La Bosnie-Herzégovine, 25 ans après Dayton (3/12) : la culture, une lutte pour la mémoire

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L’euphorie de l’immédiat après-guerre est bien vite retombée pour la scène culturelle indépendante bosnienne. Finis les financements internationaux, place au contrôle des organes officiels et à leur(s) vision(s) ethno-nationaliste(s). Pour sortir de cette ornière et émanciper la société, un travail mémoriel s’avère primordial. Le plaidoyer du poète Marko Tomaš.

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Une série présentée en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll


Un quart de siècle après la fin de la guerre, le Courrier des Balkans ouvre un grand cycle de réflexion sur la situation politique et économique de la Bosnie-Herzégovine, sur les mobilisations sociales et environnementales qui traversent sa société et sur le chemin qui pourrait s’inventer pour un meilleur avenir. Ces publications seront accompagnées par deux journées de colloque en ligne, les 2 et 3 décembre prochain.

DR.

Par Marko Tomaš

Marko Tomaš est né à Ljubljana en 1978. Il écrit de la poésie, des chroniques et essais. Il vit entre Mostar, Zagreb, Ljubljana et Belgrade. Après une dizaine de recueils de poésie, il publie son premier roman Nemoj me buditi (Ne me réveille pas) (IK LOM, Belgrade/ V.B.Z. Zagreb)

Au milieu des années 1990, juste après la guerre, certains d’entre nous ont cru, très naïvement, que tout allait bien vite s’arranger, que la vie allait reprendre son cours là où elle s’était arrêtée. Les plus naïfs pensaient même que nous allions pouvoir faire « table rase » et qu’il serait possible de recréer la meilleure société imaginable. C’était un mirage, cette composante fataliste de l’âme slave que certains appellent mélancolie. Or, la mélancolie slave n’est rien d’autre qu’une prédisposition congénitale, génétique, aux illusions de toutes sortes, mais surtout politiques. Quoi qu’il en soit, dans cette euphorie suscitée par la fin de la guerre, bien rares étaient ceux qui se penchaient en profondeur sur ce qui se passait. On allait reconstruire le pays, l’argent coulait à flots et chacun l’employait de la manière qu’il jugeait la meilleure. Je pense, avec le recul, que tous estimaient, après tout ce qui s’était passé, avoir bien mérité de se détendre un peu.

Le bref âge d’or de la culture indépendante

Durant cette seconde moitié des années 1990, la Bosnie-Herzégovine a connu son âge d’or de la culture indépendante. Les institutions culturelles officielles ne fonctionnaient pas encore à plein régime, leurs sièges étaient en travaux, et les fonctionnaires qui restaient veillaient seulement à maintenir l’illusion d’une certaine continuité... C’est dans ce contexte particulier que naquirent dans de nombreuses villes des institutions indépendantes, bien souvent dépendantes des fonds des appels à projets internationaux. De nombreux petits groupes musicaux firent leur apparition à Sarajevo, Travnik, Banja Luka ou Mostar. Des rencontres et des festivals s’organisaient, réunissant collectifs informels et associations impliquées dans la culture indépendante. Ces échanges donnaient l’impression, qui devait s’avérer par la suite bien mensongère, comme tant de choses en Bosnie-Herzégovine, qu’une scène artistique indépendante susceptible de marquer durablement la décennie suivante était en train de se mettre en place. Mais rien de cela ne s’est jamais produit. Il ne s’agissait que de l’une des nombreuses illusions nées dans l’euphorie d’après-guerre.

La majorité des formations musicales, des magazines littéraires ou étudiants et des festivals lancés à l’époque appartiennent aujourd’hui au passé. Beaucoup de ces initiatives ont disparu dès le début des années 2000. Seule une infime partie survit encore, sous respiration artificielle. Personne à l’époque, pas plus les donateurs que les membres des organisations, ne se préoccupait de la viabilité ni de la pérennité des projets, et la bulle dans laquelle nous vivions a commencé à éclater dès que la communauté internationale s’est trouvé un autre champ d’intérêts. N’ont survécu que quelques associations s’occupant surtout de politique et de société civile. La culture et l’art sont restés à la marge.

Les nouvelles institutions culturelles officielles qui virent le jour pendant cette période de reconstruction sont tombées dès le début des années 2000 sous la coupe des partis ethno-nationalistes. La culture indépendante n’en fut que davantage marginalisée. Le moment était venu d’imposer les récits culturels pour lesquels on avait guerroyé. Sous la pression de plus en plus envahissante de ces récits, certains acteurs culturels indépendants ont ressenti le besoin de maintenir une certaine forme de continuité avec la période d’avant. Nous nous sommes mis à réclamer notre droit à la mémoire, car nous sentions le sol se dérober sous nos pieds : on nous refusait le droit à toute identité culturelle sortant du cadre des intérêts mesquins des élites nationalistes au pouvoir.

Préserver la mémoire

Voilà comment la culture de la mémoire est devenue le thème dominant de ces artistes bosniens qui ont refusé de se mettre au service des mythes nationalistes. Sous l’effet de ces politiques culturelles délétères, la Bosnie-Herzégovine a en effet commencé à se fragmenter en trois opinions publiques distinctes, trois vérités officielles, qui ne communiquent pas entre elles. Ce que la culture indépendante s’était efforcé d’unifier immédiatement après la guerre a rapidement été divisé par le développement de projets culturels révisionnistes agressifs. Cette foire d’empoigne a sonné le glas de la culture commune qui s’était construite pendant 70 années d’histoire yougoslave partagée. La culture officielle ou plutôt les cultures officielles ont complètement écrasé la scène artistique alternative, la livrant à elle-même et à un « marché » inexistant. N’ont survécu que quelques artistes ayant réussi à se faire connaître dans des cadres plus larges.

Cette lutte pour la culture de la mémoire, ou plus précisément pour une continuité culturelle, et par là-même sociale et citoyenne, concerne surtout les milieux urbains, qui ont été les plus atteints par la guerre. Cette dévastation ne consiste pas uniquement en la destruction des bâtiments publics ou privés : la population des villes a été dispersée, son mode de vie profondément bouleversé. La culture de la mémoire, la lutte pour le droit à la mémoire, c’est donc avant tout la lutte pour la préservation d’un mode de vie.

La ville d’où je viens, Mostar, est un cas d’école de l’assaut généralisé mené contre la mémoire intime et sociale dans la Bosnie-Herzégovine d’après guerre. Et Mostar est un lieu crucial pour l’avenir de la Bosnie-Herzégovine. Les processus d’intégration dans cette ville auraient véritablement pu devenir un modèle pour l’intégration et la réforme du pays. Il était particulièrement important de détruire Mostar et de dissoudre intégralement son patrimoine culturel, afin que les élites politiques puissent servir les intérêts nationaux, qui ne sont jamais rien d’autre qu’un vulgaire masque politique pour les intérêts personnels des individus au pouvoir. Le nationalisme est, en lui-même, vide de tout contenu idéologique. Il est son propre objectif, et se maintient grâce à une éternelle perpétuation du conflit, et à l’extrême difficulté, dans un tel environnement, de se battre pour le droit à une mémoire intime.

Ceci montre l’extrême importance de toutes les initiatives culturelles qui s’efforcent d’établir et d’entretenir des liens avec la Yougoslavie socialiste, la période de plus grand progrès économique et culturel jamais enregistré dans la région. L’amputation violente de cette partie de l’histoire et de la mémoire sociale condamne la Bosnie-Herzégovine, mais également les pays alentours, à tituber dans un Moyen-Âge para-historique mythifié. Voilà comment nous obtenons une culture nettoyée de toute forme de modernisme ou de progressisme. Ces visions ethno-nationales ont pour but d’éloigner le plus possible les gens les uns des autres et ces processus ne peuvent avoir pour conséquence ultime que le démantèlement physique de la Bosnie-Herzégovine. De fait, la Bosnie-Herzégovine a besoin de toute urgence d’un autre rapport à son patrimoine commun. C’est la seule chose qu’elle puisse garder entière, et dont elle peut faire un potentiel modèle.

L’exemple de Mostar

L’historien Dragan Markovina, né à Mostar, a publié toute une série d’excellents ouvrages ayant pour thème la culture de la mémoire. Son livre Entre le rouge et le noir : Mostar et Split dans la culture de la mémoire est l’un de ceux qui pourraient servir de base à des réflexions plus profondes pour parvenir à une normalisation des rapports des communautés de Bosnie-Herzégovine envers leur patrimoine commun. Le Panorama de la création à Mostar, du critique de théâtre Salko Šarić, est une sorte d’encyclopédie qui pourrait elle aussi servir cet objectif. Ces ouvrages révèlent à quel point nombre d’éléments fondamentaux pour l’histoire de la culture en Bosnie-Herzégovine sont laissés à l’abandon. Ils sont la preuve du délabrement généralisé de l’État, et du peu de cas que les dirigeants font du patrimoine artistique et culturel. Comme le montre d’ailleurs l’état des grandes institutions publiques, à l’image du Musée national de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo, constamment menacé de fermeture.

L’initiative Abart, active de 2009 à 2013 au sein du Centre pour la Jeunesse et la Culture Abrašević, s’est efforcée dans l’un de ses projets de cartographier les points névralgiques de la dévastation urbaine de Mostar, et d’y réagir par diverses interventions artistiques. Le musée virtuel Urban Imaginary est le fruit du projet (Re)Collecting Mostar, basé les souvenirs individuels et collectifs des habitants, mais aussi sur des récits imaginaires et une relecture artistique de l’histoire de la ville. Ces travaux rappellent la nécessité d’archivage et de collecte, un travail qui devrait être du ressort des institutions publiques, mais qui, ici, est laissé à la charge des individus. À Sarajevo, l’Association Rouge a par exemple dû procéder la numérisation des archives du Front Antifasciste des Femmes (AFŽ), faute d’action publique. Cela a permis de sauver la documentation de cette association qui a joué un rôle crucial dans l’émancipation des femmes en Yougoslavie, tout en montrant le besoin persistant d’émancipation de la société dans son entier. Vu le désintérêt généralisé des institutions envers toute forme d’émancipation en dehors de l’émancipation ethno-nationale, ce genre de documents sont, littéralement, en danger.

Voilà pourquoi ces projets artistiques et militants sont, selon moi, les événements culturels les plus importants de la Bosnie-Herzégovine post-Dayton. De même que les rares exemples de coopération entre des institutions culturelles avec les pays issus de la Yougoslavie, à l’image de celle entre le Théâtre national de Mostar et le Théâtre national croate. L’espace restreint de cet article ne m’a permis que de replacer le contexte, et de mentionner quelques précieuses initiatives, qui viennent étayer ma thèse : le principal combat de la culture indépendante en Bosnie-Herzégovine est un combat pour le droit à la mémoire. Vu la situation, il est particulièrement difficile de promouvoir par l’art de nombreux éléments importants pour l’émancipation de la société bosnienne, et pour son inclusion dans les courants artistiques et politiques qui agitent l’Europe et le monde.

Bien entendu, ces 25 dernières années, de brillantes œuvres littéraires et musicales ont été publiées, d’excellentes pièces de théâtre ont été montées, des films importants ont été tournés, mais tout cela, en dehors d’un contexte clair, ne constitue pas la culture intégrée d’un pays. La culture est en état de mort clinique en Bosnie-Herzégovine, et toutes ces initiatives réussissent à grand peine à la maintenir un tant soit peu en vie. Elles n’en sont pas moins d’une importance cruciale car, un jour peut-être, les conditions seront réunies pour une réanimation en bonne et due forme de quelque chose que nous pourrons de nouveau appeler la culture de Bosnie-Herzégovine.