Blog • Aux marges de la société croate : « Nous » et les « Azilanti »

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Depuis 2004, ils sont appelés les « azilanti ». Ces « nouveaux migrants », pour la plupart demandeurs d’asile, peinent à trouver leur place dans une société traversée par de nombreux préjugés envers certains types d’altérité. Comment se construisent de tels préjugés ? Retour sur les processus de mise en visibilité des migrants et de construction des perceptions, aux sources de la xénophobie.

<p />Février 2013</p>
L’hôtel Porin, camp pour demandeurs d’asile à Zagreb
Février 2013

Il y a encore quelques années, la présence des migrants originaires de pays d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient était encore méconnue en Croatie. Aujourd’hui, dans ce pays de taille relativement réduite, c’est comme si tous les interlocuteurs locaux avaient connaissance de l’existence de ceux qui sont communément appelés les « azilanti ».

De nombreux Croates ont été des réfugiés au cours des conflits des années 1990. La comparaison entre leur situation d’exil d’alors et celle des « azilanti » d’aujourd’hui emporte généralement la compassion et les discours se teintent dans un premier temps d’une note d’humanitarisme presque sentimental : « Si l’on nous a accueillis, nous nous devons aussi d’accueillir ». Passé le voile de l’empathie, des opinions moins favorables sont souvent énoncées : « ils ne sont pas de la même couleur, ils ne sont pas comme nous », « nous ne pouvons être 320 dans le bus s’il y de la place pour 100 »… Pourtant, la société croate a longtemps fait l’expérience du multiculturalisme ethnique et religieux, au sein d’une Yougoslavie où bon nombre de migrants originaires d’autres États non-alignés venaient séjourner.

Comment expliquer l’ambivalence des propos à l’égard des « azilanti » d’aujourd’hui, entre sentiment humanitaire et sécuritaire, et comment interpréter l’existence d’un discours versant dans la xénophobie ? Glissements sémantiques, catégorisations englobantes, médiatisation misérabiliste et dénonciatrice, ségrégation socio-spatiale…Les opinions à l’égard des « azilanti » puisent dans des mécanismes complexes. Si à l’origine le statut d’azilant revêtait une dimension protectrice [1], celle-ci est indéniablement morte dans l’œuf.

Les « azilanti », Lost in translation

La catégorie des azilanti qui sert à désigner ces nouveaux réfugiés s’est forgée sous impulsion des institutions européennes, au cours du processus de pré-adhésion de la Croatie à l’Union européenne. Dans le cadre de la candidature du pays en 2004, les conditionnalités fortes jouent en faveur de l’adoption d’une première Loi sur l’asile en 2003 (en vigueur en 2004, amendée en 2010 et en 2013) [2]. C’est dans cette loi qu’apparaît pour la première fois le néologisme azilant pour qualifier tout réfugié qui a obtenu le statut de protection internationale se rapportant au système d’asile européen.

Très rapidement, ce terme sert à nommer dans le langage commun toute personne qui se trouve en procédure d’asile sur le territoire croate (demandeur d’asile) alors qu’il ne se réfère initialement qu’aux individus disposant du statut de réfugié. Par glissement, le mot désigne à présent l’étranger non balkanique, désigné comme Noir dans l’imaginaire collectif. Ainsi, les références à « l’azilant » revêtent aujourd’hui une dimension ethnique, en ce qu’elles s’adressent à celles et ceux dont les caractéristiques phénotypiques ramènent à l’étranger non balkanique. « L’Azilant » est un Autre, certes réfugié mais non assimilable aux réfugiés Croates, Serbes ou Bosniaques pour lesquels c’est un autre terme (izbjeglice) qui catégorise et organise le statut juridique. On pourrait penser que la coexistence de ces deux termes ne fait qu’introduire des différenciations juridiques subtiles. En réalité, elle impacte également les perceptions de ces « nouveaux migrants » par les populations croates. Le processus de nommage de ces groupes empêche toute identification entre les réfugiés d’hier et les migrants d’aujourd’hui. Il ouvre la voie à une opposition entre un « Nous » et un « Eux » englobants, que les pouvoirs publics contribuent à forger.

Les « azilanti » et les autorités croates

Force est de constater qu’il n’existe pas de stratégie de communication des pouvoirs publics visant à lever une telle opposition. Au contraire, le ministère de l’Intérieur croate (Ministarstvo unutarnjih poslova - MUP) n’a de cesse de communiquer sur les arrestations de groupes de migrants irréguliers pour « tentative de franchissement » ou « franchissement illégal de frontières étatiques ». Ainsi l’institution produit de nombreuses données sur les arrivées de migrants dits « irréguliers » sur le territoire croate, qui sont fréquemment relayées par la presse nationale. Il est probable que les amalgames récurrents entre délinquance et statut de « l’azilant » puisent dans cette mise en visibilité du fait migratoire comme exclusivement illégal. Aucune campagne publique n’a jamais visé à communiquer sur le sort et les conditions de vie des demandeurs d’asile et azilanti, malgré les alertes lancées régulièrement par certaines organisations de la société civile.

Dès 2006, alors même que le système d’asile en est encore à ses débuts [3], le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) s’inquiète de l’image véhiculée par les médias au sujet des demandeurs d’asile. Une réunion sur ce thème entre l’organisation internationale, le ministère de l’Intérieur croate et des membres de la société civile se tient en novembre 2006. Neuf ans plus tard, le traitement médiatique de ce groupe n’a visiblement pas permis de lever les inquiétudes : certains propos délibérément racistes relayés par des médias nationaux ont en effet entraîné des plaintes d’ONG. Celles-ci n’ont été suivies que de timides mises en garde par le bureau de l’Ombudsman (défenseur des droits) croate [4].

Dans la mesure où les pouvoirs publics ne jugent pas nécessaire de sanctionner les propos péjoratifs voire xénophobes à l’égard des demandeurs d’asile et azilanti, il n’est pas surprenant que ceux-ci soient relayés par les médias mainstream.

Les « azilanti », les médias et « Nous »

Parmi les opinions récurrentes, les références aux médias font généralement foi : tous ont vu un documentaire, un article de presse ou une émission sur « le sort de ces personnes qui fuient la persécution dans leur pays », sur les conditions de voyage souvent « dangereuses et misérables », ou sur les intentions de ces migrants « d’aller chercher une vie meilleure et un meilleur lendemain ». Mais les demandeurs d’asile et azilanti souffrent malgré tout d’une image péjorative. Et pour cause, en Croatie rares sont les initiatives documentaires ou médiatiques qui, passé le voile de l’empathie, présentent les demandeurs d’asile autrement que dans une position d’assistés de la société croate, quand il ne s’agit pas tout bonnement de les dénoncer comme de potentiels délinquants. Entre 2006 et 2015, plusieurs titres de la presse nationale se sont fait l’écho de faits divers impliquant des demandeurs d’asile ou azilanti hébergés en camp, relayant généralement des propos de résidents pour le moins caricaturaux.

Dans l’un des lieux de coprésence entre migrants et résidents locaux (Kutina, voir plus bas) le ressenti du voisinage est rendu en des termes forts par des titres de la presse nationale qui affichent : « Les habitants de Kutina ont de plus en plus de problèmes avec les demandeurs d’asile » , ou « Contre le foyer pour demandeurs d’asile – Ils font la loi dans notre ville et nous nous écartons de leur chemin dans la peur ». Dans ce dernier article, le journaliste affirme que « des dizaines de plaintes arrivent quotidiennement à l’administration municipale sur l’attitude des « azilanti » » et la parole est donnée au maire de l’époque qui s’exprime sur « le sentiment de sécurité que les habitants de Kutina ont perdu ». Ce sont ensuite des habitants qui s’expriment en affirmant : « Nous ne sommes pas racistes…mais les « azilanti » sont devenus les maîtres de Kutina…Les « azilanti » se tiennent ensemble, en groupe ils se sentent plus fort et sécurisés, mais nous avons peur d’eux ». L’article se conclue sur un appel à plus de prévention policière en présentant les chiffres des affaires de délinquance rattachées aux demandeurs d’asile sur les 6 dernières années.

L’article du Jutarnji list intitulé : « Je ne suis pas raciste, mais c’est désagréable, ces gens errent sans but et regardent nos filles – Un habitant de Dugave après la bagarre des azilanti » , est rédigé peu après une altercation entre migrants. Les réactions des habitants, rapportées sans analyse de fond, sont sans fard sur l’indésirabilité de ces nouveaux voisins : « Si j’avais su qu’un jour serait construit un refuge pour azilanti, j’aurais acheté un appartement ailleurs » ; « D’un côté nous avons la décharge de poubelles de Jakuševac, de l’autre la gare de fret rouillée et maintenant il nous faut encore une potentielle source de nouveaux problèmes » ; « Personne ne nous a averti que l’hôtel se transformerait en communauté afro de réfugiés. D’un seul coup ont commencé à arriver des gens de toutes les races et coutumes » ; « Ils portent des costumes traditionnels africains, parlent leur langue incompréhensible, errent dans nos rues » ; « L’été quelques grands Noirs viennent et nous volent des fruits des arbres. Mais il y en a aussi des polis, qui demandent gentiment ».

Les relations entretenues entre médias et opinion publique sont complexes. Il est indéniable que le relai par les médias de tels propos, sans analyse de fond, contribuent à entretenir des images fantasmées des migrants dans l’opinion publique. Pour autant, les témoignages d’habitants au voisinage des camps reposent sur des faits tangibles . La principale difficulté persiste : plutôt que d’imputer à ces habitants un racisme primaire, ou de considérer les migrants comme de sombres délinquants, il est nécessaire de s’interroger sur le pourquoi de la survenance de tels évènements.

Les conditions de vie des demandeurs d’asile

En réalité, les quelques portraits que nous avons ici rapporté omettent de s’attarder sur des conditions d’existence des demandeurs d’asile souvent dégradantes, et peu propices au développement de relations harmonieuses avec le voisinage.

Tout d’abord, les demandeurs d’asile sont tenus de résider dans des camps où l’hébergement est collectif et isolé des autres foyers d’habitation. Si leurs moyens financiers le leur permettent, ils peuvent aussi se loger en appartement privé, avec l’obligation de pointer tous les trois jours auprès de l’administration du camp. Dans les faits, très rares sont les cas d’hébergement privé pour des raisons tant financières que pratiques (la durée de location est incertaine) ou statutaires (des propriétaires rechignent à louer à des demandeurs d’asile). Ainsi, la vie d’un demandeur d’asile en Croatie ne se comprend pas sans le camp.

L’un de ces camps est installé dans la ville de Kutina, à quelques 100 kilomètres à l’Est de Zagreb. Au sein de Kutina, le camp se situe dans un ancien bâtiment de la police routière, en bordure directe de la station de péage de l’autoroute et à plusieurs kilomètres du centre-ville. En fonction depuis 2006, le camp dispose initialement d’un hébergement de 100 personnes : le lieu devient vite insalubre alors qu’à l’automne 2012 y sont placés jusqu’à 350 demandeurs d’asile. Dans la petite municipalité, la situation dégénère et des incidents ne manquent pas de survenir, en majorité des vols légers dans des supermarchés. Comme nous l’avons vu, ces incidents prennent une ampleur considérable avec un relai médiatique qui fait le tour de la Croatie [5] . Pourtant, l’analyse de la police locale confirme que ces incidents sont marginaux et peu significatifs [Voir le rapport du Centre juridique croate (Hrvatski Pravni Centar – HPC) sur le système d’asile de 2010 à 2012 (p.1)] .

<p />Mars 2013</p>
Le camp pour demandeurs d’asile à Kutina
Mars 2013

Autre lieu de la mise en camp : le camp pour demandeurs d’asile de Zagreb, installé en juin 2011 dans un ancien hôtel des chemins de fer croate. Le camp désormais bien connu sous le nom « Hôtel Porin » se situe aux confins de la capitale, avec pour seul voisinage immédiat la station de chemin de fer pour le fret. Dans ce lieu plusieurs altercations se sont produites entre migrants et gardiens, comme entre migrants même. Des vols sont également répertoriés avec régularité. Deux fois par mois, la police spéciale croate organise des descentes dans les chambres au petit matin pour « contrôler les chambrées » et vérifier qu’aucun vol n’a eu lieu.

L’issue répressive des incidents qui se produisent avec régularité omet de prendre en compte un élément de taille pour comprendre les attitudes des demandeurs d’asile : à la ségrégation géographique, s’ajoute une relégation économique. Ainsi, le statut de demandeur d’asile n’ouvre pas le droit d’accéder au marché du travail. Pour pallier à cette impossibilité de prétendre à un emploi, seul est versé un subside étatique de 100 kune par mois, soit moins de 15 euros (avril 2015)…une somme dérisoire si on la rapporte au coût de la vie en Croatie (un ticket de bus à Zagreb équivaut à 1 euro 50 à la même date).

Avec cette double assignation – en camp et dans la position d’assisté de la société croate, faut-il s’étonner de ce que des incidents soient à déplorer ? Comment d’ailleurs imaginer que de telles conditions d’existence puissent amener à percevoir les migrants en camp autrement que comme des indésirables, voire comme des individus « qu’il faudrait gentiment expulser » ?

Un mode de gestion des populations

On aurait pu penser qu’un système harmonieux de gestion des populations réfugiées avait sa place en Croatie, puisque le pays a historiquement une expérience solide de l’accueil de réfugiés (400 000 réfugiés de Bosnie se sont réfugiés en Croatie pendant le conflit des années 1990) . Néanmoins, dès la mise en œuvre d’un système d’asile « à l’européenne » en Croatie, les populations migrantes que devait encadrer ce système ont été catégorisées comme des migrants d’un autre genre.

L’accueil mis en œuvre pour ces « nouveaux migrants » se base sur des standards minimaux, fixés par les directives européennes . Comme nous l’avons vu, ce modèle est inévitablement générateur de problèmes et ne permet en aucun cas une intégration harmonieuse de ces populations.

Le gouvernement croate a fait le choix d’appliquer ces normes de manière minimaliste. Peut-on s’étonner, dans ces conditions, que les pouvoirs publics ne fassent rien pour transmettre une image plus juste des migrants et de leurs conditions de vie ? Peut-on s’étonner, encore, que le traitement médiatique de ces populations bâcle le travail d’analyse ? Peut-on s’étonner, enfin, que l’opinion publique croate nourrisse un ressenti de plus en plus négatif à l’égard des demandeurs d’asile et azilanti, versant parfois dans la xénophobie ?

Notes

[1Le mot azilant est un néologisme forgé sur la notion d’asile. Il désigne les réfugiés qui ont obtenu le statut relatif à la Loi sur l’asile de 2003 (amendée depuis).

[2La version définitive (2013) de la loi est disponible en croate à l’adresse : http://www.zakon.hr/z/314/Zakon-o-azilu et en anglais à l’adresse : http://www.mup.hr/UserDocsImages/engleska%20verzija/2013/asylum_act.pdf

[3Si la Loi sur l’asile date de 2003 et est mise en œuvre à partir de 2004, le premier statut d’azilant n’est accordé qu’en 2006.

[4C’est le cas d’une plainte déposée par le Centre d’études de paix (Centar za mirovne studije – CMS) au sujet d’un article du Jutarnji List

[5Lors d’une enquête de terrain, j’ai pu constater que des habitants de villages de Dalmatie comme de Slavonie étaient bien informés sur les faits divers de Kutina, présentés généralement comme de véritables « évènements ». Il faut nuancer ce constat par le fait que l’information était disponible dans des villages où d’autres projets de camps pour migrants sont en cours. Le cas de Kutina faisait donc école dans les propos de mes interlocuteurs, inquiets que surviennent dans leur commune des problèmes du fait de la présence de migrants.