La Bosnie-Herzégovine, 25 ans après Dayton (4/12) : les accords à l’épreuve du football

|

Et si la FIFA avait réussi là où Dayton a échoué ? Son unification a été difficile, mais la Fédération bosnienne de football dispose depuis 2011 d’un seul président, et les clubs du pays participent à toutes les compétitions internationales. Le football pourrait-il inspirer une réforme du cadre imposé par Dayton ? Les explications de Loïc Trégourès, chercheur en sciences politiques.

Cet article est accessible gratuitement pour une durée limitée. Pour accéder aux autres articles du Courrier des Balkans, abonnez-vous !

S'abonner


Une série présentée en partenariat avec la Fondation Heinrich Böll


Un quart de siècle après la fin de la guerre, le Courrier des Balkans ouvre un grand cycle de réflexion sur la situation politique et économique de la Bosnie-Herzégovine, sur les mobilisations sociales et environnementales qui traversent sa société et sur le chemin qui pourrait s’inventer pour un meilleur avenir. Ces publications seront accompagnées par deux journées de colloque en ligne, les 2 et 3 décembre prochain.

Dans les rues de Zenica le 7 juin 2012, lors du match Bosnie-Herzégovine - Albanie
© Loïc Trégourès / CdB

Par Loïc Trégourès

Diplômé de Sciences-Po Lille, Loïc Trégourès est docteur en science politique de l’Université Lille 2. Il enseigne les Relations internationales et la science politique à l’Institut Catholique de Paris. Collaborateur du Courrier des Balkans depuis 2008, il écrit régulièrement sur l’Europe du sud-est pour diverses publications telles que l’Observatoire des Balkans de la Fondation Jean Jaurès ou The Conversation, et intervient dans de nombreux médias. Il est l’auteur de Le football dans le chaos yougoslave (Non Lieu, 2019)

De 1996 à 2002, le passage d’un football de guerre à un football post-guerre a contribué à construire une représentation mentale et politique des accords de Dayton. La longue et difficile création d’une fédération nationale unifiée témoigne de la fragmentation de la Bosnie-Herzégovine au sortir des combats, et des complexes rapports de force qui opposaient les différents peuples constitutifs du pays, ainsi que les différents acteurs internationaux. Les archives de la FIFA révèlent ainsi une abondante correspondance durant l’année 1996, entre la « Fédération de football de la République croate d’Herceg Bosna », ayant son siège à Mostar, et la Fédération de football de Bosnie-Herzégovine (NFSBiH) basée à Sarajevo, interlocutrice de la FIFA depuis 1992 [1] et reconnue comme membre permanent le 4 juillet 1996.

Dans de très longues lettres, les Croates se plaignent de ne pas être considérés comme des interlocuteurs légitimes, représentant le peuple croate et le football en Herceg Bosna. Les instances internationales estimaient en effet que recevoir de façon officielle leur délégation aurait été considéré comme un geste politique pouvant avoir des répercutions importantes en Bosnie-Herzégovine. Selon les Croates, la Fédération de Bosnie-Herzégovine basée à Sarajevo ne représentait en réalité que les Bosniaques. Cette dernière n’avait donc aucune légitimité pour s’imposer aux deux autres fédérations, celle d’Herceg Bosna et celle de Republika Srpska. Pour construire une fédération unifiée, il était donc nécessaire de réunifier les trois organisations et de les mettre sur un pied d’égalité.

La diplomatie habile de la FIFA

Le football est symboliquement essentiel en termes de reconnaissance identitaire : la fédération de football d’Herceg Bosna a continué à exister et à envoyer des documents officiels, même après la dissolution de la « République d’Herceg Bosna », le 14 août 1996. L’animosité entre les Croates et les représentants de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, pour la plupart bosniaques, est illustrée par une lettre envoyée par Sarajevo au siège de la FIFA. « Veuillez trouver ci-joint une copie de la lettre que nous avons envoyée à la soi-disant fédération de football d’Herceg-Bosna ». Ce courrier a suscité le commentaire manuscrit désabusé d’un responsable de la FIFA : « C’est pas la joie… ».

De la saison 1997-1998 à la création d’un championnat unifié en 2000, deux championnats distincts ont donc cohabité en Fédération croato-bosniaque, avec un système de play-off à la fin pour désigner un champion commun. C’est à cette seule condition que l’UEFA avait accepté que des clubs de Bosnie-Herzégovine puissent disputer les compétitions européennes. Preuve cependant de désaccords persistants, les play-offs de la saison 1998-1999 ne seront pas disputés, en raison de l’incapacité des différents acteurs à se mettre d’accord sur la tenue de matchs à Mostar. Le club désigné champion par la NFSBiH, le FK Sarajevo, fut donc privé cette année-là de coupe d’Europe.

Tandis que les Croates marchandent, les Serbes refusent de leur côté la création d’une fédération unifiée. En 1996, la Fédération de Republika Srpska (RS) se contente de trois petits paragraphes envoyés à la FIFA. Dans un anglais mal assuré, son secrétaire général, Rodoljub Petković, prend acte que la FIFA demande à la Fédération de RS d’intégrer le système de la NFSBiH, mais il indique que les conditions minimales pour un tel rapprochement ne sont pas réunies et demande que la FIFA accepte la Fédération de RS comme un membre à part entière. Les dirigeants serbes de Bosnie-Herzégovine considèrent comme illégitime la Constitution de Dayton, l’État de Bosnie-Herzégovine et donc sa fédération de football.

  • Loïc Trégourès, Le football dans le chaos yougoslave, Paris 2019, éditions Non Lieu, 182 pages
  • Prix : 15.00 €
  • En savoir +

Si la NFSBiH devient membre officiel de la FIFA en juillet 1996, les responsables du dossier reconnaissent que, d’un strict point de vue juridique, celle-ci ne remplissait pas à l’époque toutes les conditions nécessaires. Basée à Sarajevo, la NFSBiH, se voyait reconnue en tant qu’héritière de la fédération bosnienne qui, de 1945 à 1992, avait été rattachée à la Fédération yougoslave. Et la complexité politique et institutionnelle de la Bosnie-Herzégovine poussa la FIFA a accepter l’adhésion de la NFSBiH, alors que l’unification du football sur le territoire bosnien était à peine esquissée et qu’il lui était impossible de contrôler toutes les activités footballistiques sur l’ensemble de son territoire. Ce sont encore la FIFA et l’UEFA qui ont ensuite été à la manœuvre pour faire pression sur la NFSBiH, afin qu’elle modifie à plusieurs reprises ses statuts en vue d’intégrer toutes les composantes du football national.

Pour Joseph Blatter, à l’époque secrétaire général de la FIFA, les décisions politiques et une certaine idée du « bon sens » devaient primer sur les aspects strictement juridiques. « Si le dossier [de candidature] est complet (...), le Congrès de la FIFA devrait accepter la B-H comme membre. Sinon, on ne solutionnera jamais le problème », écrivait-il alors. Cette dernière phrase vient souligner ce qu’est la Bosnie post-Dayton : un pays dans lequel les décisions sont prises au forceps, sous la pression, si ce n’est à l’initiative de la communauté internationale, et souvent en tordant les règles juridiques en vigueur.

Copier Dayton ?

Pour dépasser les blocages initiaux, les responsables de la FIFA et de l’UEFA prirent également la décision, en concertation avec le personnel du Haut Représentant (OHR), de calquer le fonctionnement de la fédération de football bosnienne sur la Constitution de Dayton - ce qui n’était pas un gage de réussite, puisque les Serbes rejetaient tout compromis. C’est le tournant politique de l’année 2000 qui permit de faire évoluer la situation, comme le rappelle Vincent Monnier, chargé des associations nationales à la FIFA : « Tuđman venait de mourir, de premières élections vraiment démocratiques venaient de se tenir en Croatie. Milošević avait dû quitter le pouvoir, et même en Bosnie-Herzégovine, il y avait du mieux. La baisse de la rhétorique nationaliste a favorisé l’unification de la fédération. Le sport subit la décision du politique, mais il peut ensuite la consolider. C’est une aberration de penser le contraire. Jamais la FIFA ou le CIO n’ont précédé des changements politiques. »

À cette époque s’impose en RS l’idée que le cadre de Dayton ne peut être modifié et qu’il faut donc l’utiliser au mieux, y compris au sein de la fédération de football. « Nous avons demandé à la fédération de football de copier Dayton : deux fédérations, celle de Fédération et celle de RS, demanderaient leur adhésion à la fédération de Bosnie-Herzégovine », explique Marcel Benz, en charge du dossier à l’UEFA.« Il a fallu attendre 2002 pour y parvenir vraiment, le temps que les Serbes s’aperçoivent qu’ils ne seraient jamais reconnus de façon indépendante, et de constater que le système entre Bosniaques et Croates fonctionnait plutôt bien, notamment après la constitution d’un championnat unifié en 2000. Les Serbes ont aussi accepté de jouer le jeu quand on leur a promis un tiers des sièges dans tous les organes de la fédération et la création d’une présidence tricéphale tournante tous les seize mois. »

En 2000 déjà, la réunification avait été toute proche mais les Serbes avaient reculé au dernier moment, craignant probablement que leurs clubs ne soient pas au niveau et se retrouvent tous relégués à la fin de la première saison. Une formule originale fut donc trouvée : une première division unifiée et une seconde division au niveau des entités. À chaque fin de saison, deux équipes se voient reléguées et remplacées par les champions de deuxième division des deux entités. Il fallut cependant attendre 2002 pour que les responsables politiques de RS donnent leur accord et achèvent le processus d’intégration de la NFSBiH. Depuis, les Serbes ont progressivement accepté les accords de Dayton, apprenant à les utiliser au point de s’en faire aujourd’hui les plus ardents défenseurs.

2011 : une présidence unique pour la Fédération

En 2011, la fédération de Bosnie-Herzégovine fut temporairement suspendue par la FIFA, afin que les Bosniens mettent en place une présidence unique qui satisfasse aux règles de l’organisation internationale. Alors que la Constitution de Dayton, qui devait être provisoire, n’a pour le moment jamais pu être réformée, les statuts de la fédération bosnienne de football ont fini par être amendés, sous la pression de la FIFA. Une réussite qui s’explique par plusieurs raisons : la FIFA est l’autorité mondiale du football et chaque pays est libre d’en refuser les règles, mais dans ce cas ses clubs ne pourront pas jouer hors de ses frontières. Le moyen de pression est donc simple et direct. Par ailleurs, le processus de négociation avec la partie serbe fut menée par l’ancienne légende du football yougoslave Ivica Osim, dont l’aura personnelle pesa énormément sur les discussions. Enfin, en 2011, c’est le Borac Banja Luka qui remporta le championnat et une suspension de la fédération aurait empêché le club de la capitale de l’entité serbe de disputer une compétition européenne.

Aujourd’hui, le football souffre en Bosnie-Herzégovine des mêmes maux que dans les pays voisins : absence de moyens et corruption généralisée. Sur les terrains néanmoins, les sélections nationales, des U15 aux professionnels, n’ont jamais été aussi mixtes. Difficile en revanche de dire pour quel pays vont les sympathies des citoyens bosniens. Mais le contraste est certainement important entre ce qui se donne à voir dans l’espace public et les affiliations partisanes intimes - cela fut saisissant lors de la Coupe du Monde 2014, pour laquelle la Bosnie-Herzégovine s’était qualifiée pour la première fois de son histoire. Il faudra cependant attendre pour connaître de nouvelles scènes de liesses : la Croatie et la Macédoine du Nord sont les seuls pays issus de l’ancienne Yougoslavie qui joueront l’Euro 2021.

Notes

[1Devant l’impossibilité pour la FIFA de communiquer directement avec Sarajevo par téléphone et fax, la correspondance passait le plus souvent par la fédération de football de Croatie à Zagreb. Toutefois, il est arrivé que Faruk Hadžibegić, alors en fin de carrière au FC Sochaux, soit l’intermédiaire de la fédération de Bosnie-Herzégovine auprès de la FIFA, comme en attestent des fax à en-tête du FC Sochaux dans les archives de l’organisation.