Exploratrices des Balkans (2/6) • Rose Wilder Lane, de La petite maison dans la prairie aux montagnes d’Albanie

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Aux États-Unis, Rose Wilder Lane est surtout connue comme la fille de Laura Ingalls Wilder, l’autrice de La petite maison dans la prairie, ainsi que pour avoir été l’une des fondatrices du mouvement libertarien dans les années 1950. Cette journaliste fut aussi une grande amoureuse de l’Albanie, qu’elle parcourut au début des années 1920.

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Par Nerimane Kamberi

Dans les montagnes du nord de l’Albanie
© Rose Wilder Lane

Ce n’est que récemment que les Albanais ont entendu parler de Rose Wilder Lane, et ce n’est qu’en 1997 que la maison d’édition Rilindja de Pristina fit traduire par Avni Spahiu son œuvre The Peaks of Shala, en albanais Majat e Shalës. L’une des raisons de cette reconnaissance tardive est sans doute liée au fait que Rose Wilder Lane dresse dans son ouvrage un portrait assez flatteur du roi Zog, ce qui ne fut bien sûr pas pour plaire au régime communiste d’Enver Hoxha. L’exploratrice américaine avait rencontré personnellement le roi et avait dit de lui : « L’intelligence et le courage du faucon ont sauvé l’Albanie d’une guerre ».

Rose Wilder Lane est née le 5 décembre 1886 à De Smet dans le Dakota, aux États-Unis. Elle est la fille de Laura Ingalls Wilder (1867-1957), l’auteur de la série La petite maison dans la prairie, qui parlera d’ailleurs de sa naissance dans le tome intitulé Les jeunes mariées. Il était donc peut-être écrit que Rose devienne une femme de lettres, écrivaine et journaliste pour les pages féminines du San Francisco Bulletin. Rose Wilder Lane a notamment réalisé des interviews avec Charlie Chaplin et Henry Ford.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, elle débarque en Europe en quête de liberté, après avoir divorcé. Elle suit comme journaliste la Croix rouge en Italie, en Yougoslavie, en Grèce et en Albanie, afin de faire des reportages pour récolter des fonds et aider les populations locales. À Shkodra où elle devait visiter un camp de réfugiés, son amie amie Frances Hardy, une activiste de la Croix Rouge qui avait pour mission d’ouvrir des écoles, la persuade en 1921 de partir pour le nord du pays.

Constantinople, ce n’est rien. Tout le monde va à Constantinople. Si tu ne visites pas l’Albanie, tu perds la chance de ta vie.

« Constantinople, ce n’est rien. Tout le monde va à Constantinople. Si tu ne visites pas l’Albanie, tu perds la chance de ta vie. Là-haut, dans ces montagnes, juste là-bas dans ces montagnes, à une journée de route d’ici, les gens vivent comme ils vivaient il y a vingt siècles, avant même qu’existent les Grecs, les Romains ou les Slaves. Là-haut il y a des villes préhistoriques, des vieilles légendes, des chants, des traditions dont personne ne connait rien. Aucun étranger ne les a jamais vus. (…) Ma chère ! Et tu es assise là et tu me parles de Constantinople ! », s’enflamme Frances Hardy. Rose Wilder Lane répondit tout simplement : « Si personne n’y va, comment irons-nous ? »

Des chevaux et des ânes sont harnachés et voici l’expédition bientôt prête. Rose Wilder Lane est accompagnée de Rrok Perolli, un employé du ministère de l’Intérieur albanais qui lui sert d’interprète, et de Rexh Meta, un orphelin de douze ans originaire du Kosovo, qui guide l’expédition dans les montagnes. Elle finit par adopter le garçon, avant de l’envoyer à Cambridge, où il acheva un doctorat d’économie. Arrêté par les communistes après la Seconde Guerre mondiale, Rexh Meta fit 27 ans de camps sous le régime d’Enver Hoxha, dans la prison de Burrel, avant de mourir en 1985. On sait que Rose Wilder Lane plaida sa cause auprès du Président américain Harry S. Truman.

Frances Hardy avait rassuré son ami avant de partir : « On peut tomber sur une ou deux vendettas, et voir nos guides se faire tuer, mais personne ne fait jamais de mal à une femme. Et personne ne tue jamais un homme en présence d’une femme. » De ce voyage, de ces paysages majestueux et de l’hospitalité des montagnards, elle tira donc son livre The Peaks of Shala, qui parut en 1922 à Londres. Un ouvrage qui est beaucoup plus que le journal d’un voyage ou qu’un livre ethnologique, malgré les descriptions très précises des habitants de ces contrées. C’est en fait une véritable déclaration d’amour au pays qui a conquis son cœur.

De Shkodra aux régions de Shala, de Theth et Shosh, Rose Wilder Lane découvre un monde étrange où les populations vivent selon les règles du Kanun, mais ont soif d’éducation et d’émancipation, tout en respectant les croyances, les chants et les légendes de leurs ancêtres. La poétesse albanaise Luljeta Leshanaku imagine ainsi le « choc culturel » que dut ressentir Rose.

La mosquée Et’hem Bey de Tirana
© Rose Wilder Lane

Rose Wilder Lane finit pourtant par redescendre à Tirana, et une partie de son livre est consacré à la capitale albanaise et aux intrigues politiques qui animent le pays lors de ces années ayant suivi l’indépendance. Elle retourne aux États-Unis, chez ses parents, puis revient en Europe en 1926. Avec une amie, Helen Dore Boylston, elle roule de Paris à Tirana à bord d’une voiture qu’elle nomme Zenobia. Ce périple est raconté dans le livre Travels With Zenobia : Paris to Albania by Model T Ford, qui ne sera publié qu’en 1983, bien après la mort de son auteure. Il est enrichi de dessins, de photos et d’une carte.

Son vœu de s’installer pour toujours en Albanie ne se réalisa jamais, en raison des troubles que connut le pays. Elle fit d’autres voyages, d’autres reportages. Mais l’Albanie resta à tout jamais dans son cœur. À partir des années 1940, elle se consacra au journalisme politique, devenant l’une des fondatrices du mouvement libertarien aux États-Unis et développant des théories politiques favorables à des droits civiques étendus et à une liberté échappant à toute réglementation.