Blog • Mirage mécanique et autres croquis monténégrins

Récit de voyage dans la Bouche de Kotor, d’Herceg Novi à Kotor.

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Blog • Mirage mécanique et autres croquis monténégrins
Coucher de soleil à Jošice© Manuel Cortella

Par Manuel Cortella

À courir partout et à visiter des monastères, des villes, des régions si vastes et contrastées, je m’épuise. À passer toutes ces heures en voiture je me racornis. Il est temps de redevenir piéton, modeste, humain. Et de me remettre à peindre. Victor Segalen n’écrit-il pas : « Je n’ai pas besoin d’air, mais de feu » ? Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour pondre une belle gouache… Malheureusement nous avons un problème mécanique plutôt urgent, la position feux de croisement de la voiture ne tient plus depuis Novi Sad et nous sommes condamnés à être des conducteurs diurnes ou à éblouir tous les automobilistes que nous croisons… une situation des plus inconfortables. Nous devons essayer de régler ce problème. Peindre, ce sera pour demain, je te le promets.

Je suis d’humeur massacrante je l’avoue. Nous partons, trois conducteurs, à la recherche d’un garage. Les informations sur le moteur de recherche sont plutôt fiables : nous trouvons bel et bien un garage à vingt minutes de route. Sur le flanc de deux vastes hangars, des voitures dans toutes sortes d’états, du neuf à l’embouti, s’étalent. Je toque à la porte en tôle ondulée du premier hangar, un mécanicien sort de l’ombre et vient s’enquérir de nos soucis. C’est un homme d’une petite quarantaine d’années, un peu plus grand que moi, solide, brun et mal rasé, suant dans son bleu de travail, les doigts maculés de camboui. Après avoir testé les phares, il me demande d’ouvrir le capot pour accéder par l’intérieur. Bientôt sa tête et ses épaules plongent au ras du moteur et d’une main adroite et tenace il tente de dégager l’ampoule. Il finit par la récupérer et la brandit sous notre nez, un doigt saignant faiblement. Il la décrète HS, elle ne semble pourtant ni abîmée ni brisée, et nous envoie dans une station service un peu plus  loin pour en racheter deux – les deux ampoules auraient-elles donc lâché en même temps ?… Lorsque nous rapportons les ampoules à notre mécanicien, je lui signifie que je ne vois pas la différence entre les anciennes et les nouvelles. Il change soudain de version : ça doit être le joystick… En fin de compte, les ampoules sont encore bonnes. Mais ils n’ont pas la pièce manquante. Le patron nous informe alors du temps qu’une telle pièce pourrait prendre pour être acheminée : elle viendrait de Podgorica, la capitale, mais il y a encore des incendies qui ralentissent la circulation des marchandises, alors, rien n’est sûr… Elle pourrait aussi venir de Bosnie mais avec les Bosniens, on ne sait jamais… ou peut-être faut-il que nous tentions notre chance en Croatie, car c’est l’Europe après tout, et la frontière est toute proche… 

Toute réparation devient incertaine, hypothétique. Nous pourrions bien perdre des heures précieuses à chercher ce joystick. Allons-y pour une deuxième tentative un peu plus loin, dans un garage encore plus dans son jus, comme on en trouverait peut-être encore quelques-uns dans le centre-Finistère ou dans l’Aveyron, un de ces garages que les patrons d’établissements propres et vastes de nos zones commerciales modernes regarderaient avec une condescendance de nouveau riche, une arrogance de classe – comme si le métier n’était pas le même. C’est une succession de petits hangars en tôles encombrés sur le devant de toutes sortes d’épaves où aller cueillir des pièces de rechange… L’un des mécaniciens, grand, émacié, nous aborde avec un peu de timidité mais nous déboute bien vite. Il nous envoie quelques dizaines de mètres plus loin, avec des gestes de la main significatifs, pour un dernier essai, chez un pourvoyeur de pièces électro-mécaniques circonspect et sarcastique… Je regretterais presque notre mécanicien roublard du début d’après-midi.

Chou blanc. Maintenant que nous sommes à deux pas d’Herveg Novi, autant opter pour une balade touristique dans la vieille ville à l’architecture italienne élégante et aux essences exotiques spectaculaires, en méditant sur la circulation des pièces mécaniques en tant de paix, à quelques encablures de deux frontières, l’une avec l’Union européenne et Schengen et l’autre non, et sur la cependant nécessaire collaboration des entreprises au-delà de ces mêmes frontières – laquelle contredit au passage les discours nationalistes. Pour ma part, je ne peux que clamer mon espérance en la création d’une internationale du joystick afin bien sûr d’améliorer le sort du genre humain.

C’est décidé, aujourd’hui, je fais bande à part, je reste seul à proximité de notre immeuble jaune. Ce sera bien la mort si je ne trouve pas un beau cadrage sur les bouches de Kotor, le pendant de nos côtes atlantiques ! Tiphaine et les enfants vont encore voir des beautés sans moi et je serai toujours tiraillé. J’en prends mon parti.

Je vais commencer par mettre de l’ordre dans mes notes de voyage, tenter des bribes de récit, arranger un dessin, remâcher les derniers événements, puis j’irai dans l’après midi chercher un point de vue sur les Bouches… 

Chercher un point de vue, quelle drôle d’idée. Les choses ne vont-elles donc pas se présenter de la manière la plus naturelle qui soit ? Puisque la plupart du temps je cherche à représenter la nature dans sa tenue d’Eve, ou quasi, ne devrais-je pas attendre qu’elle me surprenne, m’impose sa vision, ne devrais-je pas attendre l’épiphanie, l’apparition fortuite du sublime ? 

Je le sais, à travers le graphisme et la couleur, je recherche une poétique de l’espace, de diverses manières et depuis bien longtemps. Pourtant, je ne saurais dire que mes paysages sont purement et simplement fondés par la recherche du beau. En plus des questions de cadrage ou de chromatisme, il m’arrive d’errer, d’arpenter un lieu pendant des heures sans trouver la solution. Je cherche une composition qui fasse sens et je la cherche là, en plein milieu du réel. Ici, je voudrais parler de la vie infinie et cosmique au cœur de laquelle nous agitons joyeusement nos bras, nos jambes, nos voitures, nos bateaux, nos avions, dans la joie des vacances et dans l’été du travail.

Lorsque je me mets enfin en route, j’ai dans l’idée de poursuivre tout droit la rampe qui mène jusqu’à notre appartement vers le coteau au-dessus. Mais la petite route s’enfonce bientôt dans un creux du maquis et je ne vois plus rien des Bouches. Je fais demi tour, prends à gauche par une voie bétonnée, à l’horizontale, qui dessert plusieurs villas. Une femme d’une quarantaine d’années, dans une robe noire sans manches, repeint les barrières métalliques qui entourent sa propriété. Elle m’indique avec gentillesse et patience un chemin qui mène à une sorte de balcon au-dessus des Bouches, d’où la vue est large et profonde… Je traverse le maquis par un tout petit chemin qui rejoint une route qui à son tour monte en lacets vers le haut de la montagne. Elle a dit vrai. Un quart d’heure plus tard et plus haut, au détour d’un virage, le paysage s’ouvre à cent-quatre vingt degrés, autant vers le fond des Bouches à l’est, que vers le sud, vers l’entrée, barrée, vue d’ici par une longue presqu’île… C’est dans cette direction que s’oriente mon regard. La vision est puissante, les couleurs des eaux qui épousent les montagnes jouent dans des nuances violine et la vie côtière et maritime se décline sous l’aile majestueuse des montagnes. 

J’ai trouvé ma vision. Elle se pare d’un poteau métallique rouillé qui vient la crucifier, tel le souvenir d’un passé proche où la modernité européenne, sans même parler d’adhésion, était un horizon inatteignable. 

Peu à peu l’ombre de l’adret gagne sur le détroit, éteignant un à un les espoirs terrestres de la journée pour leur préférer les divagations nocturnes, les terreurs et les phantasmes inavouables.

Je rentre ce soir-là avec un cadrage tout juste saisi.

Je reviens deux jours plus tard avec ma grande fille qui a désormais seize ans, qui a elle aussi des projets de paysage et plus généralement des projets dans les arts plastiques. Nous voici tous deux assis sur un plaid l’un à côté de l’autre (mes deux fessiers gardent le souvenir des cailloux pointus du bord de la route, il y a deux jours) et nous installons à portée de main notre atelier portatif fait de bric et de broc, tubes de gouache, palette d’aquarelle, feuilles épaisses et supports, petits pots d’eau, pinceaux, trousses débordant de crayons et de feutres, chiffons… Je commence à peindre. Sitôt les mélanges appliqués sur la feuille, tout sèche à la vitesse de la lumière – lumière qui s’enfuit d’ailleurs à sa propre vitesse –, réaliser des dégradés est presque impossible, le contraire de certaines gouaches réalisées dans le brumisateur breton… A part ça, ça s’appelle quand même la joie, joie du partage, de la transmission et des vacances… Je revois encore ma fille, à six ans, assise sur une bordure en pierre dans l’enceinte de la mosquée Gazi Husrev-Bey à Sarajevo et dessinant l’édifice avec moi et jugeant ses dessins d’un niveau tout à fait convaincant, eh oui monsieur le professeur papa.

*

La mer est à un jet de pierre de l’appartement. Il faut juste traverser la route côtière, passante, en bas de la rampe, poser la serviette sur le banc en béton, laisser ses tongs près des mégots de cigarettes et plonger dans l’eau délicieuse. L’été, nos grands enfants sont des êtres semi aquatiques. Dès qu’ils mettent un orteil dans l’eau, c’est parti pour potentiellement des heures de baignades et de jeux. La température de l’eau est parfaite, dès lors, elle est comme une maison. On peut glisser sous l’onde, poser ses pieds sur les cailloux dépourvus d’oursins, se hisser sur les roches, plonger, se faire des passes avec un petit ballon en plastique, se pourchasser, se mesurer, faire la planche, nager le jour, nager dans le crépuscule ou le petit matin… Mon fils Maté est en pointe dans ces réjouissances, marsouin malicieux, couleur de sœur et de frère, infatigable lanceur de ballon et persifleur fraternel.

*

Lorsque nous sommes arrivés, l’autre soir, nous avons suivi la vigne alourdie de grappes qui court tout le long de la rembarde de l’escalier jusqu’au deuxième étage puis avons trouvé un jeune homme perché sur un escabeau placé sur la coursive extérieure, entre deux vélux. Il était en habits de travail et flottaient alentour de vagues odeurs de fumigations. Nous comprîmes qu’il avait éradiqué un nid de guêpes la veille et qu’il venait pour nettoyer les lieux : il soulevait les tuiles et inspectait les restes de nid prudemment car quelques égarées traînaient encore dans les parages, désemparées. Il nous appela à la prudence. 

Quelques jours plus tard, à l’heure du repas, je vais m’enquérir d’un peu de muscat à demi-sauvage que la nature et l’homme se sont entendus à placer à portée de ma main et de mon gosier, moi l’humble goinfre, le plantigrade gourmand et impénitent, au flair infaillible. Je n’aime rien plus que cette offrande hors des circuits commerciaux, ce circuit court radical : cueillir dans son jardin – ou dans celui des autres. Mes doigts véloces et bourrus volettent à travers le feuillage et les grappes d’inégale maturité et ce ne sont pas les quelques guêpes rescapées qui me gêneront, après tout il y en a pour tout le monde, je ne suis pas comme ça. Quand soudain, tchic, tchac, deux piqûres dans le doigt, vive douleur, petite douleur. Une guêpe s’envole de dessous les feuilles que je viens de palper. A mieux y regarder, il y a là-dessous quelques alvéoles, un embryon de nid, les premières cellules d’un nouvel essaim. J’ai flanqué mes doigts dessus et l’une d’elles a défendu son territoire. J’aurais fait pareil à sa place.

Je rapporte néanmoins ma glorieuse cueillette sur la table du repas, l’index douloureux. Les dons de la nature exigent parfois quelque contrepartie.

*

Nous sommes venus au Monténégro il y a dix-huit ans. C’était un pays en déshérence, où les habitants semblaient en proie à une sorte de dépression collective. Quelques voyageurs erraient à la recherche de bribes d’informations, d’un semblant de programme. On ne trouvait ni chambres ni quasiment de campings.  

Que dire sinon que le Monténégro avait choisi une association perdante en se rangeant aux côtés du « grand-frère » serbe et en payait le prix ? La pire idée étant bien sûr de se lier au funeste projet de destruction de Dubrovnik, d’en être la base arrière, les artisans avertis en tant que voisins et montagnards. 

Aujourd’hui, il faut un passage souterrain sous la route côtière pour accéder à la vieille ville de Kotor. Il y a dix-huit ans, un passage piéton n’était même pas nécessaire. A présent, le flux de touristes est ininterrompu. Le syndrome Dubrovnik a frappé en boomerang. Or, le Monténégro semble désormais en tête dans la course d’étapes pour l’entrée dans l’UE. Le tourisme de masse serait-il le label, au fond, le signe avant-coureur d’une adhésion à l’Union Européeenne ?

*

Nous partons pour Kotor en voiture. Evitons deux ou trois accidents sur le parcours sinueux et étroit. Nous payons l’entrée pour accéder aux remparts et grimpons jusqu’en haut de la forteresse par les rampes et les marches inégales. De là-haut, la vue sur les Bouches, au nord, est à couper le souffle. Le bras de mer s’étend tout droit jusqu’à Donji Orahovac puis il bifurque plein ouest et disparaît derrière la montagne Vrmac. Derrière nous, au sud, c’est l’extrémité close des Bouches, à l’est, les montagnes blanches toutes proches, à la végétation rase accrochée aux falaises et aux éboulis. 

Cependant, avant de parvenir tout en haut, au belvédère, il faut passer sous une dalle en béton délabrée, rapiécée, fendue, avec les armatures métalliques qui pendent puis émerger par un trou pratiqué dans cette même dalle… A la descente, j’en informe le grand jeune homme blasé qui distribue les billets à l’entrée. « Government !… » me répond-il, en haussant les épaules… « But we payed !… We have kids ! You are responsable ! » ajoutè-je. Cela me brûle les lèvres de poursuivre : « Voulez-vous faire ici un nouveau Novi Sad ? » 

Nous nous regardons, muets. Puis je m’en vais tandis que les arrivants continuent de prendre leurs billets et d’escalader les remparts.

*

Au cœur de la vieille ville, trône un arbre splendide et âgé. Son feuillage s’agite brièvement lorsque les bourrasques se fraient un chemin dans les rues étroites de Kotor. Les feuilles faseyent alors doucement, montrant tour à tour l’envers et l’endroit, dans un jeu de reflets. Son obstination à passer les générations, les intempéries, les guerres, et le soin dont il a certainement été entouré par les habitants forcent le respect.

C’est un peuplier noir et j’apprends qu’il a été planté après le tremblement de terre de 1667 dans la cour de ce qui était alors un monastère franciscain. Etrange, cet usage de planter un arbre lorsque la terre a fichu par terre sa maison, comme si l’on voulait exorciser l’arrachement des fondations. Apprivoiser la païenne terre et les décisions divines.

J’ai longtemps regardé le peuplier, cet arbre commun de nos plaines et de nos zones humides européennes, avec une certaine indifférence, un bois trop tendre dont je ne connaissais pas les usages, une moelle facile à scier et pelucheuse. Je lui préférais le chêne et le hêtre, plus denses, plus fiables, pensè-je. C’est tout d’abord une série de peintures de Monet, les Peupliers, qui m’ont révélé sa beauté altière à travers ses alignements ornementaux en bordure de rivière ou de chemins, ses perspectives découpées dans le ciel. 

Plus tard, j’appris que La Joconde est peinte sur un panneau de peuplier de treize millimètres d’épaisseur, « de fil relativement droit », « une planche sur dosse positionnée de cinq à dix centimètres de la moelle »1… J’en suis resté bouche bée. L’histoire ne dit pas si le peuplier dont le panneau fut tiré était noir mais il était certainement italien.

Le peuplier noir de Kotor

*

Saint-Luc est la plus ancienne des églises de Kotor. Elle date de 1195 et elle est représentative du modèle des églises de la Raška, ou Serbie médiévale, comme celle du monastère de Mileševa, mais ici le style se mêle aux influences italiennes – et byzantines –, comme en de nombreuses places du Monténégro ou de la côte dalmate, ce qui le rend plus facile d’accès pour le passant d’Europe de l’ouest. De taille très modeste, c’est de loin celle qui me paraît la plus mystérieuse avec, dans le transept nord, une partie interdite au public où l’on aperçoit en se tordant le cou des fresques intrigantes. 

Elle fut, après avoir été longtemps réservée au culte catholique, le siège d’un culte œcuménique entre catholiques et orthodoxes, pendant plus d’un siècle (1657-1812). Selon des lectures diverses, cela fut une pratique assez courante sur la côte, des Bouches de Kotor à la Dalmatie2, une région ayant connu des influences similaires pendant plusieurs siècles : le catholicisme croate au nord-ouest, l’orthodoxie serbo-monténégrine au nord, l’Empire ottoman et Byzance à l’est, Venise par tous les pores de l’Adriatique, sans oublier quelques vacheries napoléoniennes au passage – comme tous les peuples d’Europe en ont subies… Malheureusement, cet us s’est perdu sur une route… sur la route que les troupes monténégrines ont empruntées pour se rendre à Dubrovnik et la bombarder avec zèle, peut-être ?


  1.  Joseph Gril. Conservation préventive du support en bois de La Joconde. Journée « Qualité, traitement et restauration du bois », Académie des arts traditionnels de Casablanca, juin 2015, Casablanca, Maroc. ⟨hal- 01295474⟩. ↩︎

  2.  « Monténégro : entre orthodoxie et catholicisme », « l’œcuménisme populaire » du littoral, Mustafa Canka, in Le Courrier des Balkans. ↩︎
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