Blog | Espaces (géopolitique) yougoslaves et dernières nouvelles des Balkans occidentaux : pas de nouvelles, bonne nouvelle ?

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Une expression ancienne, celle d’« espace yougoslave », revient à la mode, comme quelques-unes de ses déclinaisons, nous y revenons afin d’introduire les conclusions d’une récente étude, faisant le bilan sur l’état des arts dans les Balkans occidentaux, rédigée par l’ISPI, l’Institut d’études de Politique Internationale de Milan.

Espaces yougoslaves

« Espace yougoslave », c’est à l’origine une expression qui date des années 1990, l’idéateur de la définition et du concept est le Professeur Ivan Ðurić [1]. Pour l’auteur l’expression indiquait les pays issus de l’ancienne Yougoslavie, parmi lesquels, après le démantèlement de la Confédération, il restait quelque sorte d’union constituée par des liens historiques, socio-culturels et notamment par la possibilité de se comprendre en parlant des langues similaires.

Récemment, aussi dans un article du Courrier des Balkans en l’occasion d’une interview à un autre professeur, Dragan Markovina, on a récupéré dans le titre l’expression d’espace, cette fois post-yougoslave. D’ailleurs du temps s’est passé depuis le démantèlement de l’ancienne Yougoslavie, et de l’époque des études menées par Ðurić (Espace post-yougoslave : « Accepter la défaite de la gauche et résister comme les partisans ») [2]. Cela souligne comme le terme a toujours été à la monde et différentes en ont été les déclinaisons dans le temps.

Il y a une dizaine d’années c’était le cas de la définition d’« espace virtuel yougoslave », créée par un chercheur italien Francesco Mazzucchelli [3]. Mazzucchelli construit un corpus de sites web traitant de l’ancienne Yougoslavie, comme sujet, et entretenus par la diaspora yougoslave dispersée dans le monde. A travers une étude effectuée, au moyen de l’analyse de réseaux, ou la recherche des relations entre des nœuds placés dans l’espace, il a essayé de voir s’il existait des liens entre ces sites web et les pays originaires de l’ancienne Yougoslavie.

Moi aussi, dans la même année, j’avais présenté à une conférence une étude similaire, en prenant toujours en considération l’analyse de réseaux comme instrument de visualisation d’éventuels liens. Les données que j’avais analysées étaient relatives aux flux commerciaux entre les pays des Balkans pour démontrer la présence ou moins d’échanges commerciaux entre ces pays et la direction de ces mouvements de marchandises [4].

Tous les deux, on était partis du concept non plus d’espace, mais de « sphère » emprunté à Tim Judah, journaliste de The Economist qui, dans un article publié en 2009, introduisait le concept la Yougosphere [5].

La « Yougosphere »

Pour Tim Judah la « Yougosphere » était la présence d’un terrain de relations et d’échanges entre particuliers des pays issus de l’ancienne Yougoslavie, qui entrainait l’existence d’une aire commune ayant ses racines dans des expériences partagées dans le passé sur le plan commercial et des affaires, par le moyens de la possibilité de communiquer par des langues similaires.

Mon approche était plus voisine à l’originelle idée de Judah, comment elle avait été publiée dans “The Economist” en 2009, ou l’évaluation de la facilité dans les échanges commerciaux, due à l’ancienne habitude de ces échanges.

Mazzucchelli au contraire soulignait de l’idée de Judah, la présence de similitudes en termes culturelles, ou le possible partage de la mémoire historique, cette ultérieure nuance avait été développée par Judah dans ses écrits successifs [6].

Inutile dire que les deux approches de recherche ont porté à des résultats similaires. Côté flux commerciaux, tout comme côté reconstruction d’un espace numérique de l’ancienne Yougoslavie de la part de la diaspora. Il y a évidemment des liaisons qui sont restées dans les flux commerciaux, comme dans l’attachement à des mémoires communes. Toutefois, il n’y avait pas de volonté de reconstruction géopolitique d’un espace provenant d’en bas, ou de la communauté des hommes d’affaires ou de la diaspora, dans les deux cas il s’agissait simplement de modèles d’apprentissage partagées.

Maintenant il y a des nombreuses études sur les « communautés », soient-elle réelles ou virtuelles, mais à l’époque c’était plutôt de l’expérimentation et les recherches visaient à individuer des formes de « gouvernance expérimentale » aussi à travers le partage de modèles d’apprentissage et de conduite venant d’en bas.

Toutefois, dans les deux études on a vu que, dans le cas des flux commerciaux, ceux-ci étaient présents aussi et surtout envers l’UE. Notamment grâce aux accords commerciaux préférentiels qui étaient en vigueur à l’époque et qui visaient à offrir une sorte d’aide financière par la voix d’échanges commerciaux avec les pays participant au Processus de stabilisation et d’association. Dans le cas de la diaspora s’exprimant sur le net, il s’agissait pour la plupart de blogs de particuliers exprimant de la yougonostalgie à des finalités de partage de la mémoire commune, plutôt qu’à des finalités politiques de reconstruction nationale.

Mais aucun doute que ces liens sont là et qu’ils pourraient porter fruit comme terrain commun. Ce serait intéressant répéter les analyses faites en 2012 pour voir si aujourd’hui les données ont changé. En effet, d’une part les accords préférentiels de commerce, étant des mesures exceptionnelles, pourraient n’exister plus, les conditions des pays qu’y jouissaient sont changées, la Croatie par exemple est devenue un pays adhérant à l’Union, et enfin le cadre général du Processus d’adhésion a subi une réforme en 2018.

Du côté des échanges sur internet, la pandémie a multiplié les liens numériques en obligeant à utiliser les réseaux sociaux pour communiquer faute de la possibilité de voyager. Là aussi il serait intéressant de voir comment les choses ont évolués au sujet de la conduite de la diaspora yougoslave sur le net.
Pas de nouvelle : bonne nouvelle ?

En réponse à la question si la « Yougosphere » a subi un changement dans le temps, voilà le retour de Tim Judah. Il a apparu à l’écran dans la visioconférence de présentation de la dernière étude sur les Balkans de l’ISPI, engagé dans un entretien avec deux des anciens envoyés spéciaux de l’Union européenne dans les Balkans [7].

A entendre la conversation parmi Judah et les deux anciens envoyés spéciaux rien semble avoir changé. De mots comme « Yougosphere », évidemment, mais aussi « balkanisation » et « européisation » retournent dans le discours, comme aussi le « manque de volonté politique » des deux côtés, soit l’Union européenne que les Balkans occidentaux et « intérêt géopolitique » [8].

Mais malheureusement il y a une mauvaise nouvelle. L’événement cité a servi de présentation des résultats du dernier rapport de l’ISPI sur la région dans lequel on souligne que la pandémie n’a fait qu’empirer des dynamiques déjà présentes depuis quelques années. Et que notamment il est évident que la Serbie a « attrapée le virus de l’autoritarisme », au moyen du recours à la « diplomatie des vaccins et des masques » instrumentalisée par le Premier serbe Vučić.

Le seul espoir pour une relance démocratique dans la région repose sur les mouvements citoyens et sur l’heureux retour des électeurs dans les urnes, comme dans le cas des élections au Monténégro qui ont enfin vu la chute de Milo Ðukanović. Tout cela est bien expliqué dans le rapport de l’ISPI sur les Balkans occidentaux qui vient d’être publié en mai 2021 [9].

Notes

[1Ðurić Ivan, Gabriel Blis (éditeurs) « Glossaire de l’espace yougoslave », 1999, Paris, Collection Balkanique, L’Esprit des Péninsules, p. 302.

[2Article traduit de l’originel paru dans la revue Monitor, propos recueillis par Nastašja Radović, publié le mercredi 26 mai 2021 dans « Courrier des Balkans ».

[3Mazzucchelli Francesco “What remains of Yougoslavia ? From the geopolitical space of Yugoslavia to the virtual space of the Web Yugosphere”, Avril 2012, e-Diasporas Atlas Programme de recherche TIC-Mirgrations, Fondation Maison des Sciences de l’homme, Paris.

[4Grbac Deborah “European Union enlargement to Western Balkans. The ‘European model’ in the light of the ‘network analysis’. Do we really want to reconstruct Yugoslavia ?”, contribution présentée au Colloque “Network Learning in Transnational Governance”, Area : European Governance, Warwick, 8th-9th November 2012, organisé par le projet de recherche GR:EEN (Global Re-Ordering : Evolution through European Networks) FP7 – Europe’s role in the emerging global order.

[5Judah Tim “Entering the Yougosphere”, The Economist, 20th August 2009.

[6Judah Tim “Good news for the Western Balkans. Yugoslavia is dead, long live the Yugosphere”, LSEE Papers on South Eastern Europe, Crowes Complete Print, London, November 2009.

[7Il s’agissait de Carl Bildt et de Miroslav Lajčak. Le Colloque international s’est tenu le 4 mai 2021 sous le titre : « The Geopolitical gambles in the Balkans ».

[8Les enregistrements sont disponibles à la page : https://www.ispionline.it/it/eventi/evento/geopolitical-gambles-balkans

[9Fruscione Giorgio, Magri Paolo (éditeurs) “The Pandemic in the Balkans : geopolitics and democracy at stake”, ISPI, Ledizioni LediPublishing, Milano, 2021, disponible à la page : https://www.ispionline.it/it/pubblicazione/pandemic-balkans-geopolitics-and-democracy-stake-29886.