Musique ottomane, çengi et köçek, la danse du genre

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À l’époque ottomane, les danseuses çengi et les danseurs köçek exécutaient leurs chorégraphies très érotiques dans les tavernes et les harems. Sans que l’on identifie clairement leur genre. Aujourd’hui, les Roms des Balkans perpétuent cette tradition musicale séculaire. Histoire.

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Par Julien Radenez

Köçek de l’Empire ottoman (XIXe siècle)
DR.

Çengi est un mot turc dérivé du persan çang, signifiant la harpe. Quant à köçek, c’est un mot turc qui vient du persan kuçak, signifiant petit ou jeune. Par extension, çengi désigne une danseuse (rakkase) et köçek un danseur (rakkas). Néanmoins, dans les sources historiques, la distinction des genres reste confuse jusqu’au XXe siècle. D’autant plus que l’homme et la femme pouvaient interpréter le rôle du sexe opposé.

Le köçek était un garçon ou un jeune homme, habituellement travesti en femme. Sur la photographie ci-dessous, datée de la fin du XIXe siècle, le jeune danseur porte un sarouel (şalvar), une ceinture, une chemise, un veston et un fez.

Çengis (çengiler) d’une part et köçeks (köçekler) d’autre part sont apparus dans les palais des sultans, puis se sont répandus dans la société ottomane, surtout entre le XVIIe et le XIXe siècle. Dans les harems comme dans les tavernes (meyhane), ils pratiquaient une danse sensuelle et énergique, expressément érotique.

La musique, interprétée notamment par des joueurs de harpe (çeng), cithare (kanun), luth (lavta), violon (kemençe), flûte (ney) et tambour (davul, kudüm, bendir, def, etc.), correspondait au système makam classique, avec une prédilection pour les rythmes asymétriques dits boiteux (aksak) comme le karşılama ternaire en 9/8 et le çiftetelli binaire en 8/4. Les danseurs pouvaient marquer le rythme avec des sagattes (zil), castagnettes (çarpare) ou claquements de doigts.

Majoritairement grecs, arméniens, juifs et tsiganes, qui avaient le statut de dhimmi au sein de l’Empire ottoman, c’est-à-dire de sujet non-musulman protégé par le sultan, çengis et köçeks se sont professionnalisés et regroupés en compagnies, fixes ou itinérantes. Chaque troupe (kol) comptait entre une dizaine et plusieurs centaines d’artistes (danseurs, musiciens, chanteurs, acrobates, jongleurs, mimes, clowns, magiciens…). À l’occasion des cérémonies officielles, ils paradaient et se produisaient en spectacle de rue.

Çengis et köçeks ont considérablement influencé la musique et la danse orientales (raks şarkî). Au XIXe siècle, la plupart des çengis et köçeks stambouliotes auraient migré vers les Balkans, l’Anatolie et l’Égypte. Dans les Balkans, le köçek a perduré sous sa forme musicale grâce aux fanfares (duvački orkestri) et aux orchestres (čalgii ou orkestri). Ce sont principalement les Tsiganes (Roms) qui ont perpétué la tradition, à travers les célébrations familiales. Le mot turc köçek a donné kjuček [кючек] en bulgare, čoček [чочек] en serbo-croate et en macédonien, et çyçek/qyqek en albanais.