Blog • Requiem pour l’Hotel Jugoslavija

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À propos de Maroje Mrduljaš, Vladimir Kulić et Wolfgang Thaler, Modernism In-Between : The Mediatory Architectures of Socialist Yugoslavia, Berlin, Jovis, 2025, 276 pages

Après la destruction du pays au début des années 1990, le mythique Hotel Jugoslavija à Novi Belgrade est détruit début 2025. Allié au capitalisme global, le nationalisme d’un pouvoir serbe obscène poursuit inlassablement son travail de sape. On fait tout pour effacer les traces d’un passé partagé et d’une culture appréciée et reconnue au plan international. L’évidence se passe de démonstration, aux côtés de la littérature, l’architecture en Yougoslavie vaut bien un beau livre.

Étude pionnière sur l’architecture yougoslave d’après-guerre, soutenue par un travail photographique remarquable du photographe d’architecture Wolfgang Thaler, cet ouvrage de référence incontournable publié initialement en 2012, épuisé depuis longtemps, revoit le jour à la faveur d’une édition électronique.

Cette version augmentée bénéficie d’une nouvelle préface des auteurs ainsi que d’une postface du professeur d’histoire et de théorie de l’urbanisme Tom Avermaete. Mentionnons que l’un des deux auteurs, l’historien de l’architecture Vladimir Kulić, était le curateur de l’exposition Toward a Concrete Utopia : Architecture in Yugoslavia présentée au MoMA en 2018, et l’éditeur de la monographie Bogdanović by Bogdanović : Yugoslav Memorials through the Eyes of Their Architect.

Modernism In-Between : The Mediatory Architectures of Socialist Yugoslavia explore l’entre-deux du modernisme yougoslave et les stratégies utilisées par les architectes pour concilier des concepts culturels et architecturaux différents, parfois diamétralement opposés.

Six chapitres déclinent habillement le titre : A History of Betweenness, Between Worlds, Between Identities, Between Continuity and Tabula Rasa, Between Individual and Collective, Between Past and Future.

Un fil rouge traverse le livre : exposer dans sa diversité une architecture hybride et médiatrice, immanquablement plurielle et ouverte. Il ne s’agit en rien d’une architecture « second hand », donc importée. Le titre entend signifier au contraire que cette architecture affirme sa créativité et son originalité par le biais de constantes négociations entre des différents courants. Comme les auteurs le précisent, il ne s’agit pas seulement d’une médiation entre l’Est et l’Ouest : « Il s’agit également d’une médiation entre différentes traditions culturelles, entre idéaux collectivistes et aspirations individuelles, entre préservation et renouveau radical et, peut-être plus fondamentalement, entre de multiples horizons temporels, des héritages historiques profonds aux transformations révolutionnaires et aux futurs utopiques. Ce qui faisait de la Yougoslavie un pays unique était que ces différentes dimensions de l’entre-deux ne faisaient pas que de coexister : elles interagissaient activement les unes avec les autres, créant ce que nous pourrions appeler un champ de tension productive. » La destruction de l’Hotel Yugoslavija symbolise précisément la perte cette capacité-là.

Parmi les pays défunts, République démocratique allemande, Tchécoslovaquie, l’URSS, la Yougoslavie est certainement le plus original. Comme le souligne Ákos Moravánszky dans sa préface à la première édition, le passé de ce pays « semble plus moderne que le présent de nombreux États qui lui ont succédé » et ceci non seulement au plan esthétique. Pour le professeur de théorie de l’architecture, ce livre restitue « la puissance de la vision d’une culture moderne non pas monolithique, mais ouverte, généreuse, stimulante et inspirante ; elle possédait toutes les qualités que le provincialisme manque, rejette et cherche à effacer. » En effet, on peinerait aujourd’hui à trouver les successeurs des Juraj Neidhart ou Bogdan Bogdanović pour ne mentionner ici que ces noms-là.

Si l’architecture en Yougoslavie donne une leçon, c’est celle-ci : « Des innovations profondes peuvent émerger précisément de cette position intermédiaire – non pas comme une négociation passive, mais comme une affirmation d’autonomie créative par la transformation active de pressions externes en opportunités d’émancipation. » L’architecture en Yougoslavie comme éloge de la mêlée au sens où l’entendait Jean-Luc Nancy. Soit un éloge du mélange qui ne relève pas d’un genre convenu de la political correctness, sorte de catéchisme prônant l’unité dans la diversité, la complémentarité des différences bien tempérées précisait le philosophe . Bien évidemment, cela n’est pas si simple. À quoi cela ressemble, Modernism In-Between le montre.