Blog • Salonique : un document unique sur la «Jérusalem des Balkans»

Salonique juive et ottomane, Les mémoires de Sa’adi Besalel a-Levi, édition bilingue ladino-français. Traduction du judéo-espagnol par Marie-Christine Bornes Varol. Translittération et lexique d’Isaac Jerusalmi. Préface d’Aron Rodrigue et Sarah Abrevaya Stein, traduite de l’anglais par Loïc Marcou. Editions Lior, 2023, 590 pages, 25 euros.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir le Courrier des Balkans, je m’abonne

 ⋅ 

7 min de lecture
Blog • Salonique : un document unique sur la «Jérusalem des Balkans»

Un document exceptionnel sur le monde sépharade et la Salonique ottomane du XIX-ème siècle que cette édition des mémoires de Sa’adi Besalel a-Levi (1820-1903), la première autobiographie connue d’un Juif de Salonique, une personnalité peu commune, à la fois chantre et compositeur, imprimeur, fondateur de journaux enfin, qui contribua pour beaucoup à ouvrir les esprits des siens et à dénoncer avec vigueur les pesanteurs de la tradition qui les étouffaient !

On sort ébloui de la lecture de ce livre si vivant sur une communauté qui sera décimée au XX-ème siècle. Au début du siècle dernier, Salonique, la « Jérusalem des Balkans », était encore l’une des rares villes « à compter une majorité d’habitants juifs », comme le soulignent dans une introduction exhaustive et limpide les deux universitaires Aron Rodrigue et Sarah Abrevaya Stein.

C’est la première fois que le texte est publié en intégralité en français. L’édition est bilingue, avec la version ladino, « la langue des Juifs chassés de la péninsule ibérique et établis, à partir de la fin du XV-ème siècle, dans les territoires ottomans d’Europe du Sud-Est et d’Asie Mineure », rappellent Aron Rodrigue, professeur à Stanford (Etats-Unis), et l’historienne Sarah Abrevaya Stein.

L’histoire même des mémoires, les premiers repérés en ladino, mérite d’être évoquée. Des extraits en avaient été publiés dès 1907 en feuilleton dans le journal La Epoca, le journal fondé par Sa’adi lui-même et dont le rôle fut primordial dans l’évolution et l’ouverture sur l’Europe des esprits au sein de la communauté juive de Salonique.

Longtemps considéré comme perdu, le manuscrit original du texte, rédigé en ‘soletreo’ (la cursive hébraïque orientale utilisée comme forme manuscrite du ladino), a été redécouvert par hasard à la Bibliothèque nationale d’Israël.

L’obscurantisme de l’enseignement

Sa’adi a entamé ses souvenirs dans les années 1880. Il précise avoir mis neuf ans à les écrire. Il se souvient d’abord longuement de ses jeunes années, la décennie 1830, sans aucune nostalgie. Il n’a au contraire pas de mots assez durs pour fustiger l’obscurantisme de l’enseignement assuré par des rabbins conservateurs et sadiques, prompts à faire usage du nerf de bœuf.

Le portrait d’un certain rabbin H.M.S., « gros et gras et aussi velu qu’Esaü », est terrifiant. Sa’adi se souvient de ses méthodes expéditives et cruelles, des cent coups de bâtons sur la plante des pieds d’élèves qui avaient eu le malheur de lui déplaire. Trois jeunes gens, raconte Sa’adi, ne purent supporter ce climat de terreur et s’enfuirent pour se convertir à l’islam .« C’est à cause du mauvais comportement des enseignants que nous sommes tous restés ignorants ».

Mais sa colère n’épargne pas non plus le « fanatisme », un mot qui revient souvent chez lui, de certains responsables religieux obtus, comme ce grand-rabbin Shaul qui « savait si bien gesticuler et mettre le monde sens dessus dessous ».

Un incident pittoresque se produit près de chez lui. Le grand-rabbin entend lors d’une fête chez ses voisins le son du violon, un instrument dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il croit entendre «une vieille femme qui pleure ». On lui explique. Il veut aussitôt l’interdire. La joyeuse compagnie n’en a cure. Hors de lui, il ordonne l’excommunication de tous les participants à la fête. Car les rabbins excommuniaient en ces temps-là à tour de bras apparemment, pour une raison ou une autre. Les fautifs se devaient de demander pardon au rabbin pour qu’il revienne sur sa décision.

Le texte est toujours précis, alerte, la mémoire de l’auteur est intacte, c’est un combattant dans l’adversité, et les épisodes se succèdent en chapitres courts qui donnent au récit un rythme soutenu et une véritable dimension ethnographique et historique. Ces mémoires sont incontestablement une mine de renseignements sur la société salonicienne, ses coutumes, ses jeux de pouvoir.

On sourit même parfois, tant les incidents peuvent être cocasses dans cette communauté souvent au bord de l’ébullition. On devine cependant aussi une grande misère, aggravées encore par différentes catastrophes, comme le tremblement de terre de 1838 ou l’épidémie de peste, des insurrections…

Le récit de son premier mariage est saisissant. La cérémonie est codée dans les moindres détails et les deux jeunes gens se rencontrent pour la première fois le jour des noces. La malheureuse promise a le visage boursouflé par l’épilation et la joue déformée par le sucre candi qu’elle transmet symboliquement à son mari pour leur prospérité future. « Dites-moi, messieurs mes lecteurs, comment peut-on bien se marier quand on est aux prises avec une telle angoisse ? Toujours est-il que nous avons passé cette nuit comme si nous étions frappés du typhus ».

Un autre motif de colère chez Sa’adi est la corruption. « C’est la caisse de la communauté qui payait les pots cassés, car quand les dirigeants de la communauté voulaient s’offrir un caprice, c’était toujours aux frais de la caisse publique. Cette plaie est un usage qui perdure jusqu’à présent ».

C’est d’ailleurs en dénonçant des pratiques de corruption qu’il manquera de peu d’être lynché par une foule déchaînée et d’être excommunié par un rabbin qu’il vouera aux gémonies le restant de ses jours, tant la blessure était profonde.

Un témoignage de colère, sans aucune nostalgie

Le récit est parfois un peu décousu, mais encore une fois, il frappe d’emblée par sa sincérité et sa vigueur, son authenticité. Il ne cherche pas à faire œuvre littéraire, il témoigne et n’épargne pas le lecteur sur les détails des cabales montées à son encontre. Cette histoire est « entièrement vraie », écrit-il dans sa préface.

Sa’adi interpelle souvent le lecteur, les invitant à réaliser les méfaits des « fanatiques » au sein de la communauté juive. « Dans notre ville, il y a quarante ans de cela, l’ignorance régnait entre nos coreligionnaires ».

Quand la tension ne peut redescendre, le gouverneur est appelé à la rescousse pour calmer le différend. En dernier lieu, on s’adresse à Constantinople. Sa’adi se rend lui-même dans la capitale de l’Empire ottoman pour obtenir l’autorisation de rouvrir son imprimerie, interdite, et qui fut la grande affaire de sa vie.

Issu de toute une lignée d’imprimeurs, Sa’adi a publié des ouvrages les plus divers, profanes ou religieux, même des faire-part, ce qui fit froncer les sourcils, on l’imagine, de nombreux rabbins. Mais c’est comme fondateur de deux journaux, « La Epoca », en langue ladino, en 1875, et du « Journal de Salonique », en français, sous l’instigation de ses fils, en 1895, qu’il a contribué de façon décisive à l’évolution des esprits face au traditionalisme des rabbins conservateurs qui l’avaient fait tant souffrir dans ses jeunes années.

Aron Rodrigue et Sarah Abrevaya Stein remarquent toutefois dans leur introduction que Sa’adi n’a pas conceptualisé sa colère en prônant une vision pour l’avenir de la communauté juive. L’homme était un autodidacte et ne s’en cachait pas, comptant essentiellement sur lui-même. Il cite en ladino cet adage révélateur qu’il a fait sien : « si no yo para mi, ken para mi ? (Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?)».

Il n’a pas non plus exprimé sa proximité avec la Haskala, un mouvement de pensée juif réformateur des 18-ème et 19-ème siècles, influencé par le mouvement des Lumières.

Personnalité atypique, Sa’adi fait partie de ces personnes, et elles ne sont pas si nombreuses, capables d’avoir eu du recul sur leur propre époque et de dénoncer ses travers, en dépit des pressions sociales, religieuses et de la tradition qui pouvaient peser sur chaque membre de la communauté.

Mais dans les années 1880, le monde n’est plus le même et Sa’adi est conscient des réformes engagées par l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe ». Il le reconnaît au tout début de ses mémoires. Il souhaite « montrer aux générations à venir combien les temps changent, comment en moins d’un demi-siècle rien ne ressemble plus aux usages d’aujourd’hui ».

Tout cet univers allait pourtant sombrer quelques décennies plus tard.

Thématiques :
Salonique
Imprimer
À la une du Courrier des Balkans Voir la une