Blog • La révolte de trois vieilles dames excentriques

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Baba Yaga a pondu un œuf, de Dubravka Ugrešić, traduit du croate par Chloé Billon, Christian Bourgois éditeur, 2021

Beba, Pupa et Kukla sont trois vieilles dames rongées par le grand âge et ses infirmités, venues de Croatie soigner leurs maux dans un centre thermal tchèque. Dubravka Ugrešić nous livre avec Baba Yaga a pondu un œuf un récit extravagant et grimaçant sur la vieillesse qui, au-delà de son côté parfois farce, est un véritable cri de révolte contre la place que l’on assigne aux personnes âgées dans nos sociétés et tout particulièrement aux femmes.
Beba, Kukla et Pupa sont excentriques, acariâtres, difformes, vraies sorcières des temps modernes, à l’image de la fameuse Baba Yaga, la sorcière que l’on retrouve dans toute la mythologie slave.

Dubravka Ugrešić, qui a dû beaucoup s’amuser à écrire son livre, inscrit son histoire sur fond d’un mythe populaire très ancien, qui lui donne une dimension quelque peu fantastique et irréelle. Une obscure spécialiste d’études slaves, qui n’est autre que l’auteure, fournit dans la troisième partie les explications nécessaires aux lecteurs peu avertis pour comprendre les correspondances entre ces personnages loufoques et tragiques et le mythe de Baba Yaga.

Beba et son corps vivaient dans un état d’animosité mutuelle (...) Son corps s’était méchamment vengé

« Beba et son corps vivaient dans un état d’animosité mutuelle (...) Son corps s’était méchamment vengé, plus rien ne lui appartenait ». Ce sont là des phrases terribles sur le sentiment de déchéance physique chez une femme affublée de seins énormes et qui lutte contre les ravages des années. Ses deux amies ne sont guère mieux loties : Pupa, léthargique dans son fauteuil roulant et Kukla, et la gigantesque Kukla, qui « avait enterré trois maris et était restée vierge, presque au sens littéral du terme ».

  • Dubravka Ugrešić, Baba Yaga a pondu un oeuf, Christian Bourgois, Paris, 2021, 448 pages, 23,50 euros.
  • Prix : 23.50 €
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Le trait est souvent appuyé, les êtres grotesques. On retrouve ces caractéristiques en début d’ouvrage dans le portrait terrifiant de la mère de la narratrice, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Mais il y a aussi du burlesque dans Baba Yaga a pondu un oeuf, comme ce jeune masseur bosnien en érection perpétuelle depuis qu’une grenade serbe a failli le tuer. Son état change... au moment où il devient amoureux d’une troublante jeune fille, Rosie, qui a droit à quelques lignes de tendresse émue devant la beauté de la jeunesse.

Les comptes seront réglés

« Plus nous vieillissons, moins nous pleurons. Il faut de la force pour pleurer. Quand nous sommes vieux, ni les poumons, ni le coeur, ni les glandes lacrymales, ni les muscles n’ont plus de force pour un grand malheur. La vieillesse est une sorte de sédatif naturel, peut-être parce que la vieillesse en elle-même est un malheur ».

Le meilleur du livre réside dans sa dimension résolument féministe et polémique pour dénoncer la « terrifiante invisibilité » dans laquelle la société voudrait cantonner les femmes âgées et le sort des femmes en général. Une Dubravka Ugresic en colère, rêvant d’une « Internationale des Babas », nous livre ses meilleures pages. « Les comptes seront réglés un jour ou l’autre. Tôt ou tard, mais ils seront réglés. Car imaginons que les femmes (qui ne constituent qu’une négligeable moitié de la population, n’est-ce pas ?), les Baba Yagas, sortent leur épée de sous leur oreiller et se mettent à régler leur compte ?! Pour chaque gifle, chaque viol, chaque insulte, chaque injure, chaque crachat qui a atterri sur leur visage ».

Née en 1949, Dubravka Ugresic, qui fut traitée de « sorcière » par les nationalistes de son pays, n’est pas plus tendre pour le monde actuel. Plus qu’écrivaine croate, elle préfère se qualifier de « post-yougoslave, post-nationale ou transnationale » et vit aux Pays-Bas depuis 1996.
Elle expliquait au magazine européen en ligne Political Critique sa passion pour la culture tchèque et de l’Est de l’Europe. « Je m’efforce de faire des références aux littératures de l’Europe centrale et orientale car elles n’ont pas la reconnaissance qu’elles méritent ». Et chaque fois que ses livres sont traduits dans des langues telles que l’anglais, le français ou l’allemand, « c’est comme si j’introduisais en contrebande les valeurs littéraires négligées de l’Europe centrale et orientale dans la littérature mondiale ».