Guerre en Bosnie-Herzégovine : quand les télévisions rejouent la partition nationaliste

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Deux projets télévisés sur Alija Izetbegović et Radovan Karadžić sont en cours de réalisation en Bosnie-Herzégovine. Deux efforts légitimes d’aller au plus près d’un passé douloureux, mais qui risquent surtout d’approfondir la fracture communautaire du pays en ravivant et falsifiant les souvenirs de la guerre. Analyse.

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Par Đorđe Krajišnik

© Bhdani

Le suivi de l’actualité en Bosnie-Herzégovine laisse douter que les leçons des événements tragiques qui ont ensanglanté le pays dans les années 1990 aient bien été retenues. Deux projets télévisés en cours de réalisation laissent craindre le pire. Le premier est une série qui sera diffusée sous le titre « Alija ». Produite par la télévision publique turque, elle se centrera sur le premier Président du pays, Alija Izetbegović (1925-2003). L’autre est un film sur Radovan Karadžić et sera produit par la Radio-télévision de Republika Srpska.

Deux initiatives qui laissent songeur : on se souvient du rôle de propagande jouée par les médias, et notamment de la télévision, dans la spirale de violence qui a entraîné l’ancienne Yougoslavie dans la guerre. Entre la fin des années 1980 et la moitié des années 1990, la grande majorité des productions télévisées nationalistes visaient à « réveiller » et à mobiliser une « conscience nationale », prélude à la fragmentation à venir de la Fédération yougoslave.

La banalité du mal

Le contexte actuel est différent : la société bosnienne est hantée par le spectre de la guerre. Mais ces projets télévisés risquent néanmoins d’approfondir la fracture communautaire du pays en ravivant et falsifiant les souvenirs des combats.

Censurer ou tuer dans l’œuf ces projets ne résoudrait rien. De fait, Alija Izetbegović et Radovan Karadžić sont des personnages incontournables de l’histoire récente du pays et peuvent légitimement faire l’objet de productions artistiques. Reste à savoir quelle est la manière appropriée de traiter ces sujets. Il serait aisé de faire de Radovan Karadžić, condamné à quarante ans de prison pour génocide par le TPIY, une incarnation du mal absolu ; il est plus difficile, mais également plus juste, de rappeler que ce fut un homme qui arpentait les mêmes rues que nous et qui vivait dans la ville dans laquelle nous vivons à notre tour – ceci sans pour le moins chercher à l’absoudre de ses crimes.

C’est en faisant cet effort d’aller au plus près d’une réalité déplaisante que nous pourrons apprendre davantage de notre passé. Ceci à la manière de l’écrivain Ivica Đikić, qui est parvenu à transmettre dans son ouvrage Beara l’horreur du génocide de Srebrenica en restituant les ressorts psychologiques de l’action de l’un des instigateurs du massacre. L’art peut nourrir une réflexion critique sur l’histoire et prévenir certaines dérives de la mémoire – du culte de la personnalité à la victimisation d’une société tout entière.

Art contre propagande

Il semble toutefois que les productions sur Alija Izetbegović et Radovan Karadžić poursuivent un tout autre objectif. Il est fort prévisible que la série portant sur l’ancien chef bosniaque le présente, comme c’est l’usage, comme un homme de paix. Milorad Dodik, le président de la Republika Srpska (RS), a d’ores et déjà présenté le film à venir sur Radovan Karadžić comme un hommage à « sa participation à la lutte pour la liberté du peuple serbe ». Bref, dans un cas comme dans l’autre, on a déjà quitté le domaine de l’art ou de l’histoire pour celui de la propagande.

Si l’on veut créer une société qui ne soit pas fondée sur la peur et le conflit, il est nécessaire de se départir des représentations romantiques et des narrations populaires sur la guerre. Et c’est là que l’art et la culture trouvent leur place : comme porteurs de changement et porte-voix de cette volonté de se débarrasser du poids du conflit. Si, à l’inverse, on considère que leur rôle est d’aggraver le climat conflictuel qui pèse sur la Bosnie-Herzégovine, on attend avec amertume le prochain film à la gloire de Caco et Batko [1].


Cet article est produit en partenariat avec l’Osservatorio Balcani e Caucaso pour le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF), cofondé par la Commission européenne. Le contenu de cette publication est l’unique responsabilité du Courrier des Balkans et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant le point de vue de l’Union européenne.

Notes

[1Miliciens bosniaque et serbe, coupables de nombreux crimes contre des civils durant le siège de Sarajevo.