque de se reproduire dans le reste de la capitale : les contrats de collecte des déchets expireront alors dans 20 des 24 arrondissements.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



