Blog • Andrej Stasiuk, l’hymne aux mondes de l’est

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L’Est, d’Andrej Stasiuk, traduit du polonais par Margot Carlier, Actes Sud, 2017, 320 pages.
Sur la route de Babadag, d’Andrej Stasiuk, traduit du polonais par Malgorzata Maliszewska, Paris, Bourgois, 2007, 363 pages

Andrej Stasiuk
DR

L’écrivain et voyageur polonais Andrzej Stasiuk le revendique et ce n’est pas si fréquent chez ses compatriotes. Il préfère l’Est à l’Ouest, il aime depuis des années parcourir et sillonner des pays comme la Russie, la Chine, la Mongolie, ces sociétés livrées depuis près de trente ans à des bouleversements majeurs, tant politiques qu’économiques et culturels. Et l’Occident n’est pas sa tasse de thé avec ses attraits matérialistes et consuméristes triomphants. Dans Sur la route de Babadag (ed. Christian Bourgois, 2007), il nous avait déjà laissé un récit enlevé de ses découvertes en Europe centrale et dans les Balkans, en particulier en Roumanie et en Albanie. « Laisse à ces idiots de journalistes les limites du monde. Ils ne savent pas vivre autrement que sous la tyrannie des impératifs géographiques. Dans la peur de l’Est et le désir de l’Ouest », lance-t-il à sa mère, un brin provocateur. Alors, hors de question pour lui d’aller se « trimbaler en Occident » et il s’étonne, presque dédaigneux, que les Etats-Unis, où il a effectué un bref séjour, « attire, subjugue et captive les peuples du monde entier ».

Lui-même est originaire de l’est de la Pologne, sur les bords de la rivière Bug, frontalière de la Biélorussie, un lieu chargé d’Histoire et de tragédies aux confins de deux mondes, une terre aux horizons boisés incertains et martyrisée par de multiples envahisseurs. Né en 1960, il rend de façon saisissante l’atmosphère de l’endroit lors des périodes les plus sombres de la guerre, nourri des confidences de sa mère et de proches. « Dans le silence absolu de cette époque d’avant l’électricité, les coups contre la porte en pleine nuit résonnaient comme une secousse d’effroi. Les villageois vivaient comme des bêtes, dans l’obscurité, l’oreille tendue. Des années entières à guetter le moindre bruit. Chaque nuit. Dans l’attente des pas et des voix. Avec la peur au ventre qu’ils arrivent. Des Allemands, des Soviétiques, des Juifs traqués, des partisans patriotes, des partisans internationalistes, des bandits, des voleurs ».

De très belles pages évoquent aussi la ville proche de Lublin, « carrefour des cultures, des langues, des religions et des climats », d’où ont disparu les traces des communautés juives qui y vivaient. Un passé comme gommé, effacé. Lui qui ne veut pas occulter les « sombres entrailles » de son pays constate avec effarement que personne parmi les siens ne parlait après-guerre dans son village des camps de la mort nazis proches comme celui de Treblinka. « On parlait de tout, de la vie, de la mort, des esprits, mais jamais des esprits juifs que le vent portait au-dessus des villages. Je ne me souviens même pas du mot +Juif+ ».

Andrzej Stasiuk est né à Varsovie où ses parents s’étaient installés après la guerre, quittant « la misère des étables » pour « les abîmes de la grande ville ». Il n’en reste pas moins fidèle à ces régions de la Podlachie ou des Beskides, ces appellations géographiques si peu connues en Occident et dont il quête inlassablement le génie du lieu.

L’Est est un beau récit fait de va-et-vient entre le passé et le présent, de rencontres, de choses vues et senties, campées en quelques mots et servies par une grande qualité d’écriture, comme ce face-à-face quelque part en Mongolie avec une bergère dans une yourte, qui traduit si bien les interrogations nées de l’observation des différences culturelles. « Parfois, nos regards se croisaient, mais elle ne détournait pas les yeux. Nous nous regardions du fond de nos univers respectifs. Enfermés chacun dans notre monde, et seules la curiosité ou l’imagination parvenaient à nous en libérer par moments ».

Andrzej Stasiuk, L’Est, Paris, Actes sud, 2017, 320 pages

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Les confidences recueillies auprès de sa mère tiennent une place particulière dans le livre et on devine cette brave dame quelque peu désarçonnée par ce fils voyageur, elle qui n’a bougé dans sa vie que contrainte et forcée, mue par la dureté des temps ou les bouleversements du monde. Andrzej Stasiuk dresse d’elle un portrait émouvant, celui d’une vieille dame qui ne voyait « pas cette chair à canon capitaliste » qui l’entourait dans la banlieue de Varsovie où elle finissait sa vie, « elle qui fut la chair à canon du communisme ». « Je lui propose d’aller là-bas, dans son village, ou ce qu’il en reste (…) Mais elle refuse. Elle n’a plus personne là-bas. Tout ce dont elle a besoin, elle le garde en mémoire. Les vivants d’autrefois, les morts ». Une vie immobile en quelque sorte. « Comme si elle appartenait à cet ancien monde qui n’évolue pas. Bien qu’elle l’ait quitté ». Et Andrzej Stasiuk a cette formule très réussie en se souvenant de sa grand-mère restée au village, qui "virevoltait dans son présent, heureuse de n’avoir affaire ni au passé ni au futur" ; le présent, aussi fragile soit-il, est préférable aux drames du passé ou aux inconnues de l’avenir que l’on redoute.

Car L’Est, c’est également et peut-être surtout le témoignage des convulsions de l’Histoire de ces dernières décennies sur les êtres, bien souvent de simples pions ballotés par des événements qui les dépassent et qu’ils ne peuvent que subir, un communisme à bout de souffle, pour lequel Andrzej Stasiuk n’éprouve guère de tendresse, et ce qui a suivi, qui l’effraie tout autant. « Je me suis rappelé le déclin continu auquel j’avais participé. Les années 1960, 1970 . La réalité semblait alors usée, fatiguée. Même le communisme, nous l’avions reçu abîmé. Ils nous l’avaient fourgué lorsqu’il était devenu clair qu’il n’y avait plus rien à en tirer, qu’il n’était plus qu’un cadavre, tout juste apte à produire quelques ultimes convulsions ».

En bon Polonais, il reconnaît avoir mis du temps à s’intéresser à la Russie. « Nous étions une génération totalement insensible à la cause russe » mais ses errances en Sibérie avec ses villes nouvelles à la « modernité obsolète » ou dans l’Altaï sont parmi les plus réussies.

Andrzej Stasiuk éprouve de l’empathie pour ces êtres perdus dans un monde nouveau et dur, dominé par un capitalisme sans complexe et au matérialisme vulgaire et débridé. La Chine lui fait peur, « ce pays qui montait doucement, grossissait, gonflait comme une vague cosmique en attendant de déferler sur le monde ». Il en est sûr : « Ce pays, l’un des plus vieux du monde, était le mieux placé pour savoir de quoi notre futur sera fait ».

L’auteur cède au pessimisme vers la fin du livre face à la vie qui s’emballe, de plus en plus oublieuse. « Le passé existera-t-il encore ? Qui en aura besoin pour mieux comprendre sa propre vie ? Il n’y aura peut-être que le futur. Cela ne m’étonnerait pas. Seul le futur fera l’objet de nos rêves et de nos désirs. La nostalgie du passé sera éradiquée. Tout simplement. (…) Nous ne penserons plus qu’à notre propre plaisir et à ce que nous allons pouvoir nous offrir. Acheter encore et encore. Il n’y aura plus d’esprits, de souvenirs, de mémoire et même d’histoire ».