Blog • Macédoine du Nord, Roumanie : deux nouveautés éditoriales

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Paskvelija : aux quatre vents de Macédoine par Žviko Čingo, trad. du macédonien par Bernard Lory et Oublier Cioran & Cie : chroniques roumaines par Nicolas Trifon sont les deux titres qui viennent de paraître aux éditions Non Lieu.

Žviko Čingo est né en 1935, à Velgošti, village situé près du lac Ochrid, qui correspond grosso modo à celui de Paskavel, nom inventé par l’auteur de ce recueil de nouvelles. Il avait donc une dizaine d’années lorsque la standardisation des parlers macédoniens de la région est intervenue. Parue en 1946, la Makedonska gramatika de Krume Kepeski fut introduite tout de suite dans les écoles. Paskvelija paraît en 1962, ce qui rattache son auteur à la première génération d’écrivains macédoniens. Ce premier livre de Žviko Čingo traduit aujourd’hui en français par Bernard Lory lui assura une certaine notoriété dans son pays dès sa parution. Son roman la Grande Eau, paru 1971, sera traduit en plusieurs langues (en français par Maria Bejanovska, chez Nouvel Attila en 2016) et adapté au cinéma.

« Les faits historiques et politiques n’apparaissent que furtivement, dans l’arrière-plan des nouvelles », fait remarquer B. Lory dans sa postface tout en indiquant succinctement les moments forts qui ont marqué au XXe siècle ce pays reconnu aujourd’hui sous le nom de Macédoine du Nord.

Il n’est pas question dans ces récits par exemple de la nation macédonienne en projet sous le royaume yougoslave ni de celle édifiée au temps de la Fédération de Tito. Les faits relatés ont bien lieu entre les années 1930 et le début des années 1960 mais concernent presque exclusivement le petit peuple, les pauvres paysans confrontés à une histoire qui ne semble pas les avoir davantage ménagés qu’au cours des longs siècles ottomans antérieurs [1].

Qui sommes-nous autres Macédoniens ? Des gens de rien, des rats, du bétail, des ordures...

Le schéma narratif est assez simple, relève parfois de l’anecdote. Dans « A la veille des Macchabées » (pp. 161-169), on raconte comment à la Saint Nicolas, une tempête inouïe plonge dans la désolation les habitants des vallées et de la campagne de Paskvelija. Elle inaugura « le règne des loups et de la sauvagerie ». À l’instigation d’un « homme du Comité », Alekso Stepanoski, les habitants se révoltèrent et tuèrent les « agitateurs », les « rouges », accusés de souiller les filles, adorer le diable, démolir les églises…

Puis ce même Alekso Stepanoski se rendit à l’Organisation du district pour dénoncer les massacres perpétrés par les émeutiers et obtint les pleins pouvoirs pour restaurer l’ordre dans la région. De retour, il donna l’ordre aux militaires appelés à la rescousse de fusiller les meneurs de la révolte, et dut faire face à un vieux du village sourd et muet de naissance qui, sous le choc, venait de retrouver l’ouïe et la vue. Celui-ci le défia dans ces termes : « Malheur à vous qui recourez à la force face au bon peuple simple et affamé. (…) Par qui n’avons-nous pas été massacrés, qui sommes-nous autres Macédoniens ? Des gens de rien, des rats, du bétail, des ordures ». Il fut bâillonné à son tour et biens d’autres « restèrent sur le carreau ». Epilogue : « Le bon peuple pria trois jours et trois nuits que Dieu veuille les rappeler à Lui. Pour finir, par la grâce de Dieu, nous sommes passés au Collectif [2]. Pour premier président, nous avons élu le camarade Alekso Stepanovski. »

  • Zivko Cingo, Paskvelija, aux quatre vents de Macédoine, Éditions Non Lieu, Paris, 2021, 188 pages, 15 euros.
  • Prix : 15.00 €
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À propos du soleil et des pièges à loups

Autant que la chute, un art dans lequel excelle cet auteur, c’est la démesure des propos qui émaillent le récit, l’écriture répétitive, les interminables listes des victimes, l’hyperbole présente à tout bout de champs, qui captivent le lecteur, le transportent dans un univers fermé dont on ne s’en sort que grâce au fait que le fantastique prend le pas sur le réalisme dans l’évocation des malheurs des gens ordinaires. Faut-il s’en tenir, en guise de conclusion, aux lamentations du vieux aux propos prophétiques sur la désunion des Macédoniens ? S’interroger sur les raisons du fatalisme des villageois ? Sur ce dernier point, le conteur ne laisse pas trop de doutes dans un autre récit du recueil où l’on retrouve le camarade Alekso Stepanoski, responsable cette fois-ci du séminaire sur les pièges à loups tenu à l’arrivée de l’hiver. Pour préparer ces pièges, il fallait enfoncer des pieux pointus en cercle pour faire une fausse dans laquelle on devait mettre un mouton afin d’attirer le loup. Mais, n’ayant pas de mouton, le dirigeant du séminaire désigna plusieurs stagiaires pour descendre dans la fausse et faire le mouton. « Et les gens bêlèrent… », raconte le héros de ce récit, Cele Joleski, qui eut le malheur de protester.

Ses états d’âme pendant les soixante-treize jours et soixante-treize nuits qui suivirent la fin du séminaire, tourmenté par ses appréhensions des suites de son « accrochage » avec le chef, cloitré dans sa chaumière, transi par le froid en compagnie de sa femme émaillent ce récit dont la fin fait froid dans le dos : « Cele Joleski ne vit pas le premier printemps, le plus beau printemps de la Révolution. Il ne vit plus jamais le soleil. » « A propos du soleil et des pièges à loups » est le titre de ce récit (pp. 180-189).

Post scriptum

Oublier Cioran et Cie : chroniques roumaines est l’autre nouveauté proposée par les éditions Non lieu dans la collection « Les cahiers du Courrier des Balkans ». Certains titres des chroniques rassemblées ne devraient pas être inconnus aux lecteurs assidus du Courrier : « Aferim, Radu Iude ! », « La lutte contre la corruption, arme des nantis ? », « N. Manea et P. Goma : le témoignage littéraire dans l’engrenage de la concurrence mémorielle », « Revendications croisées macédoniennes et aroumaines en Roumanie »……

Cristina Hermeziu en a rendu compte, dans des termes sans doute trop généreux, sur Zoom France-Roumanie tandis que Matéi Visniec a questionné l’auteur sur la signification de son titre et sur la vocation du Courrier des Balkans dans un entretien diffusé en roumain ce matin sur RFI.

  • Nicolas Trifon, Oublier Cioran et Cie, chronique de la Roumanie contemporaine, Éditions Non Lieu, Paris, 2021, 236 pages, 20 euros.
  • Prix : 20.00 €
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Notes

[1Sur ce point, une précision s’impose : la situation a beaucoup changé pour les générations qui ont suivi celles dont il est question dans les récits de Žviko Čingo en raison notamment de la forte mobilité sociale que l’on a pu observer sous Tito et de l’adhésion croissante des principaux intéressés à la nation macédonienne proclamée au lendemain de la Seconde Guerre. Le ton plutôt lugubre des récits de Žviko Čingo n’annonçait pas de propension particulière dans cette direction. De plus en plus enthousiaste au sein de la communauté macédonienne stricto sensu, cette adhésion est devenue quasi unanime depuis la déclaration de l’indépendance en 1991. En revanche, la nation macédonienne au sens civique du terme demeure problématique

[2Allusion aux campagnes de collectivisation des terres pendant notamment la période 1948-1953.