Le Courrier des Balkans est en deuil : Nicolas Trifon nous a quittés

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Sociolinguiste, écrivain et militant libertaire, défenseur de la cause aroumaine et des droits des peuples opprimés, notre ami et collègue Nicolas Trifon s’est éteint vendredi 18 août au matin, des suites d’une longue maladie.

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Par Florentin Cassonnet

Sociolinguiste, écrivain, spécialiste des Aroumains, Nicolas Trifon, lui-même issu de cette minorité à l’identité souvent bafouée, était libertaire et défenseur des droits de tous les peuples opprimés. Son livre Les Aroumains, un peuple qui s’en va, plusieurs fois réédité, demeure une référence.

Plus généralement, il avait une sympathie et un intérêt particulier pour toutes les minorités nationales, car il savait combien celles-ci, parfois à leurs corps défendant, peuvent être vecteurs de résistance aux nationalismes dominants. En tant que linguiste, son travail s’est porté sur la République de Moldavie, jeune pays creuset de plusieurs langues et communautés. Il avait notamment écrit avec l’historien Matei Cazacu un ouvrage de référence sur le sujet, La République de Moldavie, un État en quête de nation (Éditions Non Lieu, 2010).

Né à Bucarest en 1949 d’un père économiste et cosmopolite et d’une mère médecin-pédiatre et féministe, Nicolas Trifon était adolescent quand le régime de Ceaușescu a durci sa chape de plomb sur le pays. À l’Université de Bucarest dans les années 1970, il s’est fait remarquer par la police universitaire avec son caractère séditieux et ses cheveux longs, rares à l’époque, symbole hippie de défiance face à l’ordre établi.

Son doctorat réalisé en France, à l’EHESS, permet à ce libertaire de fuir son pays sous la coupe d’un régime de plus en plus autoritaire. Il s’installe à Paris en 1977 et termine sa thèse en 1983. Elle est intitulée Des blagues : masses parlantes et rhétorique marxiste-léniniste de pouvoir. Nicolas Trifon avait aussi arpenté les pays de ce qui était alors le bloc de l’Est, et ses pas et ses combats l’avaient même mené jusqu’en Amérique latine, notamment au Mexique où il vécut plusieurs années.

À côté de la recherche, c’est l’engagement libertaire qui le mouvait. Correcteur d’imprimerie, militant de la CGT Correcteurs, collaborateur régulier de Radio Libertaire, il fut de 1983 à 1991, directeur de la publication d’Iztok, la « revue anarchiste sur les pays de l’Est », animée par un collectif d’exilés de Bulgarie, de Roumanie et de Pologne et d’une Yougoslavie sur le bord de l’implosion.

Un grand témoin

En décembre 1989, alors que le régime communiste roumain était en train de tomber, il s’était rendu à Bucarest avec un convoi humanitaire et avait assisté de l’intérieur à ce moment historique. Il envisagea même un temps de se refaire un pied-à-terre à Bucarest, avant finalement de renoncer à l’héritage d’un appartement ayant appartenu à ses parents, préférant mettre son énergie dans la rédaction de son livre sur les Aroumains plutôt que dans les affres administratives roumaines. Il fut également un témoin affligé, engagé et solidaire de l’éclatement yougoslave.

Pour voir la cohérence dans la diversité de ses sujets d’intérêt et l’intelligence de ses points de vue toujours critiques, il suffit de lire ses nombreux textes publiés sur son blog dans Le Courrier des Balkans, des textes écrits dans un français maîtrisé au cordeau et dans un style qui lui était propre, comme on peut retrouver chez d’autres écrivains étrangers exilés qui se mettent à écrire dans une autre langue que leur langue natale. Il était également secrétaire de l’association Le Courrier des Balkans, éditrice de notre média en ligne. Beaucoup de textes de son blog avaient été réunis dans le recueil Oublier Cioran et Cie, chronique de la Roumanie contemporaine.

La guerre en Ukraine fut le dernier de ses engagements. Attentif à faire entendre la voix des alternatives libertaires s’opposant à l’impérialisme russe mais aussi à toutes les formes de nationalismes, il se référait à la figure tutélaire de Nestor Makhno, combattant anarchiste ukrainien durant la guerre civile russe.

En 2021, il avait été diagnostiqué d’une fibrose pulmonaire et d’un cancer, deux maladies qui, en 2023, ont précipité la dégradation de sa santé. Il a vécu ses derniers mois dans la douleur et la dignité face à la dernière épreuve, chez lui à Paris, dans son quartier de la Butte-aux-Cailles, épaulé par son épouse, l’artiste Cristina Trifon. Il laisse derrière lui Cristina, sa fille Laurie, trois petits-enfants et de nombreux amis, en France, en Roumanie, en Moldavie et ailleurs. Son caractère entier, son esprit toujours critique et affûté et sa vie hors des sentiers battus resteront une inspiration pour ceux qui l’aimaient.

Nicolas Trifon, Oublier Cioran et Cie, chronique de la Roumanie contemporaine, Éditions Non Lieu, Paris, 2021, 236 pages, 20 euros.

  • Prix : 20,00 
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Matei Cazacu et Nicolas Trifon, La République de Moldavie, Paris, Non Lieu, 2010, 448 pages.

  • Prix : 25,00 
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