« Nous ne demandons pas un traitement préférentiel. Nous demandons simplement l’égalité devant la loi. » Pour Zijahudin Elezi, l’une des principales voix du mouvement de protestation des étudiants albanais de la faculté de droit de Tetovo, la question est simple : les étudiants ayant suivi leurs études en albanais veulent pouvoir passer l’examen d’État dans cette même langue.
Après cinq mois de mobilisation, il leur a été proposé de passer la partie théorique de l’examen en albanais, tandis que la partie pratique resterait en macédonien. Les étudiants ont rejeté cette proposition. « Pour nous, ce n’est pas une solution, car elle ne respecte ni la loi sur l’usage des langues ni l’esprit de l’Accord d’Ohrid », explique Zijahudin Elezi.
Pour les étudiants mobilisés, l’enjeu dépasse largement la question d’un simple examen. « Si nous ne pouvons pas obtenir une licence professionnelle dans notre propre langue, cela affecte également la représentation des Albanais dans les institutions publiques et leurs possibilités d’emploi. » 25 ans après la signature de l’Accord-cadre d’Ohrid, leur mobilisation confronte une nouvelle génération à une vieille question : que représente encore Ohrid aujourd’hui ?
L’accord qui a mis fin au conflit
Signé le 13 août 2001, après plusieurs mois de conflit armé entre les forces de sécurité macédoniennes et l’Armée de libération nationale (UÇK-M), l’Accord-cadre d’Ohrid a avant tout permis de mettre fin aux combats. Il a également écarté toute solution territoriale aux questions ethniques et préservé le caractère unitaire de l’État, tout en ouvrant la voie à des changements constitutionnels et législatifs qui ont considérablement élargi les droits de la communauté albanaise et des autres groupes non majoritaires.
L’usage officiel de la langue albanaise a été étendu, le principe d’une représentation équitable a été introduit, la décentralisation a été renforcée et le principe Badinter est devenu une garantie importante pour les législations affectant directement les communautés ethniques.
Baptisé du nom du juriste constitutionnaliste français Robert Badinter, le principe de Badinter est un système de double majorité introduit dans le cadre législatif de la Macédoine du Nord à la suite de l’Accord d’Ohrid. Il prévoit que toute loi concernant la culture, la langue, l’éducation, l’autonomie locale ou les symboles nationaux doit obtenir « un double consensus » pour être adoptée. Concrètement, un texte doit obtenir à la fois la majorité des voix des députés présents et votants et la majorité des voix des députés issus des communautés ethniques non majoritaires.
Les changements intervenus au cours du dernier quart de siècle ont été considérables : les Albanais sont devenus nettement plus présents dans l’administration publique, la police, l’armée et les institutions de l’État, les partis albanais ont intégré durablement les coalitions gouvernementales, et des responsables politiques albanais ont occupé certaines des plus hautes fonctions du pays.
Pour le journaliste et analyste Dželal Neziri, toute évaluation de l’accord doit partir de son objectif initial. « L’Accord-cadre d’Ohrid est un accord de paix qui a mis fin au conflit de 2001. Il a également posé les bases permettant de résoudre les questions interethniques, en affirmant clairement qu’il n’existe pas de solutions territoriales aux problèmes ethniques et en consolidant le caractère unitaire de l’État. » L’accord, rappelle-t-il, n’avait pas vocation à apporter une réponse définitive à tous les différends futurs. « C’est précisément pour cela qu’il s’agit d’un accord-cadre. »
Entre sécurité internationale et politique intérieure
Du point de vue diplomatique, l’Accord d’Ohrid n’a plus aujourd’hui la même signification qu’au lendemain du conflit. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Zoran Dimitrovski, affirme qu’au cours de ses deux années de mandat, « la mise en œuvre de l’Accord-cadre d’Ohrid n’a pratiquement jamais été évoquée lors de mes conversations avec des interlocuteurs étrangers ».
Le gouvernement met plutôt en avant la participation traditionnelle de représentants politiques macédoniens et albanais aux coalitions gouvernementales et la protection des droits des communautés comme preuve de la stabilité des relations interethniques. Pour la politique étrangère du pays, Ohrid n’est donc plus un dossier international non résolu.
De nombreuses lois qui ont été adoptées mais ne sont pas appliquées, et d’autres sont appliquées sans produire les résultats attendus.
Le débat sur la mise en œuvre de l’accord est pourtant loin d’être clos. Pour le chercheur et publiciste Bekim Adili, les mobilisations étudiantes s’inscrivent dans un désaccord beaucoup plus ancien sur son interprétation et son application. Une partie de la société macédonienne aurait accepté l’accord dans les circonstances exceptionnelles du conflit armé, tandis que l’élargissement des droits des Albanais a parfois été perçu comme une perte pour la majorité macédonienne. « Il existait l’idée que les Albanais avaient ‘pris l’État macédonien aux Macédoniens’. Cette dualité accompagne le pays depuis 25 ans », estime-t-il.
Bekim Adili évoque notamment la loi sur l’usage des langues, dont l’interprétation reste politiquement et juridiquement contestée, ainsi que des incohérences dans son application dans certaines institutions et municipalités. Il relie également cette question à celle de la représentation et de l’emploi dans le secteur public. « Il y a eu des années où la représentation proportionnelle a produit des effets positifs, et d’autres marquées par la stagnation. Globalement, il y a eu des progrès, mais pas dans la mesure où il aurait fallu », estime-t-il.
Dželal Neziri replace toutefois ce débat dans un problème plus général : celui de la faiblesse de l’État de droit. « De nombreuses lois ont été adoptées mais ne sont pas appliquées, et d’autres sont appliquées sans produire les résultats attendus. »
Au-delà des clivages ethniques
25 ans après le conflit, certains des problèmes les plus graves de la Macédoine du Nord dépassent de plus en plus les divisions ethniques. Les jeunes Macédoniens comme les jeunes Albanais quittent le pays. La corruption touche les deux communautés, tout comme la faiblesse des institutions, le clientélisme, le patronage politique et l’insécurité économique et professionnelle. Pour les jeunes, en particulier, l’origine ethnique d’un fonctionnaire importe sans doute moins que l’efficacité des institutions.
Dželal Neziri estime que la Macédoine du Nord n’a pas su tirer parti de l’élan politique né après 2001 pour créer « une nouvelle communauté politique, ou plus précisément une nation civique et territoriale ». Une telle conception, selon lui, n’effacerait pas les identités macédonienne, albanaise ou autres, mais offrirait un cadre politique inclusif commun à tous.
« Les Albanais et les Macédoniens vivent séparés, tout en cohabitant. »
Macédoniens et Albanais suivent souvent des médias différents, soutiennent des partis politiques différents et interprètent les différentes étapes de l’histoire récente du pays à travers des récits distincts. Zoran Dimitrovski résume la situation : « Les Albanais et les Macédoniens vivent séparés, tout en cohabitant. » Il souligne toutefois que la haine ouverte s’exprime rarement et que les incidents interethniques restent peu fréquents.
Cette coexistence construite après 2001 s’est donc révélée solide, mais suffit-elle ? « Même aujourd’hui, l’Accord-cadre d’Ohrid ne bénéficie pas d’un large soutien parmi les Macédoniens ethniques », explique Dželal Neziri. « L’accord n’a jamais été présenté comme un compromis entre les attentes des deux parties et comme une occasion de construire un État commun, progressiste et cohésif. »
Ces dynamiques ont contribué à des perceptions différentes de l’accord, tant chez les Macédoniens que chez les Albanais. Dželal Neziri estime toutefois que certaines des anciennes divisions pourraient progressivement s’estomper.
Les barrières linguistiques, par exemple, évoluent avec le développement des technologies et de la traduction en temps réel, qui rendent les médias et les informations produits par les différentes communautés plus accessibles. Mais le défi le plus profond est politique plutôt que technologique : créer des institutions et un espace public dans lesquels les citoyens puissent considérer l’État comme un véritable bien commun.
Un anniversaire commun, des mémoires divisées
25 ans après sa signature, l’Accord d’Ohrid ne fait toujours pas l’objet d’une interprétation unanimement partagée. Pour de nombreux Albanais, son adoption a permis d’inscrire dans l’ordre constitutionnel les revendications en faveur de droits linguistiques plus étendus, d’une meilleure représentation et d’une plus grande inclusion politique. Pour de nombreux Macédoniens, en revanche, il reste indissociable du traumatisme du conflit armé et des modifications constitutionnelles adoptées dans des circonstances exceptionnelles.
Dželal Neziri se montre sceptique quant à la capacité du vingt-cinquième anniversaire de l’accord à dépasser ces différences. « Les parties concernées ne considèrent pas l’Accord-cadre d’Ohrid comme un document historique majeur, mais comme un capital politique important qui peut encore rapporter des voix. Je ne m’attends donc ni à une célébration commune ni à une analyse approfondie de la mise en œuvre et des résultats de l’accord, vingt-cinq ans après sa signature », conclut le journaliste.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



