Blog • À Banja Luka, la rivière Vrbas a trouvé ses défenseurs (6/10)

|

Contre la pollution et les infrastructures qui menacent de dénaturer le Vrbas, les pratiquants des sports aquatiques s’allient aux écologistes pour préserver la rivière. Dans leur viseur, les déchets et les centrales électriques qui changent la forme des cours d’eau et perturbent la faune vivant à proximité.

Par Pierre-Olivier Chaput, Naida Mlinarević et Miloš Ratkovac

<p />Des dajaks sur le Vrbas. Photo : Club de Dajak de Banja Luka</p>
Des dajaks sur le Vrbas. Photo : Club de Dajak de Banja Luka

Le dajak – prononcez dayak – est un sport de propulsion. Pour avancer, le dajakaš plante une perche dans le fond de la rivière, debout sur une embarcation qui tient du mélange entre le paddle et la gondole. “Le dajak est une ancienne tradition”, raconte Andrej Zamolo, 42 ans “dont 32 dans un bateau” et président du club de Banja Luka qu’il a fondé en 2010. “Avant qu’il n’y ait des ponts, c’était le moyen idéal de transport de marchandises et de personnes à travers la rivière.

Depuis sa source sur les pentes du mont Vranica, le Vrbas parcourt environ 250km dans l’ouest de la Bosnie-Herzégovine avant de rejoindre la Save, qui se jette elle-même dans le Danube. Sur son chemin, il serpente à travers Banja Luka, où il est devenu un terrain de jeu apprécié des amateurs de rafting, de kayak et de dajak dans les circuits de la vallée. Traité, il fournit la ville en eau potable.

Sur ses berges, les pêcheurs règnent. L’association sportive de pêche de Banja Luka, fondée en 1926, est forte de 1300 membres. Elle comprend également trois garde-pêches qui contrôlent la légalité de la pratique. Parmi eux, Marinko Popović, qui y travaille depuis 24 ans : “Nous gérons 100 km de rives”, indique-t-il.

<p />Marinko Popović, garde-pêche depuis 24 ans, dans la salle des trophées du club. Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
Marinko Popović, garde-pêche depuis 24 ans, dans la salle des trophées du club. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Du côté des amateurs d’eau sauvage, Aleksandar Pastir se rappelle de la fondation du club de rafting du canyon, en 2003 : “À l’époque, j’étais membre d’un club de plongée. Des Slovènes sont venus et nous ont montré le rafting. Ce sport nous était totalement inconnu.” La même année, il fonde l’association avec un groupe de passionnés et rejoint la fédération mondiale.

Ennemis communs

Ces trois sportifs, au mieux destinés à se saluer lorsqu’ils se croisent autour de la rivière, ont été réunis par la découverte d’ennemis communs : la pollution et les centrales hydroélectriques. Prisés dans la région, barrages et turbines se sont multipliés sur les fleuves et les rivières. En amont, le Vrbas lui-même en compte déjà une poignée. Ces infrastructures, en plus de dévier le fleuve durant leur longue construction, conditionnent son débit. Or le rafting nécessite des eaux vives, le dajak requiert une profondeur assez faible, et la pêche nécessite des habitats stables et accessibles pour les poissons.

Notre plus grand ennemi est l’oscillation du niveau d’eau”, explique Marinko Popović. “Nous avons des oscillations quotidiennes allant jusqu’à deux mètres”, renchérit Viktor Bjelić, vice-président d’une association écologiste, le Centre pour l’environnement. Pour cet activiste comme pour le garde-pêche, ces variations brutales du niveau de l’eau causées par les barrages et les centrales ont des effets délétères sur la faune : les œufs des poissons comme les nids des oiseaux se retrouvent submergés, noyés sous des quantités d’eau imprévisibles ou au contraire, soudainement à sec.

<p />Les pêcheurs du Vrbas utilisent ces cannes à pêche au moulinet particulier adaptés aux eaux rapides de la rivière. Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
Les pêcheurs du Vrbas utilisent ces cannes à pêche au moulinet particulier adaptés aux eaux rapides de la rivière. Photo : Pierre-Olivier Chaput

L’hydroélectricité, une nécessité ?

Pourtant, l’organisme public Vode Srpske (“Les Eaux de la République serbe de Bosnie-Herzégovine”), assure être attentif. “Nous vérifions que ni le fonds ni la quantité d’eau ni les rives ne sont perturbés", déclare Aleksandra Kovačević, spécialiste senior de la protection de l’eau. Pour elle, les centrales hydroélectriques sont une nécessité. Et aussi la source de production d’électricité la plus propre dont dont dispose le pays, et qu’elle estime encore à développer.

La Bosnie-Herzégovine ne possède pas d’industrie solaire ou éolienne”, déplore Viktor Bjelić, rendant ces sources d’énergie absentes du pays. Son association a sollicité des expertises sur l’impact et la rentabilité des centrales électriques, et son bilan est sans appel. Pour lui, ce sont des gouffres écologiques et financiers.

<p />Viktor Bjelić, vice-président du Centre pour l’environnement de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
Viktor Bjelić, vice-président du Centre pour l’environnement de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Aussi, lorsqu’en 2004 la République serbe de Bosnie-Herzégovine projette de construire deux nouvelles centrales, situées à 15 et 25 kilomètres en amont de Banja Luka, la réaction citoyenne ne se fait pas attendre. Une trentaine d’associations se rassemblent et forment la “Coalition pour la défense du Vrbas”. Leur pétition parvient à recueillir près de 17 000 signatures, une performance inédite pour cette ville de 200 000 habitants. “Le Parlement de Banja Luka a ensuite émis un avis négatif sur le projet”, se souvient Viktor Bjelić, avant que le gouvernement et la compagnie d’électricité ne finissent par le retirer.

“Personne n’avait réalisé que nous avions cette force”

Nous étions des jeunes passionnés et ni l’État ni personne d’autre n’avait réalisé que nous avions cette force”, sourit le rafteur Aleksandar Pastir dans un café qui surplombe la rivière. Tandis qu’il s’exprime avec sa moustache taillée et sa carrure imposante, un petit héron se pose sur un rocher au milieu du courant. Près des saules qui peuplent les rives, des corneilles mantelées à la robe grise et noire particulière secouent leurs plumes mouillées.

En 2009, le canyon en amont de la ville a accueilli la Coupe du monde de rafting. Une exposition décisive pour “montrer à l’État qu’il est possible d’investir dans autre chose que l’hydroélectrique”, explique le rafteur. Avant de conclure : “Bien sûr, en termes financiers, nous ne pouvons pas nous comparer au secteur de l’énergie. Cependant, le monde ne tourne pas uniquement autour du profit.

<p />Aleksandar Pastir, responsable du Rafting Club Kanjon de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
Aleksandar Pastir, responsable du Rafting Club Kanjon de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Si bien que s’ils restent tous attentifs aux projets hydroélectriques, ces défenseurs inopinés du Vrbas ne se limitent pas à ces actions de veille. Le club d’Andrej Zamolo a rapidement fondé sa section environnementale. En plus de nettoyer régulièrement les zones de navigation, ses membres ont participé à une initiative nommée "Clean Vrbas" avant d’en lancer une autre appelée “Let’s do it” au cours desquelles la rivière et ses rives ont été soulagées des détritus accumulés. À l’occasion de leur première régate, les rafteurs disent avoir nettoyé 15 kilomètres de rivière et sorti plus de trente épaves de voitures de l’eau.

Nous n’avons pas réglé le problème des eaux usées.

Aleksandar Pastir et Andrej Zemolo fondent leurs espoirs dans la prise de conscience écologique qu’ils estiment plus forte chez les jeunes générations. “Nous ne sommes pas des services publics ou des nettoyeurs”, insiste le premier. Et de rappeler que “nous n’avons pas réglé le problème des eaux usées”.

Des égouts directement à la rivière

En raison des lacunes du système d’assainissement, la rivière quitte la ville beaucoup moins propre qu’elle n’y a pénétré. D’après Aleksandra Kovačević, “seulement 60% de la partie urbaine de Banja Luka est raccordée à l’assainissement”, et ce taux faiblit dans les zones rurales. Une partie significative des eaux usées est directement déversée dans le Vrbas. Et ce sans même parler des épisodes de pollution industrielle.

Seulement 60% de la partie urbaine de Banja Luka est raccordée à l’assainissement.

De plus, la rivière est dépourvue de station d’épuration. Aussi, si la spécialiste estime la situation “satisfaisante” sur bon nombre de critères, elle l’est par exemple beaucoup moins au point de contrôle de Delibašino Selo, quelques kilomètres après la sortie de la ville. Des données qui concordent avec les observations du pêcheur Popović, pour qui “en dehors de la ville, c’est une rivière propre où les poissons sont sains. Le drainage et la pollution ne commencent qu’au centre-ville.” Alors, poursuit Aleksandra, “nous comptons sur la qualité de la rivière Vrbas et son pouvoir d’auto-épuration pour nous aider un peu”.

<p />La rivière Vrbas ressort de Banja Luka chargée des eaux usées d’une bonne partie de la ville. Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
La rivière Vrbas ressort de Banja Luka chargée des eaux usées d’une bonne partie de la ville. Photo : Pierre-Olivier Chaput

Pour expliquer ces manquements, la spécialiste pointe du doigt le coût de la collecte et du transport des eaux usées, dont la responsabilité incombe aux municipalités. Tout en rappelant que “beaucoup plus d’actions ont été faites ces 10 dernières années que les quinze ou vingt précédentes”. “Nous avons reconnu qu’il s’agit d’un problème important”, poursuit-elle. Tri des déchets, réduction de l’utilisation de sacs plastiques, “des changements se produisent, ils peuvent être lents et peut-être en retard par rapport à certains pays d’Europe, mais ils existent et il est important qu’ils se mettent en marche”.

“Approche holistique”

La répartition des pouvoirs au niveau gouvernemental y est aussi pour quelque chose. Interrogé, le ministère de l’Écologie s’est contenté d’affirmer “soutenir les initiatives environnementales”, tout en renvoyant la balle au ministère de l’Agriculture qui détient aussi le portefeuille de l’eau.

<p />Même large de plusieurs dizaines de mètres, le Vrbas reste très peu profond durant sa traversée de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
Même large de plusieurs dizaines de mètres, le Vrbas reste très peu profond durant sa traversée de Banja Luka. Photo : Pierre-Olivier Chaput

La plupart des centrales ont été imaginées dans les années 90, avec des mesures faites il y a 30 ou 40 ans.

Une séparation des compétences à l’opposé des méthodes du Centre pour l’environnement qui revendique une “approche holistique” pour aborder la situation à partir des aspects touristiques et géologiques aussi bien qu’économiques et géographiques. Pour l’ONG, les autorités n’ont pas de stratégie claire et manquent de connaissances et d’ambitions pour se lancer dans les nouvelles technologies. “La plupart des centrales ont été imaginées dans les années 90, avec des mesures faites il y a 30 ou 40 ans.

Depuis, le climat a changé, les sécheresses et le manque d’eau sont devenus réguliers. Entre décarbonisation et adaptation au changement climatique, l’avenir énergétique de la région et du Vrbas sont liés. “Nous ne faisons pas ça pour être vus, nous sommes constamment dans la nature car nous en sommes amoureux”, parachève Andrej Zamolo qui, en compagnie des autres défenseurs du Vrbas, compte bien continuer à se faire entendre afin que la rivière continue de s’écouler.

<p />Photo : Pierre-Olivier Chaput</p>
Photo : Pierre-Olivier Chaput

Les auteurs

Pierre-Olivier a étudié au CUEJ à Strasbourg. Aujourd’hui, il pige pour plusieurs médias. À Banja Luka, il a suivi la rivière et a observé ses oiseaux. “Celui que l’on aura le plus rencontré reste le vautour. Pas dans le ciel à tournoyer (...), non, mais sur les murs."
Retrouvez son Making-Of sur le site de Téméco.

Si Naida n’avait pas choisi le français, elle aurait étudié le journalisme. Cet atelier est donc un peu l’occasion de lier ses deux passions. Avec Miloš et Pierre-Olivier, elle a choisi l’environnement en suivant la trace d’une rivière qui coule aussi dans son village natal.
Retrouvez son Making-Of sur le site de Téméco.

Miloš étudie le français à l’Université de Banja Luka. Il parle aussi couramment anglais et s’intéresse aux sciences, à l’art et à la philosophie. De cette semaine, il retient : “Ce qu’on a fait était parfois amusant, parfois déroutant et parfois vraiment utile et éducatif.
Retrouvez son Making-Of sur le site de Téméco