Tourmenté dès son plus jeune âge, pétri de contradictions, paradoxal, grand aristocrate terrien soucieux des paysans qui n’éprouvaient guère d’illusions sur son compte, entouré d’admirateurs imbuvables, Ivan Bounine, prix Nobel de Littérature 1933, qui connut Léon Tolstoï de près, nous livre ici un portrait extrêmement vivant de l’auteur de Guerre et Paix.
L’ampleur et la diversité des récits et des souvenirs de proches ou de contemporains, les anecdotes, les témoignages, ces choses vues ou observées, parfois infimes mais qui permettent tant de cerner une personnalité, font que Tolstoï (1828-1910) apparaît ici plus vrai que nature.
Ivan Bounine (1870-1953) avait utilisé la même formule pour une remarquable biographie, restée inachevé, d’Anton Tchékhov, qu’il avait également fréquenté.
Il n’est pas tant question dans La délivrance de Tolstoï d’analyser l’oeuvre de l’écrivain, même si certains passages sont mis en avant, dont certains incomparables, comme celui, fameux, sur la mort du prince Volkonsky dans Guerre et Paix, mais plutôt de dresser un portrait psychologique et spirituel de l’écrivain. Le récit de Bounine a été composé entre 1927, à l’approche du centenaire de sa naissance, et 1937. Il a été publié pour la première fois en 1939.
« Qui était cet homme » ?
« J’ai vécu quarante-huit ans avec Lev Nikolaïevitch sans parvenir à savoir qui était cet homme », confiait à une proche la veuve de l’écrivain, Sofia Andreïevna.
Il est absurde et réducteur, estime Bounine, de penser que Léon Tolstoï a fui la demeure de Iasnaïa Poliana, uniquement en raison des querelles incessantes avec sa femme. Même si les tensions avec Sofia Andreïevna étaient devenues extrêmes dans les derniers temps. Il confiait à sa fille avant son départ son souhait de devenir un « fou de Dieu », besace sur l’épaule, quémandant un bout de pain d’isba en isba. Comme on le sait, Tolstoï s’est éteint quelques jours seulement après sa fuite dans une petite gare, le 7 novembre 1910.
La première partie du livre est consacrée au cheminement spirituel de Tolstoï qui a pu le conduire à prendre une telle décision. Celle ci pose toujours des questions. Voulait-il, lui, l’excommunié, se réconcilier avec la religion orthodoxe ? Rejoindre une communauté monastique ? Une telle quête de « fusion dans le divin » et de renoncement au monde ne pouvait conduire qu’à la « délivrance » de la mort.
Il n’était pas question pour lui en tout cas de rejoindre une communauté de ses disciples, « les tolstoïens », pour lesquels il n’avait guère d’estime. Ivan Bounine nous offre au passage des croquis très amusants de certains d’entre eux qu’il avait approchés pour rencontrer son idole pour la première fois.
Vous êtes un « jeune écrivain ? », l’interroge Tolstoï. « Ecrivez si vous en avez envie, mais n’oubliez pas que ce n’est pas là le but de la vie. » Il livre un dernier conseil au jeune Bounine, tout ému de cet entretien en tête-à-tête avec le grand écrivain : « il n’y a pas de bonheur dans la vie, il y a des éclairs de bonheur... Profitez-en. Appréciez-les, Vivez-en. »
Le vieil homme attirait aussitôt l’attention autour de lui et avait un regard acéré, sans aménité particulière. Beaucoup en était frappé. « Cet homme n’a jamais aimé personne », aurait même lâché Ivan Tourgueniev, cité par Bounine. Tolstoï et le père de Bounine s’étaient connus lors de la guerre de Crimée (1854-55). « J’appartiens, écrit Ivan Bounine, au même monde de gentilhommes campagnards », issus de la même région.
Tolstoï, aristocrate, le comte Tolstoï, en imposait avec son maintien naturel, en dépit de ses vêtements de simple moujik. Il n’impressionnait pas en tout cas apparemment les paysans, qui continuaient de voir en lui avant tout un propriétaire terrien sourcilleux. L’un d’entre eux, auquel on expliquait que l’écrivain faisait ses promenades matinales sur ses terres pour se maintenir en forme, avait rétorqué, goguenard ou... lucide : « raison de santé, on connaît ça, l’oeil du maître, tout simplement ».
Un artiste admiré, un homme qui exaspérait
Tous ses contemporains reconnaissaient un artiste exceptionnel mais l’homme exaspérait.
Bounine se souvient comment dans sa jeunesse tout le monde autour de lui lisait et commentait avec passion Guerre et Paix. Certains préféraient lire Guerre et d’autres Paix.
« Partout à Moscou on discutait alors les doctrines de Tolstoï », se souvient Bounine. Il cite un contemporain fulminant contre les contradictions de l’écrivain. « Il condamne plus violemment que n’importe qui l’lorgueil, l’ambition, la fierté, la sensualité, la présomption. Mais tous ces défauts, il les possède lui-même au plus haut degré ! »
Les positions de l’écrivain suscitaient des controverses sans fin. Les milieux de gauche qui souhaitaient une « transformation radicale de la Russie », le redoutaient et le considéraient comme « un ennemi d’autant plus dangereux qu’il était extrêmement populaire ». Ils ne le soutenaient que « lorsqu’il dénonçait l’injustice ou l’hypocrisie ». Quant à la droite, elle le « haïssait » pour « sa lutte contre l’Eglise ».
Un « écrivain russe réputé » ironisait : « que d’analyses de lui-même, que de recherches dans son âme, que d’introspections ! Quel est donc le titre de ce roman de Jules Verne ? Vingt mille lieues sous les mers ? Eh bien, on pourrait dire de Tolstoï : Vingt mille lieues autour de soi-même. »
Une proche de la famille Tolstoï, Ekaterina Lopatina, a cette réflexion révélatrice : « tous ou presque tous les Tolstoï étaient doués, originaux, spirituels. Mais ils n’oubliaient pas un seul instant qu’ils étaient les Tolstoï. »
L’un des fils de l’écrivain, Ilia Lvovitch, confiait à l’auteur du livre pendant la guerre de 14-18 : « tu serais sans doute étonné si je te disais qu’à mon avis père, s’il vivait encore, aurait été dans le fond de son âme un ardent patriote et aurait souhaité, puisque la guerre existait, notre victoire sur les Allemands. Il aurait sans doute maudit la guerre, mais il l’aurait suivie avec passion. »
« Bref, conclut Bounine, « pour le comprendre, il fallait toujours tenir compte de son extrême complexité ». Des propos qu’aurait certainement approuvés la veuve de l’écrivain et qui nous fournit les mots de la fin de ce billet : « un Tolstoï n’est pas facile à rendre heureux. »









