Guerre en Ukraine, 4 ans d’exil (1/5) | Roumanie : À Baia Mare, le mal du pays des seniors réfugiées d’Ukraine

« On est toutes de différents coins en Ukraine mais ici on est comme une équipe ». À Baia Mare dans le nord de la Roumanie, des réfugiées ukrainiennes tentent de continuer à vivre, loin de chez elles, en attendant la fin de la guerre. Reportage.

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« On sort tout juste de la gymnastique, tenez en compte ! », avertit Iryna, 68 ans, confortablement installée dans un sofa rouge en velours, au premier étage des locaux de la Croix rouge, à Baia Mare, ville du nord de la Roumanie. Comme tous les vendredis, c’est l’heure de la séance de cinéma. Les cinq seniors présentes ce matin-là s’apprêtent à regarder la série The Serpent Queen, qui retrace la vie de Catherine de Médicis – sur conseil de Diana Horshkova, originaire de Kharkiv, qui coordonne les activités avec les réfugiés ukrainiens.

« Les filles [de la Croix rouge] pensent à tout, explique Iryna. J’ai commencé l’art thérapie récemment et j’ai découvert que j’étais douée en peinture ! » poursuit-elle, enjouée. Elle se joint au groupe plusieurs fois par semaine, pour faire des activités manuelles, de l’exercice physique, discuter. « Tout ça nous aide à penser à autre chose, on se détend, on est moins stressées », précise à ses côtés Valentyna, 69 ans, paupières et joues fardées.

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Lors de séances dites « de santé », ces femmes seniors mettent leur corps en mouvement. Elles sont aidées et conseillées par Victoria, cardiologue en Ukraine, qui ne peut exercer son activité en Roumanie faute de reconnaissance de son diplôme.

« J’ai souffert d’un arrêt cardio-vasculaire en Ukraine après lequel la partie gauche de mon corps avait du mal à bouger, raconte Nina, une écharpe bleu ciel sur les épaules. Depuis que je viens ici je vais beaucoup mieux, je peux à nouveau marcher seule ». Une amélioration de sa santé physique qui va de pair avec la socialisation retrouvée de cette septuagénaire. « Mon petit-fils, avec qui j’habite, me disait sans cesse d’aller prendre l’air, mais je n’osais pas sortir seule, cela me faisait peur, explique-t-elle. Aujourd’hui je suis super-active, je participe à toutes les activités ici et je me suis fait des amies ! »

On se disait, deux mois de plus et on sera à la maison, allez, encore deux mois, et puis le temps a passé…

Réfugiée à Baia Mare depuis janvier 2024, Nina a fui Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine, à une trentaine de kilomètres seulement de la frontière avec la Russie, sa « maison depuis toujours », où sa fille et son petit-fils sont nés. Son appartement, au neuvième étage d’un immeuble du quartier dortoir de Saltivka, au nord-est de la ville, a été rendu inhabitable par les bombardements russes. « J’aime tellement ma ville, elle me manque beaucoup, tout le temps. Quand je regarde les nouvelles et que je vois les attaques qui continuent, je ne peux que pleurer », confie-t-elle avec émotion. « Mon appartement est en train d’être reconstruit, mais je ne sais pas quand je pourrais rentrer, il n’y a plus personne pour prendre soin de moi à Kharkiv », déplore-t-elle.

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Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, comme plus de 5,9 millions d’Ukrainiens à ce jour, ces femmes ont été contraintes de fuir. Certaines, comme Liudmyla, 60 ans, ont vécu sous l’occupation russe avant de parvenir à quitter le pays. D’autres, comme Nina, n’ont tout simplement plus d’endroit où vivre. Mais en quittant l’Ukraine, aucune d’elles ne pensait être loin de chez elles si longtemps. « On se disait, deux mois de plus et on sera à la maison, allez, encore deux mois, et puis le temps a passé », observe doucement Valentyna, les mains jointes sur ses genoux.

« Ici on est comme une équipe »

Les personnes âgées réfugiées sont particulièrement vulnérables. En Roumanie, les plus de 60 ans représentent environ 9 % de la population réfugiée – 6 % de femmes, 3 % d’hommes, selon les dernières données du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). À un âge avancé, difficile de refaire sa vie dans un pays dont on ne parle pas la langue, loin de ses repères et de ses habitudes. Par ailleurs, si les retraités continuent de toucher leur pension ukrainienne à l’étranger, celle-ci dépasse rarement les soixante-dix euros mensuels. « Ils ont beau recevoir quelques aides de l’État roumain pour payer le chauffage ou les charges, pour beaucoup ce n’est pas suffisant pour vivre correctement », explique Diana Horshkova.

« La séparation de leur foyer et de leurs familles est particulièrement difficile. Ceux qui ont perdu leur maison vivent une forme de deuil ».

Raisa Sirchenko, psychologue originaire de la région de Dnipropetrovsk, est elle-même réfugiée en Roumanie. Dès 2023, observant que « les personnes âgées ne communiquaient pas entre elles et restaient isolées dans leurs appartements », elle met en place des activités qui leur sont dédiées : tricot, lecture de poésie, chant, mais aussi des moments d’échange autour de la santé mentale. « La séparation de leur foyer et de leurs familles est particulièrement difficile. Ceux qui ont perdu leur maison vivent une forme de deuil », explique-t-elle. En trois ans et demi, la psychologue a mené plus de 2 000 consultations à Baia Mare, principalement avec des femmes, mais elle souligne que les hommes retraités participent eux aussi aux activités : « ils viennent jouer aux échecs ou chanter ensemble ».

Bien que « rien ne remplace la maison », comme le rappelle Valentyna, ces seniors trouvent dans ces moments un peu de réconfort. « On est toutes de différents coins en Ukraine mais ici on est comme une équipe, on fait les choses ensemble », ajoute sa voisine.

Les seniors réfugiées à Baia Mare sont fières de dire qu’elles apprennent le roumain, enseigné par Victoria, la cardiologue aux multiples casquettes, qui a elle-même appris la langue à son arrivée en Roumanie. À raison de quatre séances par semaine, ses cours sont prisés. « On vient encore de m’appeler pour savoir si quelqu’un pouvait se joindre au cours du matin, mais Victoria a déjà 19 personnes », avance Diana.

Intégrer les seniors dans la communauté

Pour les réfugiés, maîtriser les rudiments du roumain est un moyen de s’ancrer dans leur nouvelle vie et de s’intégrer à la communauté locale. Une situation encouragée par les associations. L’an dernier, lors d’un atelier, les seniors ukrainiennes ont tricoté plus d’une trentaine de paires de chaussettes à destination d’un centre social de Baia Mare venant en aide aux plus démunis. Diana Horshkova espère pouvoir organiser prochainement une rencontre entre les seniors roumains d’une maison de retraite de proximité et les seniors ukrainiens, mais ces projets sont conditionnés aux ressources financières.

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Dans un coin de la pièce, un empilement de cartons pas encore défaits rappelle que les activités en soutien aux réfugiés ont bien failli s’arrêter au mois de septembre. Avant, celles-ci étaient organisées au centre communautaire ROUA, dédié à la cohésion sociale et à l’intégration des personnes fuyant la guerre, mis sur pied dès le début de l’invasion à grande échelle, par des réfugiées, et soutenu par des associations roumaines, principalement grâce aux fonds du UNHCR.

Mais la baisse des financements alloués à l’aide humanitaire, particulièrement marquée depuis le retour au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis début 2025, a contraint les associations dans un premier temps à licencier certaines employées, puis, au mois de juin, le couperet est tombé : le centre devait fermer ses portes. Si la Croix Rouge est apparue comme une solution de secours, la durée de ce répit reste malheureusement incertaine.

Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.

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