A peine sommes-nous arrivés à Zlatibor qu’une idée a germé dans nos esprits de marcheurs : étant donné que nous avons perdu cinq à six degrés en arrivant dans cette zone montagneuse – qui culmine à mille quatre cents quatre vingt seize mètres d’altitude en haut du mont Tornik –, y a-t-il moyen d’aller randonner quelque part, y a-t-il des chemins, sont-ils balisés ?
Notre première journée de visite nous apporte peu de réponses sur le sujet mais finit de nous convaincre en ce qui concerne la beauté des paysages et le désir de les arpenter. Nous avons repéré le village de Sirogojno, à une vingtaine de kilomètres de Zlatibor, où a été bâti une sorte de musée ethnographique à ciel ouvert sur l’habitat de montagne de la région. Nous débarquons par une magnifique après-midi, chaude, douce, baignée d’une vibrante lumière estivale. Le village-musée s’étale sur un coteau ouest boisé, il est constitué de fermes, de granges, claies empruntées aux plus significatives constructions en bois et pierres de la région et sauvées d’une disparition probable dans les prochaines années ou décennies. Elles montrent le mode de vie des habitants du massif à travers les espaces domestiques et agricoles et les objets, de la même manière que l’on pourrait le faire en Ariège ou dans le Cantal, un mode de vie à la fois rural et montagnard, avec son charme, son archaïsme, son idéalisation. De petites clôtures de branches tressées délimitent les espaces des propriétés réinventées qui comprennent une maison d’habitationet des constructions destinées à la conservation du fourrage ou des épis de maïs. Une claie en bois sombre, longue et ajourée, couverte d’un toit de bardeaux, s’étire sur la pelouse. C’est une construction patinée qui me plaît beaucoup, une sculpture qui joue magnifiquement avec le vide, la lumière et le rythme des ombres et découpe harmonieusement des fragments de paysage.
L’ensemble, joliment réalisé, se fond dans la nature aimable de cette belle journée et je préfère largement cette vision honnête et un brin passéiste aux délires nationalistes de Kusturica dans le parc d’Andricgrad, à Visegrad.
Nous avons repéré en nous garant tout à l’heure, à l’entrée du site, des cabanes en bois gardées par de vieilles tisserandes bien moins dangereuses que les Parques. Elles proposent des pulls, des écharpes, des bonnets en laine de mouton, des productions rustiques mais bien exécutées, même si l’anachronisme de ces vêtements d’hiver par vingt-neuf degrés tièdes prête à sourire. Nous retrouvons les cabanes fermées en quittant le village-musée. Une vieille femme, une voisine, nous hèle alors que nous allions renoncer et nous propose de rouvrir l’échoppe qui nous intéresse et nous voilà bientôt équipés d’un pull et de deux bonnets aux motifs traditionnels. La vieille femme referme l’échoppe en nous adressant moults remerciements et en exprimant par avance la joie de la tisserande lorsqu’elle lui donnera nos quelques billets en euros… Nous croisons d’ailleurs l’autrice de nos achats un peu plus tard dans le village car la nouvelle s’est propagée entre temps et notre tisserande se répand à son tour en prières larmoyantes, ce qui ne manque pas de nous mettre mal à l’aise. La somme modique que nous venons de dépenser est devenue tout à coup une manne, un trésor, le chiffre d’affaires de H&M à Noël… Si ça, ce n’est pas la crise.
Cela dit il est assez amusant d’imaginer qu’un peu de laine de mouton des montagnes de Zlatibor s’est promenée cet hiver dans les rues très germano-pratines du Ve arrondissement de Paris…
Avant de partir, j’essaie de me faire une idée des chemins qui sillonnent la montagne autour de Sirogojno. Nous en avons aperçu des bribes mais il est difficile d’imaginer ce que cela vaut, la longueur des boucles comme la qualité des tracés. Des panneaux donnent des indications difficiles à interpréter. Le village en lui-même, en dehors de la partie musée, est peu fréquenté, et obtenir des informations fournies paraît bien aléatoire.
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Nous avons finalement trouvé des informations sur un site en ligne. Il est question d’une boucle d’une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Zlatibor, dans le Park Prirode, à travers montagnes et forêts, sous la houlette du mont Tornik qui domine le massif. Nous garons le Dacia sur le dos d’une petite montagne, à l’ombre de quelques bouleaux proches d’un hameau. Les indications semblent bonnes, le panneau, sur place, décrit une boucle qui correspond à peu près à ce que nous avons sur le portable. Nous voilà partis au mi-temps de cette matinée déjà chaude. Mais j’ai foi en la photo aérienne qui décrit un environnement boisé sur les deux tiers de la boucle, nos gourdes sont pleines et tous les blafards comme moi sont munis de chapeaux ou de casquettes et crémés – ou plutôt nappés de crème solaire… Le chemin monte, descend, monte à nouveau, tourne vers la droite, épousant les courbes des petites montagnes. C’est une piste à 4×4 que malheureusement nous empruntons sur la première partie de la balade et elle est trop large pour que nous bénéficiions du couvert de la forêt. Nous entamons une belle côte caillouteuse et pulvérulente lorsqu’apparaissent, tout en haut, un groupe de trois personnes qui viennent vers nous. A mi-pente, nous nous arrêtons pour une courte discussion avec un daron d’un mètre quatre dix environ, la boule à zéro, torse nu avec une bedaine raisonnable, en short et dégoulinant de sueur, flanqué de deux adolescents, une fille et un garçon, grands, minces et farouches. L’homme nous demande son chemin dans un serbe plutôt ardu. Je comprends tout de travers et suis prêt, à grands renforts de gestes et d’expressions pleines d’aplomb, à l’envoyer à l’opposé de sa destination. Par bonheur, Tiphaine et Noé sont plus calés que moi en serbe ardu et dans les langues étrangères en général et viennent bien vite à la rescousse de ce bon papa et de ses enfants perdus dans les montagnes, sans carte, sans eau ni crème – même si un Serbe authentique ne saurait en aucun cas être trahi par les montagnes de son pays, si âpres soit-elles…
Nous avons parcouru sept ou huit kilomètres lorsque la balade prend une courbure nette vers la droite, amorçant le retour. Nous entrons par des chemins plus frais dans les bois. Les branches des bouleaux telles des guirlandes frémissantes faseyent dans la brise chaude, les feuilles des conifères murmurent doucement sur la crête, les grappes rouges des sureaux ondulent au-dessus de nos têtes, les fougères, les hautes herbes dans la pente soudain sont plus exubérantes, expansives. Nous sommes passés sur le flanc nord de la montagne, le soleil se fait plus caressant et le chemin rétrécit un temps.
Nous retrouvons une piste, ombrée celle-ci, et descendons dans le creux entre les montagnes. Un bruissement doux, des joncs et quelques autres essences des marais, c’est certain, il y a un ruisseau pas très loin. Nous le trouvons bientôt en contrebas du chemin, sur la droite, un flux d’autant plus modeste que nous sommes au cœur de l’été, un ruisseau qui cependant dégringole la pente dans un bruissement discret et donne une illusion de fraîcheur. Un peu plus loin, il y a un pont vermoulu qui l’enjambe. Il règne une quiétude délicieuse, ce sera parfait pour un pic-nic.

Nous avons repris notre randonnée depuis dix minutes lorsqu’un 4×4 apparaît au loin derrière nous et nous rejoint en cahotant dans les ornières, laissant derrière lui une traînée poussiéreuse. La voiture s’arrête à notre hauteur. Le passager à la place du mort s’adresse à moi : « Do you smoke ? Have you got light ? » « No, we don’t smoke. » « Good. You have to be very careful, it’s very dry, here. There could be a fire. », poursuit-il dans un mauvais anglais, le visage expressif, inquiet. Les trois hommes, des gardes-forestiers, repartent sur la piste en soulevant derrière eux un nuage de poussière…
Une dernière côte, puis le chemin s’adoucit et nous quittons les bois. Avec un peu de soulagement, nous retrouvons le Dacia, caché sous les arbres et qui nous attend sagement. Nous avons croisé six personnes depuis le début de la balade et l’après-midi est encore jeune.
Une heure plus tard, nous batifolons dans les eaux tempérées d’un lac artificiel aux pentes abruptes, à quelques kilomètres de là. Puis nous partons repérer l’accès au monastère d’Uvac, au-delà du mont Tornik, au bout du bout d’une piste perdue.
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Ce stade supérieur du développement urbain qu’est le lavomatique n’existe pas encore à Zlatibor. Nous en faisons les frais vu que nous n’avons pas de machine à laver dans notre petit appartement. Les sacs débordent, il est temps de prendre une décision. Nous partons à l’aventure à la recherche d’une machine à laver. Nous sommes réorientés par Maps vers des laveries, pressings, nous ne savons pas au juste. Nous découvrons bientôt que ce type de service est lié à l’industrie balnéaire.
Au rez-de-chaussée de l’une des barres d’immeuble dédiées au tourisme, complètement neuve et desservie par un parking pratique et pimpant, l’employée d’une laverie nous laisse enfin entrevoir une solution autre que celle de tout laver à la main. Elle contacte son chef qui rapplique en vitesse, un homme mince d’environ un mètre-quatre-vingt avec une courte barbe noire bien taillée, habillé de noir également et qui a déjà son scénario sans négociation prévue en tête, tête qui semble marcher à toute vitesse surtout quand il s’agit de chiffres. Nous nous en tirons pour vingt euros pour dix kilos de linge lavé repassé plié, avec discrétion et sans facture, un travail impeccable réalisé par notre lingère, mince maman et petite main de l’industrie balnéaire de Zlatibor.
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Je reconnais parfaitement l’itinéraire. Nous sommes passés ici il y a quelques jours pour repérer l’accès au monastère d’Uvac.
Nous avons quitté la route forestière qui descend vers le sud, avons tourné à gauche et suivi la courbe de niveau qui passe devant des claies et des cahutes en bois et pierres, en tout point resssemblantes à celles de Sirogojno, puis nous avons atteint un joli col. La route redescend ensuite tout droit vers la vallée, à l’est, mais nous, nous avons tourné à droite et à présent la voiture dodeline de bosse en bosse sur la minuscule route de la crête boisée qui s’avance en surplombant les vallées bleutées, vers le sud à nouveau. Nous quittons peu à peu les feuillus et les conifères et entrons dans une zone de prairies sèches. Tout au bout, la route devient piste avec une patte d’oie. D’après le GPS il reste environ quatre kilomètres pour descendre jusqu’au monastère d’Uvac mais au vu de l’état de la piste de gauche et sa déclivité, il est très probable que nous ne pourrions pas faire le retour avec le Lodgy.
Mais nous avons tout prévu. Tiphaine, Noé et Maté ont repéré une randonnée, une belle boucle bien identifiée sur les smartphones, ils vont partir sur la droite, contourner la montagne et vont revenir par en bas, par le monastère d’Uvac. Ninnog et moi nous allons nous trouver un beau cadrage en direction de la vallée, au sud, en essayant de jouer avec le soleil. Le temps de leur balade devrait correspondre à peu près à notre temps de peinture. Ils partent le cœur léger par la droite, par dessus la montagne et nous ne voyons rien de cette partie de l’itinéraire. Tout ce que nous voyons, c’est la piste caillouteuse qui remonte du monastère en lacets, à gauche en dessous de nous.
Pour notre part nous installons un superbe campement de peintres, un peu plus haut, à l’ombre d’un haut bois de conifères qui devrait nous assurer environ trois heures d’ombre, un beau petit fatras de matériel dont nous seuls connaissons l’organisation – et encore. Une douce brise atténue un peu la chaleur. Nous nous mettons au travail. De temps à autre il faut déplacer le camp de cinq mètres, à cause du soleil qui nous rattrape et nous cuit mais aussi en raison du temps de séchage de nos étalements de peintures qui se réduit à… rien. Séchage immédiat. Les mélanges sur la palette, dans les pots, se figent avant d’être achevés…
Pas le temps de manger il faut tout faire en une fois. Etre aussi drus que le soleil et le temps. Foncer, ne pas s’arrêter. Choisir sa palette, ses nuances et s’y tenir car nous n’aurons pas une deuxième séance de travail ici. Pause pipi, un coup de flotte et basta.
Nous terminons tout juste, talonnés par le soleil qui nous a drossés au ras de la clôture, sous les dernières branches protectrices… La terre a tourné si vite. Nous sommes maintenant face au soleil, pile au sud et nous n’avons plus qu’à battre en retraite. Nous redescendons au départ de la balade et avalons une collation de pain, de fromage et charcuterie et quelques tranches d’une pastèque délicieuse. Pas de nouvelles des marcheurs, pas de sms. Je tente un coup de téléphone sur Whatsapp. Je trouve Tiphaine, une voix saccadée, des blancs à cause de la mauvaise communication, « pas le temps… chemin pourri… itinéraire foireux… Maté… Noé… éboulis… très chaud… ça va… je raccroche…. »
Ils sont quelque part là-bas, de l’autre côté de la montagne. Je ne sais pas bien où. J’ai quand même un fort doute sur la répartition de l’eau : nous en avons trop gardé à la voiture. Et cette fois, c’est moi, c’est nous Pénélope, tandis que les autres nagent dans une mer Egée de chaleur… Et c’est tout à coup beaucoup moins drôle.
Le temps passe. Nous attendons, abrités du soleil par un toit en dur au-dessus d’une table et de bancs en béton. J’imagine qu’ils vont finir par apparaître par en bas, à gauche, de retour du monastère. On distingue la piste sinueuse en pointillés, dans les échancrures boisées de la pente. Mais rien.
J’enjoins Ninnog de venir avec moi : nous allons à leur rencontre avec une bouteille d’eau. Nous marchons un bon kilomètre. Pas de bruits, pas de signes. Juste la brise chaude. Puis d’un coup, juste au-delà d’une chicane qui part sur la droite, des paroles s’élèvent. Oui, ce sont eux !
Noé et Tiphaine ont l’air d’aller bien, mais Maté est à la fois déshydraté et exaspéré. Je lui tends la bouteille. Il en boit le tiers, Tiphaine et Noé, quelques gorgées. Ils n’ont plus d’eau depuis une heure au moins et le stress a commencé à monter. Allez, un dernier effort et vous êtes arrivés.
En plus de l’itinéraire erratique, j’apprends un peu plus tard que le chemin était par endroits défoncé, sans entretien. Une portion était écroulée et transformée en éboulis impraticable. Et là-bas, dans les bois, de l’autre côté de la montagne, la balade s’est transformée en galère : manque d’eau, incertitudes sur l’itinéraire, stress… Merde alors. Finalement, ils sont arrivés au monastère en milieu d’après-midi… Il était hélas fermé. La seule présence humaine récente se réduisait à quelques bougies allumées à l’entrée de l’église, mais pour le reste, le monastère semblait exclusivement habité par des chiens et chat errants et faméliques. Noé évoque une chapelle en style néo-serbe avec pierres apparentes, une bâtisse moderne probablement consacrée à la vie quotidienne des moines ainsi qu’un cabanon présentant des cartes postales et des bougies. C’est un lieu de culte ancien même si les bâtiments actuels sont assez récents, selon les quelques informations grapillées de ci de là. L’ensemble est posé sur un replat, une vire dans la pente. Le monastère est proche en réalité du fond du vallon où coule une rivière ; un site en tout point paisible et propice à la vie spirituelle, sauf peut-être pour des randonneurs éprouvés.
Je songe, un brin sentencieux : il n’y a jamais qu’un pas entre les mortelles et les aimables randonnées, un pas, un geste, une décision, si ténus que lors des randonnées « réussies », on n’a pas toujours vu la proximité de dangers parfois sans remèdes.
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Nous arrivons à Zlatibor et certains parlent de piquer une tête dans la grosse flaque qui trône dans le creux, au centre du bourg envahi de monde. Me tremper dans un pédiluve géant, très peu pour moi. Je rentre à l’appartement et opte pour une dernière balade, entre chien et loup. Demain, nous partons pour le Monténégro. Ce sera une longue journée, assis dans la voiture.
Je prends notre rue en sens inverse de la direction du centre-ville, croyant déambuler un moment dans le bourg. Mais au bout de la rue, c’est le bout de Zlatibor. Il y a une rue perpendiculaire qui borde la ville et le quartier résidentiel. Des maisons individuelles alternent avec de petits immeubles. Ensuite, c’est le Farwest. De l’autre côté de la rue, c’est un vallon roussi avec une vague école d’équitation. Puis des montagnes encore et encore, en direction de la Bosnie. Je pars sur la gauche, atteins un rond-point : une route part sur la droite, tout droit, c’est une piste, à gauche, une route pas finie. Je prends la piste qui remonte un peu, en face, traverse un no man’s land avec des trous partout et des flaques d’eau, une sorte de carrière de pierres gris sombre. Quelques promeneurs, une famille avec un chien blasé déambulent. Au loin, la colonne de cavaliers de l’école d’équitation, des enfants, des adolescents et quelques adultes et leurs montures de bric et de broc empruntent une autre piste. Ils apparaissent et disparaissent tour à tour derrière les amas de pierres grises…
A l’ouest, le soleil disparaît bientôt derrière les montagnes de Bosnie et je fais demi-tour.
Post-scriptum : Le pédiluve était fermé à la baignade. Tant mieux, cela nous évitera de quitter la Serbie avec une collection de bactéries sournoises dans les boyaux.



