Blog • En amont et en aval des « années romantiques » de Gabriela Adameşteanu

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Romancière ayant acquis une solide réputation dès le milieu des années 1970 quand paraît Vienne le jour, traduit dans la collection « Du monde entier » de Gallimard, Gabriela Adameşteanu retrace dans un nouvel ouvrage, Les Années romantiques, qui vient d’être traduit aux éditions Non Lieu, son parcours en une multitude de séquences, précédées d’un avant-propos dont le titre donne le ton de la suite : « Regarder le passé sans colère ».

Bucarest, 22.12.1989, révolution et/ou coup d’Etat.

Quand elle commence les études de lettres, en 1960, Gabriela Adameşteanu fait partie de la dernière génération à avoir couru le risque de se faire recaler au concours d’admission en raison d’une origine sociale jugée « malsaine ». En 1965, quand elle entre sur le marché du travail comme rédactrice dans une maison d’édition réputée, sa génération sera la première amenée à goûter aux joies d’un dégel tardif en Roumanie mais bien réel pendant plusieurs années avant de se retrouver confrontée aux rigueurs de plus en plus absurdes du stalinisme aux couleurs nationales.

Gabriela Adameşteanu pouvait donc s’estimer heureuse lors de la chute du régime communiste en décembre 1989 en se lançant sans hésiter dans le journalisme engagé, à la revue 22, et dans l’activisme civique. Et elle semble l’avoir été à sa façon pendant ces « années romantiques » qui ont suivi la révolution roumaine, même si le titre de son livre qui vient de paraître aux éditions Non Lieu [1] est un tantinet ironique et concerne une époque déjà révolue à ses yeux. Romancière ayant acquis une solide réputation dès le milieu des années 1970 quand paraît Vienne le jour, traduit en 2009 chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier », elle retrace ici son parcours en une multitude de séquences, précédées d’un avant-propos dont le titre donne le ton de la suite : « Regarder le passé sans colère ». En choisissant ce titre entendait-elle prendre le contre-pied de « Look back in anger », l’adaptation cinématographique de la pièce de John Osborne avec Richard Burton sortie dans les sales également à Bucarest, en 1960 ? Elle ne le dit pas et, une chose est certaine, son profil est à mille lieux des « jeunes en colère », qui n’étaient pas tous que des Anglais si l’on pense par exemple à une figure comme le caricaturiste et acteur Nuni Anestin (1941-1989) à ses débuts de mauvais garçon à Bucarest, personnage aujourd’hui complètement oublié comme tant d’autres.

  • Gabriela Adameşteanu, Les Années romantiques, Paris, Non Lieu, 2019, 334 pages
  • Prix : 19.00 €
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Timide, sérieuse et provinciale, venant d’une autre planète que la plupart de ses confrères, « de la planète des gens ordinaires » (p. 56) selon ses propres mots, Gabriela Adameşteanu se raconte sans emphase, avec précision, telle qu’elle se voyait sur le coup, puis après coup et enfin lors de la rédaction du livre. Patiemment, par petites touches, elle procède à une déconstruction méthodique des raisonnements qui, tour à tour, encensent et démolissent la figure de l’écrivain à l’époque communiste, puis celles du journaliste engagé et de l’activiste civique des années 1990. Dans un pays où la « haine de soi [est] vécue avec une jubilation masochiste, à la Cioran » (p. 268), pratiquer un tel exercice est plutôt salutaire et peut être instructif pour ceux qui veulent contextualiser les ouvrages traduits du roumain relatifs à cette période.
Qu’on le veuille ou non, « des livres ‘’normaux’’ ont continué de paraître jusqu’à la fin du régime (…) Il existait un courage de l’auteur et un courage du rédacteur/éditeur : mais il en allait différemment, à mes yeux, de ce que l’on raconte volontiers aujourd’hui quand on construit des histoires de ‘’lutte’’ et de ‘’résistance’’ en noir et blanc » (p. 79), fait-elle remarquer, en dressant un portrait tout en nuances du monde des lettres et de l’édition. Somme toute, l’Union des écrivains soutenait souvent ses membres tandis que les critiques littéraires « réservaient un bon accueil aux livres valeureux ». « Nous étions tous accoutumés à ‘’l’art du compromis’’ », constate-t-elle sèchement (p. 82). Cela ne l’empêche pas de rappeler que si Paul Goma, dont elle parle chaleureusement, ne les envoyait pas à l’étranger, « ses romans sur le goulag roumain n’auraient jamais paru en Roumanie, sinon autocensurés et massacrés » (p. 81).

Ioan Petru Culianu, 1950-1991, un destin énigmatique

« En exil, ça a été pire qu’en prison », aurait avoué un jour Paul Goma à l’auteure (p. 58). L’attitude de cette dernière est assez contradictoire sur ce point. D’une part, elle n’a jamais été obnubilée par l’Occident comme tant de ses compatriotes, de l’autre, chaque fois qu’elle s’y est rendue, elle a passé le plus clair de son temps en compagnie des exilés roumains et c’est à l’un d’entre eux, le plus énigmatique peut-être, qu’elle consacre de longues pages dans son livre. Invitée aux Etats-Unis pour une résidence de deux mois, elle profite d’une escale à Chicago pour rencontrer et interviewer Ioan Petru Culianu l’ancien assistant de l’historien des religions Mircea Eliade (1907-1986) qui avait quitté la Roumanie en 1972, à vingt-deux ans, avec une bourse en Italie où il avait demandé l’asile politique. L’entretien, qui a eu lieu en décembre 1990, paraîtra en avril 1991. En mai, Culianu est tué dans les toilettes du campus de l’université de Harvard où il enseignait. Réputé pour son érudition et ses publications en Europe, il était considéré comme le successeur d’Eliade. Sa mort, attribuée à un complot de la Securitate qu’il venait d’accuser d’avoir fomenté le coup d’Etat ayant dévoyé la révolution roumaine de décembre, en fera le héros emblématique pour nombre de Roumains dans les années 1990. Gabriela Adameşteanu s’empare à son tour de son histoire et la réécrit un peu à la façon dont elle construit les personnages de ses propres romans en faisant ressortir les détails qui mettent en garde contre toute aura romanesque surfaite, en pesant le pour et le contre des innombrables suppositions qui circulent à son propos. Il se trouve qu’un autre écrivain roumain, Norman Manea, a intégré dans un de ses romans, le Retour du hooligan, prix Médicis étranger en 2005, l’histoire de Culianu, en mettant l’accent sur les réticences manifestées auparavant par le jeune assistant vis-à-vis de l’antisémitisme prôné dans les années 1930 par son ancien maître à penser. Il n’envisage pas non plus sérieusement d’autres hypothèses que le complot alors que jusqu’à présent aucune preuve formelle n’a confirmé cette piste. Décidément, les mythes ont la vie dure…

Le manichéisme inversé

L’entretien avec Culianu, le dernier que celui-ci ait accordé avant sa mort, semble avoir été le moment fort de la carrière journalistique embrassée par Gabriela Adameşteanu au lendemain de la chute de Ceauşescu. « Chaque semaine je changeais d’avis sur ce qui s’était passé la semaine précédente » (p. 294), rapporte-t-elle pour souligner l’urgence dans laquelle on était amené à s’engager après 1990 et les risques que l’on encourrait de se fourvoyer en pensant bien faire, surtout quand on était si peu intéressé par la vie politique, comme c’était son cas et celui de tant d’autres Roumains qui avaient investi la scène publique. Le rappel du trajet de l’ancien instructeur politique stalinien des années 1950 devenu dissident à la fin des années 1980 Silviu Brucan permet de saisir l’amateurisme des nouveaux venus en politique face au professionnalisme des recyclés de l’ancien régime (pp. 294-298).
Bien avant sa démission, en mai 2005, de la direction de la revue, Gabriela Adameşteanu semble avoir entamé la réflexion critique qui ressort assez bien du bilan dressé dans le passage suivant :

« La vie et la littérature ont contredit mon manichéisme. Mais il a résisté aux années romantiques. Dès mon enfance, j’ai senti qu’il était très mal d’’’écrire pour le Parti’’. J’ai atteint la liberté sans avoir ‘’péché’’ par la moindre ligne de compromission, mais en portant toujours en moi, inversé, le manichéisme hérité de mon éducation communiste. Il m’a fallu bien des années pour en sortir – si j’en suis vraiment sortie. Le manichéisme fonctionne encore dans l’imaginaire d’aujourd’hui. Ce ne sont plus les communistes hors-la-loi contre les exploitants, mais les héros anti-communistes contre les sécuristes, les tortionnaires et les mouchards. Mais, dans ce communisme qui a englouti les vies de nos parents et qui semblait durer plus longtemps que nos propres vies, une autre catégorie de gens a existé, beaucoup pus large : ceux qui s’efforçaient de mener une vie normale, en ne faisant que les compromis inévitables. Cette appréhension d’un monde disparu est plus complexe et moins intéressante pour ceux qui ne l’ont pas vécu – les Occidentaux et la majorité des jeunes d’aujourd’hui. » (p. 235).

Retour au point de départ ? Les années romantiques n’étaient donc qu’une parenthèse ? Rien n’est moins sûr, en tout cas l’avenir le dira et surtout les jeunes, confrontés de nos jours en Roumanie à d’autres défis. En attendant, Gabriela Adameşteanu a de quoi être fière de les avoir vécues pleinement. La distance qu’elle peut afficher aujourd’hui par rapport à son propre parcours politique ne change en rien sa contribution politique à titre d’écrivaine, contribution si bien relevée par Thierry Guichard dans sa chronique publiée dans Le matricule des anges à la sortie de la traduction du roman Vienne le jour :

« C’est là que réside la grande force de ce livre : ne pas porter de discours sur les années de dictature roumaine, mais faire sentir, de l’intérieur, la prégnance incoercible du plomb que le pouvoir coule sur le quotidien des modestes. » (p. 256).

Notes

[1Les Années romantiques, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, préface de Jean-Yves Potel. Le texte original, paru sous le titre Anii romantici en 2014, a été revu par l’auteure en vue de l’édition française.