Blog • Bulgarie : trois générations de femmes dans la violence

Porter la faute, de Joanna Elmy, traduit du bulgare par Marie Vrinat, 421 pages, édition Le bruit du monde, 23 euros, 2026.

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Blog • Bulgarie : trois générations de femmes dans la violence
Joanna Elmy@ Le Bruit du monde

C’est un premier roman ambitieux que Porter la faute de la Bulgare Joanna Elmy. Le récit d’une génération née après la chute du Mur et qui, comme l’héroïne Yana, le sosie évident de l’auteure, a tenté l’exil aux Etats-Unis, pour fuir un pays, la Bulgarie, marqué par la violence et une société profondément machiste.

Trois générations de femmes, Yana, sa mère Lili et sa grand-mère Eva, ont souffert de ces brutalités, entre l’alcoolisme du père de la narratrice, l’arbitraire ou les convulsions politiques, la pénurie extrême enfin de la « transition » après le communisme. « Durant les années 1990, en Bulgarie, s’amuse un personnage, « même les cafards n’avaient pas de quoi manger ».

Il y a un côté ouvertement cathartique dans «Porter la faute». Yana comprend avant l’exil qu’il lui faut impérativement couper les ponts avec un passé terrible pour construire sa vie. Cette dureté se reflétait même dans ses relations avec sa mère et sa grand-mère, viciées par un environnement de vies contraintes et misérables.
« Il faut comprendre l’histoire des violences et des injustices pour ne pas les répéter », expliquait Joanna Elmy en français sur France Culture. Cette violence, ajoutait-elle, émanait des hommes mais aussi de l’Etat, elle était partout. « Je suis les histoires de toutes ces femmes et celle d’aucune d’elles », assure toutefois Yana à la toute fin de Porter la faute.

Une génération « déchirée entre hier et demain »

Désormais apaisée, après les années d’exil, la jeune femme se considère « comme le dernier fil entre le passé de ma grand-mère et l’avenir de ma fille. Je suis la génération déchirée entre hier et demain.

« Comment me raconterai-je ? ». La réponse sera « Porter la faute ». Mais Joanna Elmy ne se fait guère d’illusions sur le destin tragique de sa génération. A la différence des enfants nés sur les décombres de la Seconde guerre mondiale et ses conséquences sur le long terme , « personne ne demandera ce qui dort dans les corps des enfants de la transition. Je doute que notre histoire occupe ne serait-ce que deux ou trois phrases dans un manuel scolaire rempli de mythes et de légendes. Nous avons grandi et nous sommes transformés en statistiques,
ceux qui sont partis et ceux qui sont restés», soupire Yana, désabusée.

« Personne ne veut être bulgare »

Il y a beaucoup à dire sur ces années 1990 et le destin de ces personnes qui rêvaient alors d’exil américain. « Chez nous, on aime d’autant plus ce pays que les communistes ont craché dessus. Tout le monde a envie d’être soit américain, soit russe. Personne ne veut être bulgare~».

Mais l’exil américain ne tient pas ses promesses. Yana enchaîne les petits boulots ingrats et vit d’expédients, logeant à droite et à gauche dans des logements surpeuplés où elle retrouve des compatriotes s’étripant à longueur de soirées, de façon très balkanique, sur le fait de savoir qui était responsable du « triste sort » de leur pays, « les communistes, les Ottomans ou les Byzantins ».
L’humour et l’exaspération de Joanna Elmy se déploient à plein dans la description des résidences huppées du Delaware, et la froideur des relations humaines, l’exploitation des immigrés illégaux, et le racisme, subtil mais réel des Américains. Le contraste entre la profusion des Etats-Unis et un pays d’Europe où tout fut si difficile est très bien rendu.
L’autre danger bien connu de l’exil est de ne plus vraiment savoir où se poser, de perdre ses attaches. Lili, la mère de Yana, constate après avoir gagné l’Allemagne, qu’elle a perdu « le peu d’amis restés en Bulgarie ».
Née à Sofia en 1995, Joanna Elmy paraît avoir fait la paix avec le passé et ses tourments. L’écriture de Porter la faute, rédigé en 2021, y a certainement contribué. Elle partage son temps aujourd’hui entre la Bulgarie et les Etats-Unis. On devine chez elle une certaine fierté devant ce que sont devenus son pays natal et Sofia, « une ville européenne », « libre », où tout a changé, loin, très loin de ce que furent son enfance et son adolescence.

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