Révoltes de la jeunesse : Paris, Belgrade, Tirana, la même lutte ?

Belgrade, Tirana, Paris… Partout, gronde la colère de la jeunesse. Analysant des mouvements très différents, le sociologue Ivica Mladenović dégage des lignes communes à ces mobilisations.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir le Courrier des Balkans, je m’abonne

 ⋅ 

6 min de lecture
Révoltes de la jeunesse : Paris, Belgrade, Tirana, la même lutte ?
Tirana, 15 octobre 2026@ CdB/ Katarina Sula

Ivica Mladenović est sociologue et politiste, chercheur à l’Institut de philosophie et de théorie sociale (IFDT) de l’Université de Belgrade et au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (Cresppa). Il enseigne également à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Rédacteur en chef de l’édition serbe du Monde diplomatique, il est membre de la rédaction du Journal of Contemporary Central and Eastern Europe.

Le 21 septembre 2026, devant le lycée Saint-Exupéry de Créteil, des élèves, des parents et des enseignants manifestent pour de meilleurs enseignants et de meilleures conditions d’études. Quelques semaines plus tard, les blocages se répandent dans la plupart du pays. On a même utilisé du gaz lacrymogène. Un des slogans résume la rencontre entre les promesses scolaires et les priorités gouvernementales : « On veut juste le BAC, ils nous envoient la BAC ! » L’État sait se rendre présent. Encore faut-il voir sous quel uniforme.

Les manifestations à Belgrade ont une cause différente. Le 1er novembre 2024, l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad a causé une tragédie, tuant seize personnes. Les étudiants exigent des comptes sur les travaux de rénovation et la responsabilité publique. Presque deux ans plus tard, leur mobilisation affronte le pouvoir d’Aleksandar Vučić jusque dans les urnes : une liste soutenue par le mouvement participera aux législatives du 25 octobre. 

À Tirana, les cortèges se reconnaissent à leurs flamants roses. Depuis la fin du mois de mai ils accompagnent la protestation contre les projets de tourisme de luxe sur la côte albanaise de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump. La préservation du paysage naturel s’est élargie à une protestation contre le gouvernement d’Edi Rama. En octobre, les manifestations d’étudiants pour de meilleures conditions universitaires et dénonçant le coût des études ont rejoint cette révolte. Un pays totalement offert aux investisseurs étrangers est devenu une question politique pour ses habitants.

Qui décide de l’usage des ressources communes, et qui supporte les conséquences de ces décisions ?

Il y a trois mouvements et trois histoires. Leur connexion nous amène à une certaine prise de conscience de l’expérience des jeunes qui sont prêts à affronter leur avenir dans des sociétés où les décisions fondamentales leur échappent. L’école manque de moyens ; la sécurité d’une infrastructure publique devient suspecte ; un paysage se transforme en placement immobilier.  Dans chaque cas, une question surgit : qui décide de l’usage des ressources communes, et qui supporte les conséquences de ces décisions ?

Le terme « jeunesse » nécessite cependant quelques précautions. Un enfant d’un rentier et celui d’un salarié précaire peuvent avoir le même âge, le même cercle social et même manifester ensemble, tout en se préparant à un avenir très différent. À Sarcelles, une lycéenne interviewée déclare que son père, aide-soignant, travaille du matin au soir et a du mal à soutenir ses études. Désormais des étudiants de lycées prestigieux rejoignent la protestation. Cette rencontre ouvre la possibilité d’une solidarité ; elle laisse entier le travail de construction d’intérêts communs.

Centre et périphérie

À ces divisions de classe s’ajoute la place de chaque pays dans la hiérarchie économique européenne. En France, pays du centre capitaliste, les revendications s’adressent à un État qui dispose encore d’importantes ressources de protection sociale. En Serbie et en Albanie, elles se déploient dans des économies davantage tributaires des investissements étrangers, où l’accès à un emploi correspondant aux qualifications demeure difficile. Cette dépendance pèse sur les possibilités de construire une vie autonome après les études. L’émigration occupe dès lors une place importante dans les trajectoires : se former au pays peut préparer à travailler ailleurs, tandis que les départs alimentent les pénuries de personnel dans les sociétés d’origine. Dans cette configuration, la lutte pour l’éducation rejoint aussi la question des conditions matérielles qui permettraient de rester vivre et travailler chez soi.

Les trajectoires politiques sont également différentes. En France, les organisations lycéennes, syndicats et coordinations autonomes se retrouvent dans les cortèges. En Serbie, les assemblées d’étudiants élaborent leur propre plateforme électorale, loin des partis d’opposition. En Albanie, les revendications universitaires rejoignent le mouvement écologique et anti-corruption. Les chemins dépendent des institutions disponibles, de leur légitimité et de l’histoire des luttes. Regrouper ces mouvements sous l’étiquette générationnelle serait négliger tout ce qui leur permet d’agir.

D’un autre côté il y a une certaine proximité dans la façon dont les gouvernements répondent à ces protestations. Amnesty International signale en France l’usage excessif de la force contre des mineurs. En Serbie, les journalistes sont menacés et attaqués lorsqu’ils couvrent les manifestations. À Tirana, les affrontements ont laissé des manifestants et des policiers blessés avec des bâtiments publics et des magasins endommagés. Les situations sont différentes et les responsabilités doivent être définies. Néanmoins l’approche sécuritaire semble remplacer la discussion sur les revendications.

L’Europe fournit à cette comparaison un arrière-plan embarrassant. En juillet 2024, Bruxelles signait un partenariat avec Belgrade sur les matières premières, les batteries et les voitures électriques. En Albanie, le gouvernement défend les investissements touristiques au nom du développement. Les ressources balkaniques intéressent donc beaucoup de monde. Les habitants des Balkans, eux, demandent le droit de décider des conditions de leur exploitation. La solidarité internationale prendrait un sens concret en remettant en question les intérêts économiques qui organisent ces relations.

Dans les occupations et les assemblées se joue alors un apprentissage concret. La répartition des tâches, la gestion d’un budget, l’organisation d’une cantine, la discussion du mandat … Toutes ces actions donnent du contenu à la pratique de la coopération. Les assemblées serbes ont réussi à préserver cette vie collective ; les étudiants français apprennent à mettre en place des budgets de grève et des cantines de solidarité. Une organisation commence là, dans le temps consacré aux autres. Sa force dépendra aussi de la place qu’elle fera aux salariés, aux familles et à ceux dont le travail laisse peu de disponibilité.

Le passage aux élections rend ces tensions plus visibles. La liste serbe rassemble des personnes de sensibilités différentes avec une forte présence d’enseignants. Leur implication commune contre la corruption laisse néanmoins ouvertes des questions cruciales : la fiscalité, les salaires, la propriété, les droits syndicaux. Une coalition pourrait être d’accord sur la démission du gouvernement et divisée sur le partage de la richesse, ainsi que sur les questions sociétales. Préserver des assemblées actives, des syndicats indépendants et des liens avec les lieux de travail devient donc un enjeu de pouvoir.

À quoi servirait de saluer la jeunesse balkanique dans la rue si l’on continuait à traiter leurs pays comme des réservoirs de travailleurs et de terrains à vendre ? 

Paris, Belgrade, Tirana : la même lutte ? La lutte commune doit encore être construite avec des adversaires identifiés et des objectifs discutés. Elle pourrait être construite autour du financement de l’éducation, du contrôle des investissements et du droit de vivre dignement de son travail. La solidarité internationale y gagnerait un objet plus exigeant que l’admiration lointaine pour de courageux manifestants. À quoi servirait de saluer la jeunesse balkanique dans la rue si l’on continuait à traiter leurs pays comme des réservoirs de travailleurs et de terrains à vendre ? 

Thématiques :
Aleksandar VučićEducationGeneration Zressources communesrévolte de la jeunesseviolences policières
Imprimer
À la une du Courrier des Balkans Voir la une