« Nous souhaitons offrir un cadre de vie agréable à nos concitoyens. Nous avons la chance de disposer d’une nature généreuse, de savoir-faire locaux, et portons aujourd’hui la volonté de créer un label pour valoriser notre offre, qu’elle s’adresse aux habitants comme aux visiteurs », soulignent ensemble Aleksandar Krstić, chef du Département des affaires de protection civile de la municipalité d’Ugljevik, et Nermin Okanović, maire-adjoint de Čelić.
Si les municipalités de Čelić, Ugljevik, Teočak, Sapna et Lopare collaborent depuis plus de vingt-cinq ans, le projet touristique autour de Majevica a permis de resserrer davantage encore les liens tissés entre elles. Ces cinq communes, situées à cheval entre la Republika Srpska et la Fédération de Bosnie-Herzégovine, sont dirigées par quatre partis politiques différents, mais poursuivent un objectif commun : s’entraider et déployer ensemble des projets ambitieux afin d’offrir à leurs administrés un cadre de vie privilégié.
Les idées pour mettre en valeur les beautés naturelles de cette région du nord-est du pays, à une trentaine de kilomètres de Tuzla, ne manquent pas. En 2019, les édiles lancent un projet destiné à exploiter pleinement le potentiel touristique de Majevica, massif montagneux regorgeant de richesses naturelles, pourtant depuis menacé par l’ouverture d’une mine de lithium située à Lopare. Si la région peut déjà compter sur la piste cyclable « Via Majevica » et sur de nombreux évènements folkloriques et culturels, les élus ont identifié de nouvelles pistes de développement : renforcement du tourisme rural, accompagnement des initiatives locales, création d’activités de plein air et d’ethno-restaurants, réhabilitation d’une route magistrale pour mieux desservir les communes et encourager les déplacements touristiques. À cela s’ajoutent l’introduction de nouvelles pratiques en lien avec la protection de l’environnement et des sources d’énergie renouvelables.
Un groupe de travail intercommunal et une équipe dédiée sont alors mis en place pour structurer une offre touristique commune, fédérée sous le label « Majevica ». Tandis que les cinq maires assurent les décisions stratégiques, les équipes de terrain s’inspirent également d’autres initiatives menées dans le pays, notamment à Lopare, où un programme de protection de la nature a vu le jour ces dernières années.
« Majevica kuća », la première boutique du label a ouvert ses portes à Lopare. On y trouve des productions artisanales valorisant les ressources du territoire. Chaque municipalité ambitionne désormais de créer un centre d’information pour mieux orienter les habitants et les visiteurs à travers les activités proposées à Majevica et dans les autres villes partenaires. Un site web viendra bientôt compléter ce dispositif. Mais la coopération intercommunale ne s’arrête pas là : elle s’étend également aux champs de la vie sociale et civile. Ainsi, en 2024, la ville de Lopare a fait don d’un camion de pompiers à Čelić.

Comme le rappellent les élus, le projet n’est pas placé sous la houlette d’une municipalité unique : « Nous avons fait le choix d’avancer ensemble. Si une mairie a un problème, toutes les mairies ont un problème », insiste Nermin Okanović. Les solutions, elles aussi, se partagent : « Čelić possède de petites industries, à Ugljevik, nous avons une centrale électrique. Chacun apporte ses forces, que ce soit à travers des échanges commerciaux ou dans nos projets communs de développement touristique », complète Aleksandar Krstić. Fiers de cette coopération fructueuse, les élus travaillent désormais à un projet de protection de la faune et envisagent, en partenariat avec une ONG bosnienne et une association qatarienne, la réintroduction de faucons à Majevica.
« Notre histoire commune n’est pas née hier, en raison de ce projet. Ce n’est pas une histoire de haine par le passé, et d’amitié que nous aurions retrouvée aujourd’hui comme nous avons pu le lire », déplore Nermin Okanović. « Nous voulons aller au-delà de la politique politicienne. Nous faisons face à de nombreuses problématiques. Nous devons importer de la main-d’œuvre car les jeunes quittent le pays. Et beaucoup de nos concitoyens sont au chômage », raconte Aleksandar Krstić. Les deux hommes et leurs autres collègues espèrent attirer plus de gens dans la région, et surtout, parvenir à garder la jeunesse à travers des projets sociaux et culturels, porteurs de sens.
Déminer pour construire le futur
Ce projet intercommunal, fondé sur l’identification des atouts propres à chaque commune, n’aurait toutefois pu voir le jour sans le travail de longue haleine mené par les équipes de déminage de l’ONG britannique MAG, implantée depuis 2017 en Bosnie-Herzégovine. En effet, la zone, d’une superficie totale de plus de trente millions de mètres carrés, restait encore à déminer entièrement afin de mener à bien ce projet.
Depuis 2022, les équipes de déminage s’activent en plaine comme en montagne. L’objectif : garantir la sécurité des habitants et leur liberté de mouvement dans la vie quotidienne et professionnelle, tout en permettant la remise en culture des terres, le développement économique et l’exploitation du potentiel touristique de la région : randonnées, excursions, chasse.
Pour mener à bien leur mission, les démineurs ont sollicité l’aide des communautés locales afin d’identifier au plus près les zones à risque. Ce travail, long et exigeant, se révèle néanmoins indispensable, comme le rappelle Sonja Omukić, coordinatrice des équipes de déminage. En trente ans, la topographie a changé, notamment en zone forestière. « La plupart des habitants acceptent de coopérer. D’autres refusent, ne souhaitant pas replonger dans ce traumatisme », raconte-t-elle. « C’est pourquoi il est essentiel d’instaurer une relation de confiance avec les habitants. »
Sur le chemin menant aux terrains à déminer, les médecins de MAG attendent le long des routes, prêts à venir en aide aux démineurs en cas de problème. Les rubalises jaunes s’étendent sur plusieurs centaines de mètres carrés, passés au peigne fin par ces professionnels locaux ayant pour la plupart plusieurs décennies d’expérience. Certains ont appris le métier au cours de la guerre, et sont ensuite partis intervenir sur d’autres terrains.
Ce jour-là, un habitant est venu les épauler, désignant des lieux encore piégés dans le massif de Majevica. L’accès à ces zones, rendu encore plus périlleux par les récentes intempéries, reste extrêmement délicat. « Nous travaillons dans les zones les plus reculées afin que les pompiers puissent intervenir en cas d’incendies de forêt », explique Sonja Omukić. Au-delà des pompiers, promeneurs et exploitants forestiers sont aussi concernés.
Une vie sans mine, les bénéficiaires indirects
Depuis le déminage progressif de la zone de Majevica, la population, résiliente, se réapproprie son territoire. Le déminage a permis aux communautés rurales de pouvoir exploiter pleinement leurs terres. Plusieurs familles ont ainsi atteint une stabilité économique, générant des revenus grâce à des produits agricoles.
Sur le chemin du retour, les équipes de MAG présentent l’une des bénéficiaires « indirectes » de ce vaste projet. Stana a 81 ans et réside sur les contreforts montagneux de Majevica, non loin de la ville de Čelić. Depuis vingt-trois ans, Stana et sa sœur, âgée de 79 ans, occupent une maison sans eau courante ni chauffe-eau. Des panneaux solaires, financés par une association de la diaspora, leur apportent un peu d’électricité – mais seulement jusqu’à seize heures, précise-t-elle. La petite route abîmée qui mène à son foyer a été récemment déminée et les espoirs de Stana sont désormais grands puisque la municipalité envisagerait de refaire entièrement les dessertes locales. S’il existe un raccourci pour se rendre au village le plus proche, celui-ci s’avérait avant l’intervention de MAG, lui aussi miné. Ce qui n’a pas empêché les deux sœurs de l’emprunter régulièrement pour se rendre au village.
Stana raconte alors sa vie, limitée à la palissade de son jardin dans lequel elle fait pousser des pommes de terre et des haricots. « Je ne reçois que l’aide sociale, qui s’élève à 120€ par mois. Parfois, je reçois un paquet confectionné par la mairie. Un peu de café, du sucre, des gâteaux, c’est déjà ça », souligne-t-elle en levant sa main au ciel. Cela fait cinq ans qu’elle n’est pas sortie de chez elle. Non loin de chez Stana, les maisons, reconstruites, ne sont pas habitées. Elles appartiennent à des membres de sa famille qui vivent en Suisse et qui ne se rendent dans ce hameau qu’une fois par an. L’absence d’un réseau hydraulique et électrique complique leur installation définitive.
Heureusement, elle peut compter sur l’aide de ses voisins du village situé en contrebas. « Nous avons eu un hiver très neigeux. Mes voisins sont venus m’apporter de la farine. Ils ont dû marcher sept kilomètres en portant des sacs de 25 kg », dit-elle. L’équipe de l’ONG MAG espère désormais que le déminage complet de ces terrains éloignés des centres urbains où vit une population relativement âgée permettra le désenclavement de la zone et l’implantation de nouveaux foyers.
Cet article a été rédigé dans le cadre de MOST – Media Organisations for Stronger Transnational Journalism, un partenariat journalistique financé par le programme Europe Créative qui soutient les médias indépendants spécialisés dans le reportage international.



