Deux ans de guerre en Ukraine (6/7) | Transnistrie : une « fenêtre d’opportunité » pour régler le conflit gelé

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Depuis 30 ans, la question de la Transnistrie n’a toujours pas été résolue, mais la guerre en Ukraine et l’alternance politique en Moldavie ont changé la donne. Alors que le régime de Tirsaspol est plus isolé que jamais, les autorités de Chișinău semblent décidées à faire pression sur leur petit voisin. Mais jusqu’où ?

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Par Florentin Cassonnet

Tiraspol
© Flickr / Clay Gilliland

Est-ce le début de la fin d’un conflit gelé depuis 30 ans ? Il est bien sûr encore trop tôt pour faire des pronostics, mais les lignes commencent à bouger sur la question de la Transnistrie, cette république séparatiste de la Moldavie, soutenue par Moscou. Ainsi, le gouvernement pro-européen de Chișinău a adopté le 2 février une « loi contre le séparatisme », qui pourrait criminaliser les dirigeants des entités séparatistes. Peu après, le nouveau Premier ministre moldave Dorin Recean expliquait que la Transnistrie devait être « démilitarisée », avant d’être réintégrée au pays.

Une sortie audacieuse puisque jamais un dirigeant politique d’un tel niveau n’avait osé parler publiquement de « démilitarisation », les politiques moldaves ayant toujours pris soin de ne pas vexer le Kremlin et de ne pas menacer un territoire sur l’influence directe de la Russie. De fait, la guerre en Ukraine et le réagencement des plaques tectoniques régionales font dire à plusieurs observateurs qu’une « fenêtre d’opportunité » est peut-être en train de s’ouvrir sur le dossier transnistrien.

Le tournant de la guerre en Ukraine

Le 2 mars dernier, cela faisait 31 ans qu’avait éclaté le conflit sur le Dniestr entre Chișinău et Tiraspol, alimenté puis « gelé » par la Russie. « Sous prétexte de garantir la paix, Moscou maintient la Moldavie dans un état dysfonctionnel », résume Oazu Nantoi, député du Parti action et solidarité (PAS), le mouvement pro-européen fondé par la Présidente Maia Sandu. Né en 1948 en Ukraine, cet homme politique de 75 ans est un observateur privilégié des 30 années de transition de la Moldavie. Selon lui, le conflit de Transnistrie n’a aucune vocation à être réglé, car c’est un instrument au service du néocolonialisme russe, un modèle qui s’est par la suite avéré utile en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Géorgie, puis en Crimée et dans le Donbass.

Longtemps, la Russie n’a cependant pas été la seule responsable des blocages. Jusqu’en 2014, le gouvernement ukrainien de Viktor Ianoukovytch suivait les positions de Moscou au cours des négociations au format 5+2, qui réunissaient sous l’égide de l’OSCE, la Moldavie, la Russie, la Transnistrie et l’Ukraine, en temps que parties du conflit, ainsi que l’Union européenne et les États-Unis en tant qu’observateurs. Kyiv pouvait même trouver un intérêt à maintenir cette région dans l’ombre de l’économie mondiale, une sorte de « parapluie » au-dessus des affaires de certains hommes politiques ukrainiens, comme l’explique Oazu Nantoi. Ainsi Viktor Gushan, ancien agent du KGB, oligarque de l’ombre, propriétaire du conglomérat Sheriff et homme fort de Tiraspol, possède (entre autres) la nationalité ukrainienne et une résidence à Odessa, haut-lieu du crime organisé en Ukraine.

« Mais après 2014, l’Ukraine a changé d’attitude envers le conflit transnistrien », analyse Oazu Nantoi. L’annexion de la Crimée et le début de la guerre dans le Donbass ont rapproché les Ukrainiens de leur petite cousine moldave. Depuis, Kyiv empêche la rotation des troupes russes en Transnistrie et a cessé de se ranger du côté russe lors des négociations. Depuis le 24 février 2022, l’Ukraine a surtout fermé sa frontière avec la Transnistrie, qui abrite 2000 soldats russes et le plus grand dépôt de munitions soviétiques d’Europe, à Cobasna. Cette mesure a eu pour effet de couper les échanges commerciaux de la province séparatiste avec l’Ukraine, obligeant Tiraspol à les réorienter vers la Moldavie et l’Union européenne, y compris ceux à destination de la Russie. En 2022, les exportations transnistriennes vers les pays de l’UE (Roumanie en tête) ont augmenté de 10,2% par rapport à 2021. Elles représentent désormais 67,1% du total.

Le pilier majeur de l’économie transnistrienne est pourtant la gaz russe. Tiraspol le reçoit gratuitement – c’est le prix de l’existence de cette province séparatiste – et s’en sert pour faire tourner son économie et produire de l’électricité qu’elle revend à la Moldavie, très dépendante énergétiquement de la Russie et de sa province séparatiste. Mais là encore, la donne a changé en 2022. La Russie a augmenté les prix du gaz à direction de la Moldavie, obligeant le petit pays à diversifier ses sources d’approvisionnement, rendant le levier énergétique moins important.

Sans vision, Chișinău manque d’un véritable plan

Aujourd’hui, Tiraspol se retrouve donc seul face à Chișinău, dans un nouveau format de négociation 1+1 (l’ancien format 5+2 étant mort avec la guerre en Ukraine) et se voit forcé de faire évoluer son attitude, jusqu’alors caractérisée par une certaine mauvaise foi. « Les autorités séparatistes se moquaient de la Moldavie », explique Irina Tabaranu, rédactrice en chef du site d’information Zona de Securitate, spécialisé sur la Transnistrie. « Maintenant, elles sont plus discrètes. »

Car la météo a également changé à Chișinău. Tiraspol pouvait autrefois compter sur la coopération des oligarques qui contrôlaient le gouvernement en Moldavie, et qui tiraient eux aussi profit de l’existence de la province séparatiste. Maia Sandu et son parti ont depuis réussi à faire tomber (et à faire fuir) le richissime Vlad Plahotniuc en 2019, puis le Parti socialiste pro-russe d’Igor Dodon en 2021. Dans ce contexte, la nouvelle loi contre le séparatisme sonne comme un avertissement.

La Moldavie doit faire attention à ne pas se mettre à dos les gens de Transnistrie.

Celle-ci ne sera pourtant pas beaucoup plus qu’un outil de pression psychologique sur Tiraspol, estime Irina Tabaranu, qui voit mal comment la loi sera appliquée, et contre qui. « Elle pourrait être utilisée, pas forcément contre des politiciens, mais contre des policiers et des juges qui ont participé à des actes de tortures contre des prisonniers moldaves. Des noms apparaissent dans les jugements de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Mais j’en doute. »

Igor Botan est du même avis. Pour le directeur de l’Association pour la démocratie participative (ADEPT), il s’agit d’une « loi symbolique », qui ne sera pas utilisée. Surtout, l’analyste met en garde contre une approche trop ferme des autorités moldaves. « La Moldavie doit faire attention à ne pas se mettre à dos les gens de Transnistrie, au risque de menacer la future réintégration de l’entité. Il faut se concentrer sur la construction d’une relation de confiance et attendre la fin de la guerre, qui donnera lieu à une nouvelle situation. »

C’est là que le bât blesse. « Il faut arrêter de tout mettre sur le dos de Tiraspol », s’exclame Ion Manole, de l’ONG Promo-lex. « Pour réintégrer la Transnistrie, il faut une vision, un plan, ce dont Chișinău manque cruellement. » Selon lui, les Moldaves ont effacé la Transnistrie de leur carte mentale, préférant oublier que cette province existait. « Un changement de mentalité » est donc d’abord nécessaire.

« La réintégration aura un coût financier très important », souligne Victoria Rosa, chercheuse en questions de sécurité et ancienne conseillère de Maia Sandu. Il faudra réorienter des fonds publics vers la province et « aussi discuter de l’inclusion sociale de la population transnistrienne ». On a demandé au député de la majorité Sergiu Lazarencu si des gens au gouvernement travaillaient à ces questions. « Je l’espère, mais je ne sais pas qui », a-t-il simplement répondu. Aujourd’hui, il y a bien un ministre de la Réintégration, mais pas de véritable ministère, seulement un (petit) « bureau ».