Blog • Une interview du roi Zog en exil à Londres en 1945

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France-Soir publiait, le vendredi 21 septembre 1945, un récit inédit du roi Zog, lorsque ce dernier était en exil en Angleterre. Qu’a-t-il raconté à l’envoyé spécial Jacques Pécheral ? « Je suis toujours roi d’Albanie », dit Zog 1er, bien que les huit Albanais d’Angleterre lui aient demandé de renoncer au trône !

(De notre envoyé spécial Jacques Pécheral)

Londres, 20 septembre.

La conférence des Cinq s’occupe en ce moment du sort de l’Albanie.

Mais nul ne semble se soucier de celui qui, jusqu’à l’invasion de ce pays par les troupes italiennes, le vendredi-saint de 1939, était roi de l’Albanie. Il s’appelait Zog Ier ; il avait épousé une jeune comtesse hongroise, Géraldine Apponyi, dont la mère s’est remariée à Nice avec le colonel français Giraud.

La jeune reine venait de mettre au monde un petit prince. En quelques heures, toute la famille royale dut quitter son palais de Tirana et, par des chemins difficiles à travers les montagnes couvertes de neige, gagner la frontière grecque.

Depuis, Zog 1er n’a plus guère fait parler de lui. Mais il se considère toujours comme le légitime souverain de l’Albanie.

Rendez les joyaux de la couronne !

— Je suis un descendant de grande famille, et non pas un fils de bûcheron, comme on l’a prétendu, me dit le roi Zog, que j’ai pu voir à Londres. Je ne suis pas arrivé en Angleterre en ayant dans mes valises des bijoux représentant deux millions de livres sterling... Aucune femme ne s’est suicidée pour moi à Tirana sur les marches du Monument aux morts...

Tels sont les trois points auxquels Zog 1er, ex-roi d’Albanie, qui vit en Grande-Bretagne depuis 1941, tient particulièrement. Il y tient même tellement qu’un hebdomadaire anglais du dimanche, ayant un jour affirmé le contraire, le roi Zog lui fit un procès et le gagna.

L’ex-roi d’Albanie a un autre souci : de toutes les majestés en exil, Il est celle dont on s’occupe le moins. A deux reprises pourtant, ceux de ses compatriotes qui vivent également en Grande-Bretagne se sont rappelé son existence : la première fois, ce fut en 1942 pour lui faire savoir que, s’il avait vraiment amené avec lui les joyaux de la couronne, il conviendrait qu’il en mît le montant à la disposition de l’ensemble des réfugiés. La deuxième fois, ce fut en 1944 pour lui dire que le peuple albanais considérait son éventuel retour en Albanie comme indésirable. Entre temps, Zog avait été informé que l’aviation anglaise et sud-africaine avait attaqué à grand renfort d’obus-fusées son Palais de Tirana, où les Allemands avaient installé leur Quartier Général, et que 56 coups directs avaient atteint l’édifice.

Le roi Zog prit sportivement cette dernière nouvelle. Quant aux demandes de fonds, il ne put répondre aux espoirs de ses compatriotes, en raison de sa propre impécuniosité.

Zog I revendique son trône

Pendant longtemps, le roi et sa famille ont vécu dans un vieux manoir perdu au cœur des collines de Chutern.

Zog a mené là une vie calme, recevant fort peu et n’ayant guère d’autres distractions que le verre e bière qu’il allait boire de temps en temps au « pub » du village voisin, tenu par Mrs Roberts. Mais les quelques serviteurs composant sa maison étaient en nombre insuffisant pour l’entretien d’un bâtiment de cette dimension. Les sœurs du roi, d’autre part, trouvaient l’endroit vraiment bien triste. Récemment, Zog est venu s’installer dans une simple villa.

Le roi Zog n’a pas, malgré sa vie de reclus, renoncé à reprendre son rôle politique. Auprès de lui, il a en permanence un conseiller, M Naci. Celui-ci s’occupe des rapports officiels du roi avec le gouvernement britannique.

La démarche des Albanais libres de Grande-Bretagne lui demandant de renoncer au trône n’a pas ému le roi Zog outre mesura, car, a-t-il fait remarquer : « en dehors de ma famille et de moi, il y a exactement huit Albanais en Grande-Bretagne, et cela peut difficilement être considéré comme une majorité. »

Un coup plus dur lui a toutefois été porté, en novembre 44, lorsque la demande qu’il adressa au gouvernement britannique pour qu’on le laissât repartir pour l’Albanie se heurta à une fin de non-recevoir polie, mais ferme, des autorités compétentes. Le Foreing Office pense visiblement qu’entre les grecs, les yougoslaves et les bulgares, il y a déjà suffisamment de chats à fouetter sans soulever par-dessus le marché une question albanaise.

L’aide à l’U.R.S.S.

Et pourtant, le roi Zog a, au moins une fois dans sa vie, apporté une aide directe à l’URSS. Il y a trois ans, son fils, le petit prince Leka, passant devant l’auberge de Mrs Roberts celle-ci lui donna des bonbons ; gravement, le prince lui tendit la pièce de deux shillings qui constituait tout son argent de poche. Soucieuse de ne pas le vexer, Mrs Roberts prit l’argent et le mit dans un tronc installé par elle sur le comptoir du bar pour y recueillir les contributions volontaires de ses clients à l’œuvre d’aide à la Russie créée par Mme Churchill.

La malchance s’est d’ailleurs acharnée sur Sa Majesté albanaise. Lors des grandes attaques aériennes allemandes sur l’Angleterre, une bombe pulvérisa les malles contenant les rutilants uniformes qui faisaient l’orgueil du roi Zog. Depuis, faute de coupons de textiles pour refaire sa garde-robe, il s’habille en simple civil.

Copyright by France-soir and J. Pécheral

Source : https://www.retronews.fr/journal/france-soir/21-septembre-1945/2459/3192067/

Article publié en albanais : https://www.darsiani.com/la-gazette/mbreti-zog-nga-anglia-per-france-soir-1945-une-jam-nje-pasardhes-i-nje-familje-te-madhe-dhe-jo-nje-druvar-sic-eshte-thene/

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