« Nous partons vers l’ouest, et nous arrivons toujours à l’est, et plus nous sommes allés vers l’ouest, plus nous arrivons à l’est, notre tribu est maudite. »
« Le Ministère de la Douleur » est un sex-shop bien connu à Amsterdam. Nombre de jeunes étudiants, exilés de l’ancienne Yougoslavie, y travaillent pour survivre. Ils ont tout perdu, leur maison, leur langue, leur pays. Tout sauf le souvenir torturé de la guerre et de la destruction. C’est précisément pour exorciser leurs fantômes que Tania Lusić, une jeune professeur de littérature, entreprend d’apaiser leurs souffrances. Mais sa méthode est tout de même trop peu orthodoxe au regard des canons académiques…
Ce nouveau roman de Dubravka Ugrešić, écrivain croate dont l’œuvre est désormais traduite en plus de trente langues, a été unanimement salué à l’étranger pour sa puissance et sa subtilité. Pour cet humour noir aussi, qu’elle distille avec tant d’ironie tout au long d’un voyage aux enfers marqué par la douleur de la perte, l’isolement et la solitude auxquels ne saurait échapper aucun exilé.
Notre point de vue :
Une poignée d’étudiants « yougos », originaires de tous les pays de l’ancienne Yougoslavie, sont réunis pour un cours de littérature yougoslave qui n’a pas beaucoup d’autre fonction que de leur garantir un statut d’étudiant et le visa qui va avec. Dans le décor de la ville d’Amsterdam, réduite à une scène de théâtre vide, où s’agitent juste, au loin, les ombres de quelques datcher – les Hollandais, ainsi que les appellent les Yougos -, cette communauté de circonstance recrée une « mini-Yougoslavie » autour de la « camarade professeure ».
Elle aussi arrivée à Amsterdam au hasard de ses tribulations, Tania Lusić, la narratrice, commence en effet par essayer de vouloir faire s’exprimer ses étudiants sur leurs souvenirs et leur mémoire du pays disparu. Nostalgie, culte, obsession ou détestation du passé : tous les sentiments contradictoires se mêlent, sans que rien ne soit jamais affirmé. L’immense art narratif de Dubravka Ugrešić permet justement de rendre compte avec finesse de cette complexité des sentiments, de ces ressentis contradictoires qui cohabitent chez les mêmes personnes.
Le roman dresse une fresque magnifique à la fois de cette « planète yougoslave en perdition », mais aussi des errances de l’exil, de toute émigration. Les jeux de la mémoire, de l’errance rencontrent aussi bien sûr ceux de l’attraction sexuelle, dans un cocktail qui n’a guère de chances de conduire à une happy end. Toute l’histoire se déroule sur le fond des nouvelles convulsions du présent, le roman étant supposé se passer à la fin des années 1990 (guerre du Kosovo, procès du TPI). Un roman essentiel.
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