Blog • Deux prisonniers du Goulag inventent un poète français de la Renaissance

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Les chants furieux de Guillaume du Vintrais, de Iakov Kharon et Iouri Weinert, restauré en français presque moderne, par Paul Lequesne, Ginkgo éditeur, 2022, 152 pages, 15 euros.

Guillaume du Vintrais. Cherchez ce nom dans les meilleures encyclopédies littéraires et vous ne le trouverez pas, et pour cause, ce gentilhomme gascon du 16ème siècle, auteur présumé de cent sonnets « traduits » par Iouri Weinert et Iakov Kharon, deux prisonniers du Goulag, n’a jamais existé.

Extraordinaire document sur la puissance de la poésie que ces « Chants furieux de Guillaume du Vintrais » (Edition Ginkgo, bilingue), composés en russe quelque part en Sibérie par deux amis rencontrés dans l’enfer carcéral stalinien ! Pouvoir de création et d’évasion de ces textes, servis par une culture étendue de l’histoire de la Renaissance française, puissance aussi de contestation et de révolte, presque un cri, qui semble avoir échappé aux censeurs de tout poil ! On en sourit, tant les allusions au tyran du Kremlin paraissent évidentes, mais non, les matons n’y ont vu que du feu, pensant sans doute avoir affaire à d’aimables exercices de traduction.

« Chaque jour, la gêne au malheur s’ajoute 
Jacques Bonhomme, éveille-toi ! Le temps
N’est-il venu de rosser les puissants ? »

Ou :

« ... Eglises et palais un jour clôront leurs portes
Et l’ordre règnera – sans maîtres ni messieurs ».

Plus menaçant encore :

« Je vois venir le jour où le peuple vouera
Les reines et les rois à fortune pareille ».

Quelle singulière entreprise que ces « Chants furieux », jamais traduits en russe bien sûr puisque du Vintrais n’a jamais existé (le nom est l’anagramme en russe de Weinert) et que Paul Lequesne, le « vrai » traducteur cette fois-ci, déclare avoir « restauré en français presque moderne » !

- une ode à la liberté et à la révolte -

Le résultat sonne souvent juste, avec des textes poétiques tout à fait dans le ton et l’esprit de l’époque des guerres de Religion, des sonnets de bretteur pleins de verve et truculents, partagés entre les atrocités et les élans courtois. On pense surtout à Agrippa d’Aubigné (1552-1630), l’auteur inoubliable des Tragiques.

Oui, ces « Chants furieux » sont bien le titre approprié pour une époque pleine de bruit et de fureur.

Guillaume du Vintrais dédie d’ailleurs à d’Aubigné plusieurs de ses textes. Huguenot comme lui, censément gascon, le poète imaginaire pourfend les catholiques et leur chef de file, le duc de Guise, choisit l’exil en Angleterre pour respirer avant de regagner la France, rongé par le mal du pays (« Ô France ! Tu n’es plus que décombre fumant/Clouée dessus la croix par tes propres enfants ») et enfin Paris où Henri IV, va s’efforcer de pacifier un peuple exangue.

On est admiratif devant l’ampleur des connaissances historiques et littéraires des deux auteurs.

Le destin de Iakov Kharon (1914-1972) et de Iouri Weinert (1914-1951) et de leurs « Chants furieux » mérite d’être raconté. Les deux hommes se sont rencontrés au Goulag en 1937, quelque part en Sibérie. Tous les deux ont été condamnés à dix ans de camp.

« Pour survivre dans cet enfer, ils inventent un poète français du XVI-ème siècle et composent des poèmes en son nom », comme le résume l’essayiste, traductrice et critique littéraire Elena Balzamo, dans Zigzags (ed. Marie Barbier), qui voit dans les « Chants furieux » une « preuve éclatante de la toute-puissance de la poésie... et de la traduction ».

- une histoire d’amitié peu commune -

Kharon et Weinert sont libérés en 1947, après avoir composé une quarantaine de poèmes au Goulag. Ils réussissent à conserver quatre exemplaires manuscrits de leur travail, qui vont bientôt circuler en samizdat, avant d’être arrêtés de nouveau, en 1948, et d’être assignés à résidence dans des endroits différents. Ils poursuivront néanmoins des échanges épistolaires et parviendront à créer en tout cent sonnets, avant la mort de Weinert. Celui-ci ne fut entièrement réhabilité qu’en 1992.

Et il faudra attendre 1989 pour une édition complète, à Moscou, des « Chants furieux ».

Quelle puissance de liberté recèle cette œuvre ! L’art, l’imagination poétique, permettent d’échapper à l’arbitraire et au tyran, mieux même, annoncent la libération à venir.

« De me vaincre, ô Roi, tu n’auras pas la gloire »

« A mes sonnets nul roi ne tranchera le cou
Allons, tremble, tyran, tremble devant ma plume »

La poésie est la langue de la révolte par excellence et les despotes de nombreux pays ne s’y sont pas trompés. Comment ne pas être sensible au cri d’espoir de ces deux hommes au plus profond de la nuit carcérale ?

Ne jamais renoncer. Tel est le message magnifique et intemporel que nous adressent Iakov Charon et Iouri Weinert.

« Alimente ton feu de l’ire qui t’anime
Obtiendras-tu de l’or ou du plomb ? Fais l’essai !
Tu redoutes l’échec ? Tu n’écriras jamais.. »