Par Marina Rafenberg
Dix ans après la « crise des réfugiés » de 2015, Le Courrier des Balkans s’interroge sur l’impact et les suites de cette crise. Depuis la Turquie, la Grèce, la Serbie ou encore la Hongrie, nos correspondants reviennent sur cette route des Balkans, avec des reportages ou des analyses.
« Quand je suis arrivé à Athènes début 2016, j’étais perdu, je ne savais pas où être logé et j’avais entendu par d’autres réfugiés qu’il fallait se rendre place Victoria pour essayer de trouver un dortoir », se rappelle Mohamed Abu Wadi, un Syrien de 34 ans. En 2014, le jeune homme quitte sa ville natale, Deraa, là où la révolution syrienne a commencé.
« J’étais photographe et je documentais toutes les manifestations. Je ne regrette pas de l’avoir fait même si cette activité m’a mis en danger et que j’étais ensuite obligé de m’exiler. C’est comme maintenant avec ce qu’il se passe en Palestine sans les journalistes palestiniens, nous ne saurions pas ce qu’il se passe », commente-t-il.
Après un an et demi en Turquie, Mohamed arrive sur l’île de Lesbos et loge dans une tente au milieu des ordures et de la boue dans le tristement célèbre camp de Moria. « C’était la jungle, je ne sais pas comment j’ai fait pour survivre dans ces conditions », commente le trentenaire aux cheveux longs. À Athènes, place Victoria, il finit par trouver d’autres Syriens et avoir des renseignements pour être logé dans un dortoir du centre d’Athènes, souvent géré par des marchands de sommeil.
En 2015, plus de 800 000 réfugiés, principalement Syriens, ont débarqué dans les îles de la mer Égée et se sont retrouvés souvent à Athènes sans aucune structure pour les héberger. Dans un premier temps, les exilés cherchent à partir rapidement de Grèce pour le nord de l’Europe. Mais après la signature de l’accord entre l’Union européenne (UE) et la Turquie en mars 2016, les frontières grecques se ferment. La Grèce devient alors un cul-de-sac pour près de 60 000 demandeurs d’asile.
« J’ai attendu presque trois ans pour avoir mes papiers en règle. Je n’ai pas pu bénéficier de logement décent ni vraiment obtenu d’aide financière de la part du gouvernement grec. La situation était vraiment très difficile, heureusement qu’il y avait beaucoup de solidarité de la part de certains Grecs, mais aussi de bénévoles qui étaient venus des quatre coins du monde aider », explique Mohamed.
En effet, en pleine crise économique, et par manque d’anticipation face aux conséquences de la guerre civile en Syrie, l’État grec était submergé en 2015, mais aussi en 2016. Ce sont les mouvements de gauche et les anarchistes, bien implantés dans le quartier contestataire d’Exarchia à Athènes, qui ont d’abord répondu à l’urgence en distribuant d’abord de la nourriture et des couvertures dans les parcs et sur la place Victoria, puis en ouvrant des squats pour héberger les milliers de réfugiés.
La solidarité au City Plaza
Le 22 avril 2016, le City Plaza, un hôtel abandonné depuis 2010, est occupé par une centaine d’activistes de gauche et 350 réfugiés. Plus de 2 500 réfugiés ont été accueillis au City Plaza, des centaines de bénévoles venus des quatre coins du monde ont prêté main forte. Les réfugiés y ont bénéficié de cours de langue, d’une aire de jeux pour les enfants, d’une cuisine collective, d’un espace réservé aux femmes… Dans la cuisine, les bénévoles préparent des repas trois fois par jour pour les réfugiés.
« Le City Plaza reste sans doute pour beaucoup la plus belle expérience de solidarité en Europe envers les réfugiés… », avait confié en 2023 Yannis Androulakis, un des représentants du mouvement de solidarité envers les migrants, après la sortie d’une série Salade grecque qui reprenait en partie l’histoire du City Plaza.
Sadeq Faraji, lui-même réfugié iranien, arrivé en Grèce en 2008, avait prêté main forte derrière les fourneaux du City Plaza. Déjà, en 2015, il avait été sur les plages de Lesbos accueillir les réfugiés traumatisés par un voyage souvent compliqué. En août 2019, les forces antiémeutes évacuent de force tous les squats d’Athènes. Avec le développement touristique de la capitale grecque, la multiplication des Airbnb, des hôtels, des bars trendy, les squats n’avaient plus, pour la municipalité de droite, leur place à Exarchia.
Des familles sont emmenées violemment dans des bus pour être relogées dans des camps hors de la ville. La Ligue grecque des droits de l’homme qualifie alors « d’extrêmement problématique » cette intervention policière.« En 2019 avec l’élection du Premier ministre conservateur et de son neveu à la mairie d’Athènes, le squat a fermé par peur qu’ils envoient, comme dans les autres squats, la police et que les réfugiés soient mal traités », souligne Sadeq qui dit avoir rencontré des « amis » dans ce squat qui sont désormais éparpillés dans le nord de l’Europe, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche.
« Avec le gouvernement du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis, les migrants et les réfugiés ont peu à peu été mis à l’écart, ils ont été éloignés des centre-villes et mis dans des camps fermés, tandis que les mouvements de solidarité ont été criminalisés », analyse le trentenaire. Malgré les difficultés, Sadeq a choisi de rester en Grèce et a ouvert son restaurant de falafels il y a un an et demi. Mais il regrette « cette époque où la solidarité avait pris le pas sur la haine ».
Au cœur d’Exarchia, il avait aussi l’habitude de se rendre au Foyer des migrants (« Steki Metanastwn »), une structure autogérée où des cours de langue sont prodigués gratuitement aux exilés. « Mais il n’y a plus autant de monde qu’avant, les volontaires sont rentrés dans leurs pays et les migrants sont, eux aussi, moins nombreux… », avoue-t-il.
Rue Acharnon, surnommée la rue des Arabes, au centre d’Athènes, l’hôtel City Plaza est abandonné et barricadé pour travaux. La propriétaire a fait un procès contre l’État grec, estimant qu’elle n’a pas pu bénéficier de son bien pendant des années à cause de l’occupation illégale. Les tags avec l’inscription « solidarité avec les immigrés » sont toujours présents, et les boutiques et les restaurants aux panneaux écrits en arabe et farsi sont toujours bien implantés. Les passeurs continuent leur business, et les magasins où les transferts de monnaie vers les pays d’origine des migrants aussi.
Place Victoria, l’ambiance n’est plus la même mais « Victoria reste pour beaucoup de réfugiés la fin d’un périple, le symbole de l’arrivée en Europe », note Spyros Roumantzas qui tient un salon de coiffure donnant sur le square. Pour le quadragénaire, la situation ne s’est pas améliorée : « le quartier s’est ghettoïsé. La police rôde sans rien faire. En 2015 et 2016, il y avait beaucoup de familles, les Grecs étaient émus et s’étaient mobilisés pour les aider. Mais maintenant, ce sont surtout des jeunes venant d’Égypte, il y a beaucoup de trafic de drogues et évidemment la population locale n’est pas très contente ».
Après la pandémie de Covid-19, son auberge de jeunesse a fermé et Mohamed s’est retrouvé quelques jours à la rue. Puis il a tenté sa chance dans un autre pays européen avant de finalement revenir en Grèce « où il se sent chez lui ». « Grâce à l’aide d’une Libanaise installée à Athènes, j’ai pu retomber sur mes pieds, avoir un logement et retrouver des petits boulots dans le bâtiment », poursuit le Syrien.
À la chute du régime de Bachar Al Assad, il aurait aimé rentrer, mais « la situation politique et économique n’est pas encore stable ». Toutes les semaines, Mohamed continue de prendre des nouvelles de sa famille restée à Deraa : « Je pleure encore pour la Syrie, mais je ne désespère pas d’y retourner un jour sans avoir peur des conséquences…. »










