Blog • L’Ecole française de Belgrade va-t-elle s’installer sur le site controversé de Belgrade Waterfront ?

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Le Courrier des Balkans a reçu ce texte rédigé par des parents d’élèves de l’Ecole française de Belgrade.

Belgrade Waterfront
D.R.

Le 14 juin, le conseil de gestion de l’Association de parents d’élèves de l’École française de Belgrade convoque une Assemblée générale extraordinaire, afin de tenter d’obtenir de la majorité des parents un accord pour continuer des discussions déjà bien entamées avec Belgrade Waterfront. Il s’agit de construire une nouvelle école au sein de ce projet immobilier si controversé du groupe émirati Eagle Hills.

Nichée dans la verdure du quartier résidentiel de Senjak depuis 1951, protégée du brouhaha du centre-ville, l’École risque de se retrouver au milieu du plus grand chantier de Belgrade, et ce pour les années à venir. Des tours sensées accueillir 25 000 résidents dans de luxueux appartements sont en construction, tout comme des canalisations et des routes d’accès. La composition des sols entraîne elle-même des retards et des travaux délicats.

Le projet Belgrade Waterfront divise profondément les Belgradois et des manifestations sont régulièrement organisées depuis deux ans. Contrairement à ce que stipule le Constitution serbe, une lex specialis a permis l’expropriation de propriétés publiques et privées (chemins de fers serbes, Centre d’Exposition de Belgrade, etc.), non pas dans l’intérêt public, mais pour permettre au groupe émirati Eagle Hills de développer son projet commercial.

Cette lex specialis a aussi modifié le plan d’urbanisme de Belgrade et provoqué l’ire de la majorité des architectes et urbanistes de la capitale, révoltés qu’un « Dubaï des Balkans » s’installe là où se trouvaient des immeubles avant tout dédiés à la culture. Dans la nuit du 24 au 25 avril 2016, c’est à coups de bulldozers que quasiment tout le quartier de Savamala a été détruit, sous la garde de bandes cagoulées armées de battes de baseball et sans que la police n’intervienne. Des actions illégales qui ont provoqué la colère de milliers de Belgradois, d’un grand nombre d’ONG, et du Parlement européen, qui s’était fendu d’un rapport en mai 2017.

C’est donc avec stupéfaction qu’un grand nombre de parents de l’École française de Belgrade ont reçu la demande du Conseil de gestion de financer avec leurs propres deniers la construction d’une nouvelle école avec piscines, auditorium, terrains sportifs et piste d’athlétisme. Et ce pour la bagatelle de 12 millions d’euros. Non seulement ce projet dépasse de loin la capacité d’endettement financier de l’Association des parents d’élèves, mais la pousse à piétiner les principes et les valeurs de la République française, en légitimant un chantier symbole de l’absence d’État de droit.

Le déménagement est pourtant présenté comme indispensable pour les raisons suivantes : les normes de sécurité de l’École laissent à désirer, les classes sont petites, l’école ne peut accueillir un nombre plus conséquent d’élèves, il n’y a pas de salle de sport, de piscine, alors qu’on aimerait doubler les effectifs dans les quinze ans à venir...

La pression sur les parents s’accentue, avec comme menace une augmentation des frais de scolarité en cas de rejet du projet. Le Proviseur a ainsi envoyé six lettres aux parents, sous le format question des parents / réponse du Proviseur. Par exemple : « Question : Mon éthique ne me permettra jamais de voter pour une délocalisation sur le site de Belgrade Waterfront, et vous ? Réponse : Je suis Proviseur, fonctionnaire de l’État français, je suis missionné pour développer l’établissement afin d’en faire un outil d’excellence éducative. Pour ma part, à la place qui est la mienne, je n’ai aucune leçon à donner, aucun jugement à porter envers quiconque dans un pays qui me fait l’honneur de m’accueillir. »

Et au proviseur de conclure : « Je vous pose la question en retour : quelle est votre solution pour l’avenir de cet établissement ? », balayant ainsi d’une phrase la possibilité de continuer à chercher un autre terrain moins onéreux, ou d’améliorer les structures existantes et de travailler à leur agrandissement, ou encore mieux, d’insister sur l’adoption d’un accord qui permettrait des négociations avec la ville de Belgrade pour l’obtention d’un terrain, si ce n’est gratuit, du moins en dessous des prix du marché.

C’est ce manque de débat et de recherche de solutions alternatives qui a mobilisé les parents et leurs représentant. Un groupe est notamment né sur Viber pour partager et des rassembler des informations. La réponse ne s’est pas fait attendre : « L’instauration d’un système parallèle de communication avec les parents d’élèves viole de manière ostensible le règlement du conseil de gestion, qui nécessairement devra se pencher sur ce dysfonctionnement ». Menace donc ouverte de mesures disciplinaires pour les voix dissonantes, pouvant aller jusqu’à l’exclusion des membres qui ne soutiennent pas le projet. Et sourde oreille devant l’émoi des parents, préoccupé par le niveau pédagogique de l’École qui se dégrade d’année en année et le piétinement des valeurs républicaines qui sont les raisons essentielles pour inscrire son enfant à l’École française.