Mémoire des Juifs des Balkans (5/10) • Eva Panić Nahir, une révolutionnaire dans les tourments du XXe siècle yougoslave

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Née en Autriche-Hongrie, elle avait rejoint les partisans de Tito puis connu le bagne des femmes de Sveti Grgur tout proche de Goli Otok. Mais Eva Panić Nahir est toujours restée fidèle à l’idéal communiste de sa jeunesse, jusqu’à sa mort, dans un kibboutz d’Israël. Sa vie, ce fut aussi son grand amour, un jeune officier serbe, Radosav Panić. Récit d’un incroyable destin qui chevauche le XXe siècle.

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Texte : Jean-Arnault Dérens | Illustrations : Bernharda Xilko

© CdB / Bernharda Xilko

Cet article est le cinquième volet d’une série de reportages sur la mémoire « à demi-oubliée » des Juifs des Balkans. Avec le soutien de l’ambassade de Suisse à Belgrade.


C’est une figure dissidente, une voix en marge qui a accompagné tous les soubresauts du XXe siècle dans le sud-est de l’Europe. Interlocutrice de Danilo Kiš dans son film documentaire Goli zivot, héroïne, sous le nom de Vera, du dernier roman de David Grossman, La vie joue avec moi [1], Eva Panić Nahir (1918-2015), née dans une famille juive de Hongrie, a survécu à la guerre, à l’Holocauste et aux bagnes de Tito. Elle est morte presque centenaire en Israël, toujours passionnément attachée à l’idéal communiste et yougoslave.

Au vrai, la vie a toujours joué avec elle, la plaçant systématiquement en porte-à-faux, là où la logique des probabilités n’aurait pas voulu qu’elle se trouve. Eva Kelemen a vu le jour durant la Première Guerre mondiale à Csáktornya, une grosse bourgade du Međimurje, appartenant alors au royaume de Hongrie. À la fin du conflit, la ville est rattachée au nouveau Royaume des Serbes, Croates et Slovènes sous le nom de Čakovec. Elle se trouve aujourd’hui en Croatie, tout près des frontières hongroises et slovènes.

Chez les Kelemen, des commerçants juifs aisés, on parle toujours le hongrois. La famille dirige le Magasin du Međimurje, de prospères galeries commerciales en plein centre-ville. C’est à l’école que la jeune Eva apprend l’allemand et le croate et, dès ses années de lycée, elle se rapproche du mouvement communiste clandestin. La jeune militante fait circuler du matériel de propagande entre Hongrie et Yougoslavie, mettant à profit son statut social privilégié. « Personne n’aurait soupçonné qu’une jeune fille juive, bien habillée, voyageant dans un compartiment de première classe, transportait des documents aussi subversifs », expliquait-elle à l’une de ses biographes [2].

Coup de foudre

Si l’engagement communiste d’une jeune fille de la bourgeoisie juive d’Europe centrale n’a rien d’exceptionnel, son coup de foudre en 1936 pour Radosav Panić, de la 8e Division de cavalerie du Royaume de Yougoslavie, basée à Čakovec, est autrement plus surprenante. Transgressant les barrières de religion et de classe, ce jeune officier serbe issu d’une famille paysanne de la région de Rasina, en Šumadija, dut lui acheter un faux certificat de baptême pour l’épouser.

Quand le Royaume de Yougoslavie est envahi par les Puissances de l’Axe en avril 1941, le jeune Radosav est mobilisé. Sans nouvelles de lui, Eva part dans le village de ses parents, à Mala Kruševica, en Serbie centrale. Cette fois, c’est elle qui joua des tours au destin, échappant à la mort et traversant la Yougoslavie en guerre sous son identité de Hongroise mariée à un Serbe. Finalement, c’est à Belgrade qu’elle retrouve Radosav, blessé, et parvient à le transférer à Mala Kruševica. Jusqu’à son dernier jour, Eva ne cessera d’évoquer l’amour inconditionnel qui les unissait. Elle gardera d’ailleurs fièrement son nom de Panić, consentant tout de même à y ajouter celui de son second mari, rencontré bien plus tard, dans son autre vie en Israël.

David Grossman, donne la parole à Eva, qui tente d’expliquer comment la jeune communiste juive qu’elle était a pu tomber amoureuse d’un officier serbe (rebaptisé Milosz dans le roman). Le romancier imagine une tension politique constante entre les deux époux : « En 1942, on nous a informés de Moscou que le slogan était maintenant ’Pour la patrie et pour Staline !’, et moi j’ai dit : ’Milosz, moi, j’en ai fini avec tout ça. Où elle est ma patrie ? Là où il y a un prolétariat, là, elle est ma patrie ! Je suis une internationaliste !’ Et Milosz s’est affolé : ’Oïe, tu es une trotskyste ! Une nihiliste ! Ne dis pas une chose pareille ! »

© CdB / Bernharda Xilko

Après la guérison de Radosav, les deux jeunes amoureux ne tardent pas à rejoindre les unités clandestines des partisans yougoslaves – alors que le profil militaire du jeune officier serbe aurait, « logiquement », plutôt dû le diriger vers le mouvement légitimiste tchétnik de Draža Mihailović… Paradoxalement, cet engagement clandestin fut peut-être ce qui évita à Eva d’être raflée en tant que juive. En 1944, Radosav intègre officiellement l’OZNA, le « Département de la sécurité populaire », les redoutables services secrets des partisans, ce qui lui vaut d’être amené à coopérer avec des cadres du NKVD soviétique : un poste convoité, privilégié, mais non sans danger alors que se profile la rupture de 1948 entre Tito et Staline. En cette période troublée, le couple a une fille, Tijana, née en 1945.

Interrogé à plusieurs reprises, Radosav fut arrêté en 1951 sous l’accusation d’espionnage au profit de l’Union soviétique. La version officielle prétend qu’il se serait suicidé au cours de sa détention. Peu après, Eva fut elle-même interpellée par la Sécurité d’État yougoslave, l’UDBA. C’est là que le romancier David Grossman place le tragique « choix d’Eva », sommée de renier son mari ou d’être déportée en devant abandonner sa fille. Pour Eva, il était inconcevable de trahir la mémoire de Radosav. David Grossman lui prête ces mots : « Moi, j’étais prête à leur signer que j’étais une stalinienne et même le diable en personne, mais pas que Milosz était un stalinien et un ennemi du peuple. »

Tijana fut donc recueillie par l’une de ses tantes. Et sa mère déportée sur l’îlot de Sveti Grgur, le camp des femmes, tout proche de l’autre île-prison, mieux connue, de Goli Otok. Elle y resta d’avril 1952 à novembre 1953.

Le choix d’Eva

Même quand la parole a commencé à se libérer, au début des années 1980, sur la déportation des « staliniens » de 1948 et les terribles conditions de détention à Goli Otok, la mémoire du camp des femmes est restée taboue. La critique féministe a montré comment ces femmes avaient été victimes d’une double discrimination dans l’historiographie, à la fois comme « kominformistes », mais aussi en tant que femmes. Le tabou n’a été brisé qu’en 1986, quand Danilo Kiš recueillit le témoignage d’Eva et celui de l’écrivaine Ženi Lebl, qui combattit dans les rangs des partisans sous le faux nom de Jovanka Lazić, fut également déportée de 1949 à 1951, et quitta aussi la Yougoslavie pour Israël.

Eva a toujours catégoriquement rejeté l’accusation de « stalinisme ». Attribuant la responsabilité du schisme de 1948 à Staline, c’est également lui qu’elle rendait responsable, in fine, de la mort de Radosav et de sa propre déportation.

Après sa libération, elle s’est d’abord installée à Lendava, en Slovénie, mais on la contraignit bientôt à revenir à Belgrade. Discriminée à l’école en tant que fille d’« ennemi politique », Tijana finit par prendre la route d’Israël à son adolescence, où sa mère ne la rejoignit qu’en 1966. Eva s’est installée dans le kibboutz de Sha’ar ha-amakim, situé dans la vallée de Jezreel, au nord d’Israël. C’est dans cette collectivité créée en 1933 par des Juifs de Bessarabie et de Roumanie, militants du mouvement de jeunesse sioniste marxiste Hashomer Hatzaïr (« Le jeune garde »), qu’elle rencontra son second mari, Moshe Nahir. Et c’est là qu’elle est morte en 2015, dans ce kibboutz qui a toujours veillé à entretenir d’étroites relations avec ses voisins arabes.

© CdB / Bernharda Xilko

Laisser les autres romancer sa vie

Danilo Kiš voulait poursuivre son travail sur la mémoire, mais sa mort prématurée, en 1989, l’en empêcha. Il avait néanmoins réussi à convaincre Ženi Lebl d’écrire le premier témoignage sur le bagne de Sveti Grgur [3]. Eva Panić Nahir, elle, n’a pas écrit, laissant pleine liberté au romancier de compléter ce que que les intermittences de la mémoire et la rareté des traces et des archives ne peuvent pas dire.

David Grossman explique qu’Eva lui avait elle-même demandé de raconter sa vie, mais la vie d’Eva est bien plus qu’un roman. L’écrivain pacifiste israélien reconnaît toutefois que « sa rigidité idéologique inébranlable » le faisait « parfois bouillir de rage ». C’est d’ailleurs peut-être à la fille d’Eva, Tiana Wages, qu’il donne le rôle central dans son récit, à celle qui a payé au prix fort les choix de sa mère.

Le roman est largement le récit d’un retour de la mère et de la fille en Croatie, de Čakovec à l’îlot de Sveti Grgur, atteint un jour de tempête en Adriatique. C’est là, bloquées par les flots déchainés, réfugiées dans une ancienne baraque, sous la pluie battante, que la mère et la fille se retrouvent enfin, alors qu’au cours de sa détention, devenue provisoirement aveugle, Eva avait été soumise à une peine bien particulière : rester immobile sous le soleil brûlant, au point culminant de l’île. Plus humaine que les autres, une gardienne d’origine monténégrine, lui permit de toucher des doigts ce que son ombre devait protéger : une petite plante qui essayait de pousser dans la caillasse aride de Sveti Grgur.

La vie d’Eva Panić Nahir a suscité de nombreux travaux mais, comme le souligne Katarzyna Taczyńska [4], celle-ci échappe toujours à toute logique de victimisation. Née par le hasard du destin dans une bourgade des confins austro-hongrois alors même que l’Empire allait s’effondrer, Eva fut toujours actrice de sa vie, et assuma jusqu’au bout tous ses choix. Naturellement, ceci suppose aussi bien la force que donne l’attachement à un idéal et à un amour jamais morts qu’une solide dose d’entêtement.

Cet article est publié avec le soutien de l’ambassade de Suisse à Belgrade.

Notes

[1La vie joue avec moi (Iti ha-chayim mesachek harbeh) traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche, Seuil, 2020, 336 p.

[2Dane Ilić, Eva, Kragujevac, 2016.

[3Ženi Lebl, Ljubičica bela : Vic dug dve i po godine, Gornji Milanovac, Dečje novine, 1990.

[4Katarzyna Taczyńska, « A Border Biography :
The Image of the Past in Eva Nahir Panić’s Memories as Presented in Dane Ilić’s Eva », Studia Judaica, 21 (2018), nr 1 (41), pp. 77-95.