En Roumanie, l’accès à l’avortement se réduit comme peau de chagrin

| |

En Roumanie, avorter est devenu une mission de plus en plus difficile. Sous la pression de l’Église et des ONG pro-vie, avec la complicité de l’État, les femmes sont en train de perdre ce droit fondamental, tandis que l’éducation sexuelle à l’école et l’accès à la contraception font cruellement défaut. Reportage.

Cet article est accessible gratuitement pour une durée limitée. Pour accéder aux autres articles du Courrier des Balkans, abonnez-vous !

S'abonner

Par Florentin Cassonnet

Une messe à l’entrée d’un hôpital de Iași, grande ville de l’Est de la Roumanie.
© Tudorel Rusu

Kai raconte son histoire assise au bureau de sa petite chambre d’étudiante, en périphérie de Bucarest. Après avoir grandi en Afrique du Sud, la jeune femme de 22 ans est revenue au pays en 2017 pour suivre des études de vétérinaire. L’été dernier, elle s’est retrouvée dans l’appartement d’un garçon après une soirée arrosée avec des amies. Là, Kai a fait un black out. Quand elle a repris conscience, elle était nue sur le lit du garçon qui l’avait invitée, avec des douleurs. « Ses colocataires se sont mis à applaudir quand ils m’ont vue. Moi, je suis partie en vitesse. » Trois jours plus tard, Kai se rend compte qu’elle est enceinte. Une amie lui conseille d’aller à la police. Elle va d’abord voir le garçon qui l’a violée pour lui dire qu’elle est enceinte et qu’elle a besoin d’argent pour avorter. « Il m’a dit : ’Je te le donne si tu me suces’. Je l’ai giflé, je suis rentrée chez moi et j’ai appelé la police. »

Son violeur a fini par proposer de lui donner l’argent si elle retirait sa plainte. Ce que Kai a refusé. Pour trouver un établissement médical, la jeune femme tape « clinique avortement Bucarest » dans Google et appelle le premier numéro. La personne au bout du fil lui demande si c’est sa première grossesse et son premier avortement. Avant de lui dire : « Malheureusement, nous ne pouvons pas, car on l’a fait une fois et la fille a fini par mourir. Mais je peux vous envoyer des vidéos pour vous aider avec la maternité. » Kai décline et raccroche, mais cela ne l’a pas empêchée de recevoir en spams des vidéos anti-avortement.

C’est à ce moment-là qu’elle fait la rencontre d’Andrada Cilibiu, de l’association Centrul Filia, sur recommandation d’une amie. Andrada lui indique des cliniques privées et hôpitaux publics où l’on pratique l’IVG. Mais à chaque fois, quelque chose bloque. Le temps passe, et Kai s’inquiète de plus en plus, sachant parfaitement que le délai légal pour une IVG est de quatorze semaines en Roumanie. La troisième clinique lui a même fait une échographie et le docteur a tourné l’écran pour qu’elle voie l’embryon. Puis, il lui a mis entre les mains une image de l’échographie. Avant de dire : « Malheureusement nous n’allons pas pouvoir vous faire l’IVG, nous craignons que vous ne saigniez trop. Vous devez aller à l’hôpital ».

C’était si douloureux ? Eh bien peut-être que vous serez plus prudente la prochaine fois !

Finalement, Kai se rend dans un hôpital public recommandé par Centrul Filia. Elle précise au docteur qu’elle s’est fait violer et qu’elle a besoin au plus vite d’une IVG. Elle ne souhaite pas d’avortement médicamenteux, redoutant que « ça ne marche pas à 100% » et demande un curetage sous anesthésie. Comme c’est un dimanche, le gynécologue lui propose de revenir le lendemain. Le lundi, on lui dit : « Malheureusement, on ne peut pas le faire aujourd’hui, car c’est une fête religieuse en Roumanie ». Le mardi, Kai arrive à 8h le matin. À midi, elle attend toujours. À 17h, pareil. Elle finit par s’adresser aux infirmières, qui ne savent rien, appelle le docteur, qui ne répond pas. 20h ont déjà sonné quand un interne finit par lui dire que le médecin a eu une urgence et qu’il ne pourra pas l’opérer avant le lendemain.

Kai passe donc la nuit à l’hôpital. Lors de l’opération, elle souffre énormément malgré une dose d’anesthésie. « C’est la pire douleur que j’ai jamais eue », souffle-t-elle. Mais les infirmières lui disent d’arrêter de bouger et le docteur ne lui adresse pas la parole... C’est tout juste s’ils s’interrompent le temps que Kai vomisse de douleur. « C’était interminable, le docteur me disait ’encore une minute’... » Kai compte dans sa tête, avant de perdre conscience. Quand elle se réveille, une infirmière lui dit que l’avortement est terminé. « Le docteur est sorti de la pièce sans m’avoir adressé la parole. » Kai s’assoit, se met à pleurer, toujours en souffrance.

« C’était vraiment si douloureux ? », lui demande une infirmière. « Oui, c’était horrible », répond Kai. « Eh bien, peut-être que vous serez plus prudente la prochaine fois », lui assène l’infirmière. « J’ai été violée », rétorque Kai. Les infirmières s’excusent et commencent enfin à être un peu attentionnées. Son agresseur a déménagé en Allemagne. La police a affirmé à Kai que c’était « un problème personnel à régler entre eux », sans ouvrir de procédure judiciaire.

Aussi terrifiante soit-elle, l’histoire de Kai n’est pas unique. Elle illustre ce que les Roumains savent tous intimement : mieux vaut ne pas avoir besoin d’aller se faire soigner... Et encore, la situation à Bucarest est meilleure que dans les campagnes.

La Roumanie compte environ 220 hôpitaux publics avec une section gynécologie où les femmes peuvent en théorie obtenir une IVG. Mais en pratique, chaque année, de moins en moins d’hôpitaux offrent ce service. L’évolution des chiffres est brutale. En 2019, une enquête de The Black Sea révélait que 60 hôpitaux publics sur 190 contactés disaient ne pas pratiquer l’avortement, soit presque un sur trois. Quand la pandémie de Covid-19 est arrivée, la situation est devenue « très inquiétante », explique Andrada Cilibiu, de Centrul Filia. Sur les 112 hôpitaux publics contactés, seuls douze pratiquaient l’IVG en avril 2020, et aucun à Bucarest. En novembre 2020, le ministère de la Santé a collecté les données de 134 hôpitaux publics et seize cliniques privées : pas d’IVG possible dans 58% d’entre eux. En septembre 2021, sur 128 hôpitaux publics contactés par Centrul Filia, 69 n’en faisaient pas, soit 54%. En l’espace de trois ans, on est donc passé de 32% à 54% d’hôpitaux publics qui ne pratiquent pas l’avortement. À ce rythme, quelle sera la situation en 2025 ?

Les ONG pro-vie font du lobbying jusque dans les écoles de médecine.

En 2013, la Roumanie affichait l’un des taux d’avortement les plus élevés de l’Union européenne (14,9 pour 100 naissances). Cinq ans plus tard, il avait baissé à 8,6. La chute a été encore plus brutale depuis la première vague de Covid-19. Selon les données de l’Institut national de santé publique, entre 2019 et 2020, le nombre d’avortements a été réduit de 40%, passant de 26 862 à 15 595. Pour les neuf premiers mois de 2021, on était à 10 429, soit une moyenne encore plus faible. Or, cette chute n’est ni le fait de politiques publiques favorisant la contraception ou l’éducation sexuelle. Au contraire, en 2011, le gouvernement roumain a cessé de financer les subventions aux contraceptifs, rendant le contrôle des naissances beaucoup plus difficile d’accès, et a cessé d’enseigner le contrôle des naissances dans les écoles publiques.

Cette chute brutale est due au fait qu’il est de plus en plus compliqué d’avorter en Roumanie. Les mêmes statistiques montrent que de plus en plus d’hôpitaux rapportent zéro IVG dans leurs bilans. Exemple frappant de cette évolution : Polizu, la plus grande maternité à Bucarest, ne pratique plus d’avortements... De plus en plus de gynécologues-obstétriciens font en effet jouer leur « clause de conscience » pour refuser cette opération. Sur 802 gynécologues appelés par Centrul Filia, seuls 275 ont dit accepter de pratiquer l’IVG. « La plupart de ceux qui refusent invoquent des raisons religieuses et morales », rapporte Andrada Cilibiu. « Mais parfois, il s’agit d’une directive de l’hôpital, ce qui est illégal. » Il faut préciser les soignants ont une assurance pour les fautes médicales, mais que l’avortement n’est pas couvert.

La tendance ne semble pas prêt de s’inverser : les jeunes gynécologues sont de plus en plus nombreux à faire jouer leur clause de conscience. « Les ONG pro-vie font du lobbying jusque dans les écoles de médecine », remarque Andrada Cilibiu. Et la profession semble s’aligner sur leurs positions. En 2019, Gheorge Borcean, le président du Collège des médecins, a ainsi publiquement félicité tous les soignants qui refusaient de pratiquer l’avortement. « L’IVG sur demande de la patiente n’est pas un acte médical », a-t-il martelé. « Si quelqu’un me demande quelles mesures je prendrais contre les médecins qui refusent de pratiquer l’IVG, je leur dirais que je les félicite ! De nos jours, l’avortement sur demande est devenu une chose si monstrueusement triviale que personne ne pense à ce que cela signifie vraiment, c’est-à-dire la fin d’une vie. »

On a des jeunes femmes qui donnent naissance contre leur gré. L’État nous oblige à devenir mère sans notre consentement.

Faut-il comprendre qu’en Roumanie, le droit des médecins prime désormais sur celui des femmes ? Toujours est-il que législateur ne fait rien pour garantir l’accès à l’IVG à toutes celles qui le désirent. « Les actions qui restreignent l’accès à l’avortement représentent une forme de violence contre les femmes », rappelle Andrada Cilibiu. « On a des jeunes femmes qui donnent naissance contre leur gré. L’État nous oblige à devenir mère sans notre consentement. » Selon elle, l’État aurait pourtant le pouvoir d’obliger chaque hôpital public à fournir ce service, sous peine de voir son agrément en gynécologie retiré.

C’est en 2019 qu’Andrada Cilibiu a commencé à travailler pour Centrul Filia. À l’époque, l’association recherchait des bénévoles pour appeler et répertorier les hôpitaux publics pratiquant l’IVG en vue de pouvoir mieux orienter les femmes la contactant. Car les données officielles sur le sujet sont quasi-inexistantes, l’État roumain ne les collectant pas. « J’étais scandalisée par les réponses que l’on me donnait », fulmine encore la jeune militante. « Certains hôpitaux se justifiaient en citant la Bible, d’autres me disaient qu’ils voulaient ’augmenter la natalité’. C’est inadmissible. » Le pire, ajoute-t-elle, « c’est que personne ne sait vraiment ce qui est en train de se passer ».

Andrada Cilibiu n’a jamais eu à avorter, mais dans sa famille, l’avortement a traumatisé plusieurs générations de femmes. « Ma grand-mère, qui a 100 ans, m’a raconté que sa mère était morte d’un avortement clandestin, en 1938. Ma mère m’a ensuite avoué qu’elle avait dû avorter au début des années 2000 et que ça avait été très compliqué de le faire. » En 1957, la Roumanie communiste avait bien été l’un des premiers pays au monde à légaliser l’IVG. Mais du fait de la stagnation de la population, qui allait contre les projets de développement du régime, Nicolae Ceaușescu a fait passer en 1966 le décret 770. Son objectif nataliste a parfaitement fonctionné : en une décennie, le nombre d’enfants par femme a doublé, passant de 1,9 à 3,7. Mais dans le même temps, quelque 10 000 femmes ont perdu la vie et 100 000 ont été mutilées lors d’avortements clandestins. Sans parler de la mortalité infantile très élevée et des scandales des orphelinats qui ont fait la une des médias internationaux à la chute du régime.

La première loi votée après la révolution de décembre 1989 fut justement la légalisation de l’avortement. Tout un symbole. « Dans les années 1990, les cours d’éducation sexuelle et les programmes de planning familial pour la contraception étaient en plein essor en Roumanie », se souvient Daniela Draghici. Cette militante historique des droits des femmes en Roumanie a elle-même eu recours à un avortement « sur une table de cuisine » à l’époque de Ceaușescu. « Jusqu’au milieu des années 2000, les choses ont changé pour le mieux en Roumanie », poursuit-elle, en évoquant les droits reproductifs des femmes. Avant que le pays n’opère un terrible retour en arrière, qui ne cesse de s’accélérer.

« On n’a pas de chiffres officiels, mais on sait que des femmes se font avorter chez elle. Leur nombre a augmenté pendant la pandémie », rapporte Andrada Cilibiu, qui parcourt régulièrement la Roumanie pour donner des ateliers de sensibilisation et d’éducation pour les femmes. « Quand je fais du travail de terrain dans les villages, je rencontre des femmes qui ont parfois déjà dix enfants. Je leur demande : ’Est-ce que vous voulez encore en avoir ?’ Elles me répondent : ’Ça ne dépend pas de moi, mais de la volonté de Dieu et de mon mari’... » Beaucoup d’hommes refusent que leurs femmes utilisent des moyens de contraception et ne veulent pas non plus porter de préservatifs pendant les rapports sexuels. « Je connais des femmes qui refusent de dire qu’elles ont un stérilet parce que l’Église leur a dit que c’était un péché. »

Les militantes de Centrul Filia vont dans les zones rurales à la rencontre des femmes pour des ateliers de sensibilisation et d’éducation.
© Centrul Filia

« Des médecins nous ont avoué que des femmes mouraient en le faisant chez elle, mais que leur certificat de décès indiquaient une autre cause. Si elles sont hospitalisées, on parle d’une fausse-couche qui a mal tourné », renchérit Andrada Cilibiu. « Les femmes qui meurent sont les plus vulnérables et les plus pauvres. » En 2020, par exemple, une femme de 45 ans est morte d’une hémorragie à Ploiești, une ville moyenne près de Bucarest, après un curetage mal fait par un médecin dans un petit cabinet privé. Les hôpitaux voisins refusaient tous de pratiquer l’IVG et les cliniques privées le faisaient à des tarifs prohibitifs pour cette mère de famille, autour de 400 à 500 euros. « Nous n’encourageons pas les avortements. (...) Nous encourageons les naissances », avait alors réagi la porte-parole du ministère de la Santé.

Il n’existe pas de loi en Roumanie permettant aux femmes de se retourner contre les hôpitaux ou l’État roumain quand leur droit à l’avortement est bafoué. De toute façon, le sujet est tabou et la plupart préfèrent tourner la page au plus vite, comme le remarquent les militantes de Centrul Filia. L’UE ne semble pas non plus avoir les moyens de s’attaquer au problème. L’association a envoyé de nombreux rapports à la Commission et au Parlement européens, « mais rien ne se passe ». Il faut dire que les directives européennes relatives à la santé ne sont pas contraignantes pour les États membres. Ce sont seulement des recommandations « auxquelles le gouvernement roumain répond de façon hypocrite, sans agir ensuite », regrette Andrada Cilibiu.

La militante féministe a une liste des établissements et des gynécologues pratiquant l’IVG, mais elle refuse de la rendre publique pour les protéger du harcèlement des organisations pro-vie. Car le problème ne se situe pas seulement au niveau médical : les militants anti-avortement, souvent membres de mouvements intégristes orthodoxes, comme l’association Pro-Vita, créée à Iași, à l’est de la Roumanie, sont de plus en plus organisés. Ils disposent d’importants moyens financiers, grâce à l’argent envoyé par leurs partenaires basés aux États-Unis, en Russie et en Europe occidentale. Outre leur intense lobbying auprès des médecins, des autorités et des partis politiques, ces organisations pro-vie sont aussi très présentes dans l’espace public. Des « Centres de crise pour les grossesses » ont ainsi vu le jour sur le modèle des « Pregnancy crisis centers » américains. Jusqu’à récemment, quand on tapait avort (avortement en roumain) sur Google, le premier résultat était « avort.ro ». Un site d’une seule page et quelques phrases : « Tu veux avorter ? Tu as besoin d’aide ou d’informations ? Nous sommes à ta disposition », suivies d’un numéro de téléphone. C’est ce numéro qu’Ekaterina a appelé quand elle est tombée enceinte en 2019, quand elle avait 19 ans.

Jusque-là, il y avait quelqu’un qui m’appelait régulièrement. Et puis ils ont juste disparu. Au final, ils ne m’ont aidée avec rien.

« Les gens que j’ai appelés ont pris deux rendez-vous pour moi chez un gynécologue, mais c’était pour me faire changer d’avis », raconte-t-elle. À l’époque, Ekaterina vivait à Bucarest, elle faisait des études de management industriel et travaillait dans le centre d’appel d’une multinationale, qui était sur le point de lui donner une promotion de cheffe d’équipe. « Je n’ai pas pu terminer mon université et la promotion a disparu quand ma hiérarchie a découvert que j’étais enceinte. » Pendant ce temps, les militants d’avort.ro lui promettaient de la nourriture pour le bébé, une poussette, des vêtements... « Ils m’ont fait du lavage de cerveau », analyse-t-elle avec le recul. « Ils m’ont dit que l’IVG était une opération douloureuse, qu’il y avait de grandes chances de devenir stérile, que j’aurais un traumatisme toute ma vie, que je le regretterais. Ils ont aussi promis qu’ils m’aideraient à élever mon enfant, qu’ils m’enverraient tout ce dont j’aurai besoin... Au bout d’un moment, il était trop tard pour que je fasse un autre choix... » C’est à ce moment-là qu’ils ont arrêté de l’appeler. « Ils ont disparu et ne m’ont jamais aidée. »

Aujourd’hui, Ekaterina vit avec sa mère dans un village près de Suceava, dans le nord de la Roumanie. C’est le père de l’enfant qui a voulu qu’ils déménagent là-bas, parce que les parents d’Ekaterina y habitaient. Sur les conseils insistants de sa mère, elle a fini par se marier. Avant de divorcer cinq mois plus tard, à cause des problèmes d’alcool de son mari. Désormais mère célibataire, la jeune femme a le sentiment d’être le « mouton noir » de sa famille. « On s’attendait à ce que je vive avec un alcoolique, c’est la mentalité ici ». Regrette-t-elle d’avoir gardé son bébé ? « Ce n’est pas une décision que j’ai réussi à accepter pour l’instant. Je ne peux pas dire que je le regrette totalement, car j’ai réussi à m’adapter. Mais j’attends toujours de ressentir l’instinct maternel qui me guidera et me dira ce que je dois faire... Je n’accepte toujours pas tout à fait que je suis mère. »

Ekaterina avec son fils.
DR.

La Roumanie concentre actuellement près du quart des mères adolescentes de toute l’Europe, constate Eurostat. La faute en revient à un cocktail imparable : pas d’éducation sexuelle à l’école, pas de politiques publiques pour la contraception et un accès de plus en plus restreint à l’avortement. « Les militants pro-vie sont également opposés à l’éducation sexuelle et à la contraception, ce qui montre que ce mouvement ne se préoccupe pas réellement de la vie des fœtus et de la diminution du nombre d’avortements, car ils sont opposés aux mesures mêmes qui permettraient de réduire les grossesses non désirées », souligne l’anthropologue Radu Umbreș.

« Il y a un très mauvais accès à la contraception en Roumanie », confirme Irina Popescu-Mateescu. Cette sage-femme de 38 ans a travaillé de février à septembre 2021 au ministère de la Santé, quand il était dirigé par Vlad Voiculescu, de l’USR-Plus. « J’ai essayé de ressusciter le programme qui avait été arrêté il y a plusieurs années. Mais ça a été bloqué. » Vlad Voiculescu lui avait pourtant dit l’avoir recrutée à la planification de la santé reproductive parce qu’il connaissait son militantisme en faveur des droits des femmes. Mais Irina Popescu-Mateescu s’est vite rendue compte que son job consistait avant tout à la prévention des avortements. Elle a d’ailleurs bien vite constaté, elle aussi, que de nombreuses maternités refusaient de pratiquer l’IVG. « Par contre, elles proposent du planning familial dans la chapelle de l’hôpital, avec un prêtre... »

Au ministère de la Santé, dans les hôpitaux, les fonctionnaires sont aussi des gens très religieux, c’est le reflet de la société.

En Roumanie, il n’y a pas de séparation de l’Église et de l’État. « Au ministère de la Santé, dans les hôpitaux, les fonctionnaires sont des gens très religieux, c’est le reflet de la société. » Leurs croyances se ressentent dans leur travail. « Pour se faire une idée, au ministère de la Santé, beaucoup de gens ne disent pas ’pénis’, ’vagin’ ou ’vulve’, parce que c’est tabou. Ils préfèrent dire ’petit oiseau’ (păsărică) pour les filles ou ’zizi’ (cucu, cuculeţi, puță) pour les garçons... » Quand Irna Popescu-Mateescu a proposé au nouveau ministre de la Santé, Alexandru Rafila, de permettre les avortement médicamenteux par télé-médecine, comme cela existe en France, en Allemagne ou encore en Moldavie, ce médecin de formation s’est contenté de répondre : « Péché ».

Dans une Roumanie où l’Église orthodoxe est très puissante, défendre le droit à l’avortement revient à prendre des coups et à perdre des points. Au bout de six mois, Irina Popescu-Mateescu a été remerciée, au moment où l’USR-Plus a brutalement dû quitter le gouvernement. « J’ai tenté beaucoup de choses. J’avais pas mal de pouvoir et d’outils à ma disposition, mais rien n’y a fait... Ce sont eux les plus forts. »

Irina Popescu-Mateescu lors d’une conférence.
DR.

Depuis, la sage-femme a repris son travail dans une clinique privée de Bucarest. « Les gynécologues de mon équipe ne font pas d’avortements. C’est un choix moral et puis, de toute façon, ils ne veulent pas se compliquer la vie, ils gagnent très bien leur vie avec les autres examens et opérations. ’D’autres s’en occuperont’, voilà leur état d’esprit. » Ces collègues lui ont en outre demandé d’arrêter les cours d’éducation prénatale qu’elle donnait depuis 2008 aux femmes enceintes. « Ils préfèrent des patientes moins éduquées qui suivront docilement leurs directives, et les sages-femmes sont perçues comme dangereuses parce qu’elles sont du côté des femmes, pas du pouvoir médical », avance Irina Popescu-Mateescu. « Dans le système actuel, le médecin veut rester au-dessus du patient. C’est lui qui sait et qui décide, il ne faut pas poser de questions. Le droit des patientes n’existe tout simplement pas. »

Un chiffre illustre selon elle la véritable régression en cours en Roumanie. « La santé reproductive au ministère de la Santé, c’est désormais une seule personne. Avant 2005, c’était 18. Pour un pays de 20 millions d’habitants, qui a beaucoup de problèmes dans ce domaine, c’est tout simplement inadmissible. Et cette femme ne fait rien, elle bloque tous les projets. Je le sais parce que j’ai essayé de faire des choses avec l’OMS et avec l’Unicef, et ça n’a jamais abouti. » Aujourd’hui, Irina Popescu-Mateescu songe plus que jamais à quitter le pays. « Je continuerai à essayer de faire le maximum pour changer les choses. Ici, j’ai souvent l’impression d’étouffer et de ne trouver personne vers qui me tourner... Il faut de l’éducation et on manque d’éducation », lâche-t-elle, consciente du cercle vicieux dans lequel son pays s’est enfermé. Avant de conclure : « Aujourd’hui, le corps des femmes roumaines appartient à la société, à leurs maris, pas à elles-mêmes. »


Cet article a été produit avec le soutien du Journalismfund.eu