Kosovo : avec Kallxo.com, les citoyens mènent l’enquête contre la corruption

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« Dis-le !, Kallxo ! » Pour lutter contre la corruption qui gangrène le Kosovo, Kallxo.com mise sur l’engagement citoyen. Lancée en 2011, cette plateforme collaborative est devenue un espace essentiel pour partager des informations sur un sujet que la presse peine à aborder. Rencontre avec l’un de ses fondateurs, Faik Ispahiu.

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Propos recueillis par Julia Druelle

Faik Ispahiu
© Julia Druelle / CdB

Kallxo.com (« Dis-le » en Albanais) est une plateforme d’information en ligne qui permet aux citoyens kosovars de signaler anonymement les cas de corruption et les mauvaises pratiques de gouvernance dont ils ont connaissance. Son équipe rassemble des journalistes d’Internews Kosova et du Balkan Investigative Reporting Network (BIRN). Kallxo.com est soutenue par l’Agence anticorruption du Kosovo et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). Entretien avec Faik Ispahiu, l’un de ses fondateurs.

CdB : Kallxo.com est la seule plateforme collaborative du Kosovo dédiée à la lutte contre la corruption. Comment est né ce projet ? Avec quels objectifs ?

Faik Ispahiu (F. I.) : La création de Kallxo.com était tout simplement une nécessité en 2011 pour gérer l’afflux massif d’informations qui étaient envoyées aux équipes éditoriales de Life in Kosovo et de Justice in Kosovo (Deux programmes télévisés lancés par Internews Kosova et BIRN, NDLR). Les citoyens s’adressaient à nous pour dénoncer ces affaires, soit parce qu’ils ne faisaient confiance à personne d’autre, soit qu’ils avaient déjà épuisé tous les recours à leur disposition. Voilà comment est né Kallxo.com. Nous nous sommes rapprochés du Pnud, de l’Agence Anti-corruption du Kosovo et BIRN pour que le projet devienne réalité. Très vite, les citoyens se sont emparés de cet espace de libre parole pour nous faire parvenir des informations et des documents concernant les cas de fraude électorale et de diverses formes de corruption : pots-de-vin, népotisme, etc. Les journalistes de Kallxo.com ainsi que l’équipe de conseil juridique ont parfois pris l’initiative d’envoyer ces dossiers aux institutions compétentes, à la police du Kosovo, à l’Agence Anticorruption, aux tribunaux, aux différents ministères ou aux municipalités en fonction des cas. Face à la pression citoyenne, ces organismes publics ont été obligés d’agir.

CdB : La particularité de Kallxo.com réside dans son format participatif : les journalistes enquêtent sur la base d’informations transmises par les citoyens. Pouvez-vous nous expliquer votre mode de fonctionnement ? La société civile peut-elle jouer un rôle dans la lutte contre la corruption ?

F. I. : Il y avait déjà eu des tentatives issues de la société civile pour développer une plateforme similaire, mais sans succès. C’est un modèle unique de journalisme « chien de garde ». Notre succès tient à la crédibilité dont nous jouissons, à notre forte présence au sein des institutions : nous suivons de près ce que font la justice, la police, le gouvernement et les municipalités. Nous avons reçu jusqu’à présent plus de 8000 rapports, qui sont passés au crible par nos équipes de chercheurs, d’avocats et de journalistes d’investigation. L’exemple de Kallxo.com montre que la société civile peut et doit jouer un rôle actif en tant qu’intermédiaire entre les citoyens et les institutions publiques, surtout il y a un déficit de confiance envers elles.

CdB : Les citoyens peuvent rapporter les irrégularités dont ils ont connaissance via sa plateforme en ligne, les réseaux sociaux ainsi qu’une application pour smartphone que vous avez développée spécialement. Les nouvelles technologies peuvent-elles améliorer la lutte contre la corruption ?

F. I. : Internews Kosova et BIRN sont très attentifs aux nouveaux canaux de communication afin d’être au plus près de leur audience. C’est un défi au quotidien puisque cela implique de suivre constamment le comportement des utilisateurs, les dernières tendances et d’être vigilant quant aux questions de sécurité afin de protéger l’identité de nos sources et notre présence en ligne. Heureusement, Kallxo.com est bien gardé par la communauté des « hackers blancs » kosovars (Des pirates informatiques bienfaisants pointant du doigt les éventuelles failles en matière de sécurité informatique, NDLR). Ils croient en notre travail et ils s’assurent que notre plateforme bénéficie de la meilleure sécurité.

CdB : Kallxo.com fonctionne grâce à la vigilance des citoyens, ce qui n’est pas sans risque. Quelle est la législation au Kosovo pour la protection des lanceurs d’alerte ?

F. I. : Aujourd’hui, le Kosovo protège très mal les lanceurs d’alerte. Il n’y a pas un seul cas que la loi kosovare ait qualifié de lancement d’alerte. Il y a deux ans, nous avons par exemple diffusé un programme télévisé au sujet d’une affaire que la législation kosovare refusait de considérer comme tel. Le lanceur d’alerte, qui travaillait pour l’une des plus grandes banques du Kosovo, a rapidement été jugé coupable pour « manquement aux règles de l’entreprise ». Ce verdict a beaucoup ému l’opinion publique et des collectes de financement participatif ont été lancées pour payer l’amende. Le haut responsable qui était au centre de cette affaire a finalement été condamné à deux ans de prison. Dans une autre affaire, des rapports concernant des cas de fraude fiscale nous ont été transmis par un employé de l’administration fiscale du Kosovo (KAT). Ce lanceur d’alerte nous a signalé que 200 entreprises devaient des millions d’euros au budget du Kosovo à cause de l’évasion fiscale dont elles se rendaient coupables. Après ses révélations, qui lui ont va de recevoir le prix du Courage civique, il a été sacqué par sa hiérarchie. La diffusion de notre enquête avait pourtant poussé le gouvernement et la justice à agir. Ceci étant, aucune aucune décision concrète n’a pour l’instant été prise.

CdB : Quel bilan tirez-vous de l’expérience Kallxo.com ? Les enquêtes menées par vos journalistes ont-elles réellement fait bouger les lignes ?

F. I. : Les rapports des citoyens et les investigations qui ont été traités par Kallxo.com ont donné lieu à plusieurs centaines de décisions des institutions publiques, des décisions qui ont provoqué certains changements législatifs. Sur la base des rapports qui nous ont été soumis, des juges, des procureurs, des policiers et trois maires ont fait l’objet de poursuites et le Conseil kosovar de la magistrature (KJC) a prononcé plusieurs sanctions disciplinaires. Nos publications ont aussi contribué à améliorer les pratiques de bonne gouvernance, au niveau local et électoral. Rien que pour les dernières scrutins, 70 infractions ont été recensées et des condamnations à 190 000 euros d’amendes ont été prononcées. Les enquêtes de Kallxo.com ont également permis de dévoiler plusieurs cas de marchés truqués et de privatisations frauduleuses. Depuis quatre ans, Kallxo.com prend d’ailleurs part à l’élaboration de la Stratégie nationale anticorruption. Les rapports qui nous ont été transmis par les citoyens ont enfin permis de progresser sur la question des crimes de guerre.

CdB : Le 13 octobre 2017, Vehbi Kajtazi, le journaliste d’investigation et rédacteur en chef du site Insajderi a été attaqué à Pristina, deux mois après l’agression dont avait été victime le directeur Parim Olluri. Pour les journalistes, est-il possible d’enquêter sereinement au Kosovo ?

F. I. : La liberté de la presse est très fragile au Kosovo, mais il y a eu quelques améliorations ces derniers temps. Dans deux affaires où des journalistes de Kallxo.com ont été attaqués, les institutions ont réagi immédiatement en se saisissant de ces plaintes et en procédant à des interpellations. L’un des défis posés actuellement aux médias kosovars, c’est la question de la calomnie et de la diffamation. Cela concerne les nombreux sites qui pullulent sur Internet et qui échappent à tout contrôle. Malgré certaines décisions du Conseil de la presse condamnant des manquements à la déontologie, il n’y a eu aucune condamnation devant les tribunaux pour des cas de diffamation.


Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.