Blog • Bulgarie : Lubomir Guentchev, un classique méconnu

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Les éditions Rafael de Surtis publient, depuis 2003, les Oeuvres complètes de Lubomir Guentchev (1907-1981), le premier écrivain bulgare d’expression française (également d’expression bulgare), qui fut aussi traducteur du bulgare vers le français, de même que du français et de l’allemand vers le bulgare.

L’entreprise consistant à publier les œuvres complètes d’un auteur bulgare est en soi quelque chose de remarquable, car des éditeurs bulgares n’ont à ce jour guère publié que les œuvres complètes de Hristo Botev, Ivan Vazov et quelques autres. Ainsi, il n’y a guère que les spécialistes qui connaissent les œuvres complètes de nombreux écrivains classiques, par exemple celles de Zaharij Stojanov, car de nombreux textes journalistiques de cet auteur n’ont jamais été édités. Il est a fortiori remarquable que les œuvres complètes d’un auteur bulgare soient en cours de publication non pas en Bulgarie, mais en France (il resterait encore deux volumes à paraître). Il est encore plus surprenant que Lubomir Guentchev soit pour le moment plus connu en France qu’en Bulgarie, alors qu’il aura passé toute sa vie dans son pays natal, sans jamais en sortir.

Le poète, traducteur de poésie et dramaturge apprit le français au collège français privé Saint-Augustin de Plovdiv, tenu depuis 1884 par des frères de la Congrégation de l’ordre des Assomptionnistes. Il enseigna ensuite auprès du collège Saint-Michel à Varna, également tenu par les Assomptionnistes, de même qu’au collège Saint-Augustin de Plovdiv. Il aurait refusé de suivre des études de théologie en France comme on le lui aurait proposé et fut indirectement victime des persécutions de la part des communistes à l’encontre des Assomptionnistes. Il aurait perdu son dernier emploi en 1953 et aurait survécu grâce à des cours privés et à des traductions, de même qu’en tant que musicien dans un orchestre. Il fut régulièrement surveillé par les services de renseignements, toute correspondance avec l’étranger lui fut interdite et son domicile fut fouillé par la police politique en 1973, afin de confisquer tous ses manuscrits, notamment ses sonnets politiques, très critiques envers le régime en place, sans pour autant épargne complètement l’Occident.

Le Pr Alain Vuillemin, à qui l’on doit la parution des œuvres complètes de Lubomir Guentchev auprès de la maison d’édition dirigée par le poète Paul Sanda, présente les traductions poétiques de Lubomir Guentchev comme des traductions d’un traducteur « excentrique », car celui-ci appelle parfois ses traductions vers le français des « méditations personnelles vers le français sur le thème de ». En réalité ce jugement est beaucoup trop sévère. Prenons une traduction du grand poète symboliste Théodor Traïanov, qui écrit dans son Cantique des cantiques :

Послушай варварската лира
с бездънна и сурова реч,
ту звън на слънчева рапира,
ту удар глух на земен меч,
по-нежна и от южен вятър,
що гали влюбения слух,
по-бурна от избухнал кратер
на непокорен властен дух.

Dans la traduction de Lubomir Guentchev (Écrits inédits, tome 3), cela donne quelque chose de relativement fidèle (les rimes n’ont malheureusement pas été conservées), loin d’être une simple « méditation sur le thème de » :

Écoute la lyre barbare
Au langage affable et dur –
Son clair de rapière solaire
Ou rythme sourd du glaive humain,
Plus doux que la tiède brise
Flattant l’oreille de l’amant,
Plus jaillissant que le cratère
D’un esprit indomptable, altier.

Même s’il est vrai que certaines traductions vers le français manquent de souffle, le français étant parfois vieillot et fade, les traductions du français (et même celles de l’allemand) vers le bulgare sont, quant à elles, vraiment excellentes. Que l’on se réfère par exemple au poème Correspondances de Charles Baudelaire :

La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

La traduction bulgare rend parfaitement le sens, le rythme et les rimes de l’original :

Всемирът е храм, дето стълбове живи
Отронват понякога смътни слова ;
Човекът минава там всред множества
От символи, що го следят приветливи.

Il est toujours plus facile de traduire vers la langue que l’on pratique le plus à l’oral et à l’écrit. Cependant pour les écrits originaux, c’est un peu différent. Lubomir Guentchev se concentre davantage et écrit de la poésie en français mieux qu’il ne le fait en bulgare, à en croire certaines de ses autotraductions dans les Sonnets interdits (tome 4).

La qualité des écrits de Guentchev varie parfois. Rien dans la fibre politique des Sonnets interdits (outre la maîtrise formelle du sonnet dit « estrambot ») ne laisse transparaître l’immense talent poétique déployé dans Panthéon, Sonnets, Méditations et évocations (tome 7).

Le théâtre de Guentchev n’a encore pas du tout été analysé. Mais c’est avant tout sa vie qui est un mystère. Comment a-t-il si bien appris l’allemand en plus du français ? Comment s’en est-il tiré avec de simples blâmes, accompagnés de la confiscation de ses écrits malgré son arrestation et la critique assassine contenue dans ses écrits politiques ? Dans quelle mesure Guentchev était-il un dissident, sachant qu’il n’avait pas de lecteurs de son vivant ? Tout ceci mérite d’être étudié, car après tout on a affaire à un classique méconnu.