« L’Histoire, c’est aussi l’émotion, le traumatisme, la gravité (…) Sur ces photos, le choc ne réside pas dans un texte ou un timbre de voix, mais dans les visages », analyse Tasos Sakellaropoulos, responsable des archives historiques du musée Benaki d’Athènes, dans les colonnes du journal I Kathimerini.
La Grèce a en effet le regard tourné vers douze clichés montrant « les derniers instants » de 200 résistants communistes exécutés le 1er mai 1944 par les nazis. Ces photographies ont été mises en vente sur eBay par un collectionneur belge spécialisé dans les reliques du Troisième Reich.
Dans un communiqué, le ministère grec de la Culture a indiqué qu’« il est hautement probable qu’il s’agisse de photographies authentiques » et a annoncé l’envoi d’experts à Gand afin d’examiner leur origine ainsi que leur statut juridique.
« Ces documents uniques […] n’ont pas leur place dans des collections privées ni sur les marchés aux enchères en ligne ».
Mercredi, à l’issue de vifs débats avec l’opposition, qui réclamait le retour de ces images en Grèce et les considérait comme des trésors de la mémoire collective, le ministère les a classées comme patrimoine national « en raison de leur valeur historique particulière », a déclaré la ministre de la Culture, Lina Mendoni. Ces photographies « nous permettent d’envisager le drame de la Grèce occupée à travers le regard de l’occupant », a-t-elle ajouté. Cette décision pose les bases juridiques nécessaires à leur acquisition par l’État grec.
« Ces documents uniques constituent une documentation et un savoir précieux pour le chercheur, l’historien et toute personne respectueuse et désireuse de connaître l’histoire vivante de notre peuple. Ils n’ont pas leur place dans des collections privées ni sur les marchés aux enchères en ligne », a résumé le quotidien communiste Rizospastis.
Les clichés, en noir et blanc, montrent des groupes d’hommes marchant dans un champ, puis alignés contre le mur du stand de tir de Kaisariani, juste avant leur exécution.
Le massacre de Kaisariani fut perpétré par la Wehrmacht en représailles à l’assassinat d’un général allemand par un commando de l’Armée populaire de libération nationale grecque (ELAS). Jusqu’à présent, les seuls témoignages de ces derniers instants provenaient de billets manuscrits jetés depuis les camions qui conduisaient les prisonniers vers leur exécution.
Selon le ministère de la Culture, les photographies auraient été prises par un lieutenant de l’armée allemande, Hermann Heuer, qui a également servi en Belgique et en France.
Un « Trésor inestimable »
Pour le parti de gauche Syriza, ces documents « constituent un élément central de la mémoire collective du pays », tandis que le Parti communiste grec (KKE) les qualifie de « trésor inestimable » et affirme avoir déjà identifié certains des résistants exécutés.
Pour la gauche grecque en particulier, le champ de tir de Kaisariani constitue un lieu de mémoire unique. Ce n’est pas un hasard si Alexis Tsipras, dès son arrivée au pouvoir en 2015, s’y est rendu le premier jour de son mandat pour rendre hommage aux victimes.
« Se souvenir n’est pas une obligation commémorative. C’est une responsabilité politique ».
« Ces photographies ne sont pas de simples documents historiques. Elles témoignent d’une mémoire collective », a souligné Alexis Charitsis, secrétaire général de la Nouvelle Gauche, avant d’ajouter : « se souvenir n’est pas une obligation commémorative. C’est une responsabilité politique ».
L’affaire a ravivé le débat sur la mémoire de l’occupation nazie en Grèce, marquée par une famine dévastatrice, l’une des résistances les plus actives d’Europe, et l’extermination de près de 90 % de la communauté juive. L’émotion est particulièrement vive parmi les familles des victimes.
« Quand j’ai compris à quoi j’avais affaire, j’ai ressenti des émotions contradictoires », a confié Vasilis Ampelogiannis, neveu d’un exécuté, au média News274. « D’un côté, j’étais très ému de voir la détermination avec laquelle ces hommes affrontaient la mort. De l’autre, j’ai ressenti de la colère : certains mettent ces documents aux enchères comme s’il s’agissait d’une marchandise ».
Face à l’indignation suscitée en Grèce, le collectionneur belge, qui gère une page spécialisée dans la vente d’objets de la Seconde Guerre mondiale, a retiré les photographies de la vente et indiqué se tenir à la disposition des autorités grecques. Certaines d’entre elles avaient été mises aux enchères à plus de 2 000 dollars.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



