Blog • Yougoslave, un roman généalogique et son auteur, Thierry Beinstingel, le Fabrio de Bačka Palanka

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Thierry Beinstingel, Yougoslave, Fayard, Paris, 2020, 560 pages.

Nombreuses sont les ressemblances entre Yougoslave et Vježbanje života. Ce dernier roman raconte l’histoire de deux familles, l’une italienne et l’autre croate, vivant dans la ville de Rijeka, avec la famille italienne qui arrive du fin fond des monts Appenins et qui doit faire retour en Italie à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le livre de Beinstingel, la famille vient de l’Autriche, émigre une première fois dans les Balkans dans la ville de Bačka Palanka, une partie de la famille se rend en Bosnie à Zenica, de Zenica en Allemagne, à Berlin pendant la deuxième guerre mondiale, pour finir de s’installer enfin en France.

Dans le roman de Fabrio, il est question de l’exode istro-julien-dalmate, dans celui de Beinstingel l’immigration des Souabes, les populations de langue allemande lesquelles de l’Autriche à l’époque Empire Austro-Hongrois se rendent dans l’Est de l’Europe et encore des populations défoulées lors de la deuxième guerre mondiale et de l’après-guerre qui vaguent en Europe à la recherche de stabilité.

L’histoire toujours protagoniste

Comme dans Fabrio l’histoire avec un grande « h » côtoie l’histoire de famille, une histoire banale, faite d’un quotidien de survie pour des gens humbles qui auraient été bafoués par les événements historiques si quelqu’un n’en aurait pas raconté l’histoire.

Pour le livre de Fabrio tout est un roman du début à la fin, dans l’histoire de famille de Beinstingel on a forcément un roman inventé pour la période qui va dès 1791 jusqu’au début du XXème siècle. Après l’histoire de famille peut être reconstruite sur la base de quelques documents, vieilles photos, souvenirs, narrations consignées de père en fils. Les événements se font de plus en plus précis dès 1945 et Beinstingel ne doit plus imaginer ou inventer une profession, une rencontre pour ces personnages, parce qu’il peut simplement relater la vie de sa propre famille et sa vie aussi pendant l’enfance et l’adolescence.

Toutefois, aussi dans le récits des temps les plus proches, ceux qu’il a pu reconstruire, pour l’auteur il s’agit toujours de roman, parce que comme il dit “... est roman ce qui se frotte à ce qui fut, ce qui s’élabore en questions et non en réponses ; est roman ce qui navigue entre invention et mémoires ; est roman la langue que s’insinue entre ces interstices, celle qui rend hommage aux vies ténues qui nous ont précédés.”

Des langues, de la littérature et de la musique

Dans le roman il est aussi question des langues. Le mélange des langues est présent dans le texte, où à côté de l’allemand, il y a aussi le hongrois, le serbo-croate, et évidemment le français, la langue du texte et celle du côté français de la famille de l’auteur, la langue de l’auteur agrémentée de toute son histoire familiale.

Le grand-père de l’auteur se retrouvera à être nommé Georges sur son tombeau en France, après que pendant toute sa vie et lors de ses nombreuses pérégrinations, dans différents documents, il s’est vu appelé à tour : “Georg, Georga, Georgu, Duro, Gjuro, Dinom, Juraj”, écrit l’auteur en mélangeant les déclinaisons selon les différents cas du nom Georg en serbo-croate.
Mais il est aussi question de la langue française, cette langue parlée par Georges en France et qu’il utilisait pour s’exprimer faisant recours à des « [t]ermes que lui-même a adjoints dans le français qui n’était pas le sien, appris sur le tas, mots ajoutés par mimétisme, formant bloc et assemblant la langue qu’il s’est ainsi créée et qu’il m’a forcément transmise » écrit toujours l’auteur.
Dans le livre la littérature, comme l’histoire, fait de contrepoids aux événements familiaux. Différents auteurs de la littérature mondiale sont cités, tour à tour, en faisant toujours un parallèle entre leur production littéraire et leur vie, avec la vie des protagonistes du roman.

Pour en citer quelqu’un, outre à Tolstoï et Hugo dont on a déjà parlé, il y a aussi Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Ivo Andrić, Erich Maria Remarque, des poètes comme Blaise Cendrars, des peintres comme Pablo Picasso et dans les premiers livres du roman on peut dire qu’il y ait comme bande de son du Mozart, du Strauss et du Beethoven.

Pourrait-on penser que l’auteur ait voulu le soutien des arts des dernier siècle et demi pour embellir le conte généalogique ? Mais l’auteur veut-il vraiment embellir l’histoire de sa famille ?

Redonner de la dignité aux humbles

Plutôt que d’embellir une histoire familiale banale l’auteur veut lui donner de la dignité, raconter l’histoire de sa famille, lui donner de l’envergure à travers les siècles, c’est transformer un quotidien bancal, humble, personnel en de la littérature.

Remonter en arrière dans les siècles, détailler tous les mouvements migratoires d’une famille quelconque au cœur de l’Europe, c’est aussi soutenir et donner de la dignité aux flux migratoires de nos jours, c’est les regarder avec des yeux différents, soit pour ceux qui aujourd’hui accueillent dans leurs villes, que pour ceux qui se déplacent de leurs pays pour gagner ces villes.

L’auteur, sensible au thème de la migration, dans son livre cite aussi Marie Le Pen et sa position contraire aux migrants, avec ce livre il a voulu d’une certaine manière nous rappeler que nombreux d’entre nous ont partagé ce qu’aujourd’hui d’autre gens vivent dans leur quotient de migrants. Tout en donnant à ces derniers le message que les difficultés de la migration, de la recherche d’une maison, d’un travail peuvent avec le temps se résoudre et génération après génération retrouver ses descendants dans une situation d’intégration pleine dans le pays d’accueil.

  • Thierry Beinstingel, Fayard, Paris, 2020, 560 pages, 24 euros
  • Prix : 24.00 €
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