Bulgarie : Plovdiv 2019 (2/3), rénover et gentrifier le vieux bazar ottoman

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Ravagé par un incendie en 1906, le quartier ottoman de Plovdiv était encore dans un piteux état quand la ville a été désignée capitale européenne de la culture. Aujourd’hui coloré de fanions « Plovdiv 2019 », Kapana est devenu un temple de la consommation, cher et branché. Ses anciens habitants ont été chassés et sa vocation artistique oubliée.

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Par Ninon Chenivesse & Raphaëlle Segond

Le quartier de Kapana et ses fanions, octobre 2018
© Ninon Chenivesse / CdB

Au début des années 2010, le quartier de Kapana, à deux pas de la grande mosquée et de la principale rue commerçante de Plovdiv, n’était encore qu’un labyrinthe de ruelles délabrées, sans éclairage, qui servaient avant tout de parking. « Personne n’y allait, il n’y avait rien à faire et ça puait la pisse », se souvient Lubomir Atanassov. Ce photographe fut l’un des premiers artistes de Plovdiv à y ouvrir une galerie, annexe locale de la Rubber photography gallery. C’était en 2015, avec ses collègues Dessislav Lilkov et Maritsa Kolcheva. Depuis, le quartier s’est radicalement transformé, devenant branché, vivant de ses boutiques, bars et restaurants. Rendu aux piéton.ne.s, coloré de fanions « Plovdiv 2019 » du sponsor Lidl et ses immeubles rénovés, Kapana est un lieu de consommation et de fête, où sont organisés de nombreux événements à destination des touristes et de la jeunesse argentée.

En perpétuelle rénovation pendant un siècle

Le projet de restauration du quartier n’émane pas directement de la capitale européenne de la culture. Ce qui fût la charshiya, le cœur commercial et artisanal de la Plovdiv ottomane, surnommée Kapana (« le piège ») pour ses ruelles étroites, n’a cessé d’être oublié et reconstruit depuis l’incendie qui a ravagé le quartier en 1906. Durant l’entre-deux-guerres, les projets modernistes creusent quelques larges artères, et transforment le Kurshum Khan, le grand marché ottoman, en centre commercial. Mais les petites rues pavées et les baraques en bois, dont les murs aguicheurs étalent chaussures en cuir, parapluies, objets en fer ou en or, continuent de dominer le paysage de Kapana qui, de plus en plus délabré, est progressivement délaissé.

Il faut attendre les années 1970 pour que le projet de rénovation soit repris. Non plus dans un esprit moderniste, mais avec le souci de préserver le patrimoine, sous l’impulsion de l’Onu. Le labyrinthe de rues pavées devient un gage d’authenticité et 400 édifices historiques sont alors classés, tandis qu’un groupe d’artistes et intellectuel.le.s de Plovdiv, mené par l’architecte Antoaneta Topalova se constitue en collectif et imagine un Kapana esthétiquement préservé, dédié aux activités de création.

« Ils et elles rêvaient qu’en entrant dans ’le piège’ on puisse être envahi par les odeurs de la nourriture orientale, par le bruit des ateliers d’artisan.e.s, par les couleurs lumineuses des façades », raconte Gina Kafedjian, directrice adjointe des programmes à la Fondation Plovdiv 2019, dont la mère était l’une des architectes de ce projet. Celui-ci fut cependant abandonné peu après son élaboration, du fait des changements politiques et économiques radicaux de la fin du communisme, et des bouleversements urbanistiques liés à la privatisation du bâti. Il ne disparaît cependant pas des mémoires : en 1995, en collaboration avec l’université de Dijon, et soutenu par des financements européens, le collectif de Kapana invite des habitant.e.s de la ville à y imaginer une « nouvelle scénographie pour les espaces publics » et élabore des règles urbanistiques spécifiques au quartier qui ne seront cependant pas appliquées par le conseil de la ville, préférant lui donner le statut plus général de « groupe de monuments culturels » [1].

Un « creative district » ?

La candidature de Plovdiv comme capitale européenne de la culture devient, pour les membres du collectif de rénovation, mêlé.e.s aux acteurs.rices du projet Plovdiv 2019, l’occasion de défendre à nouveau la transformation, trop souvent déçue, de Kapana. Dans la continuité directe des projets des années 1980, ils et elles obtiennent du maire que le quartier soit rénové par la culture, et renommé « creative district ». L’ouverture à l’expérimentation et aux arts contemporains est consacrée en 2014, par la septième édition du festival annuel d’architecture de Plovdiv, la One architecture week, dédiée à Kapana. Douze architectes du monde entier furent invité.e.s, pendant dix jours, à y imaginer « l’impossible ».

Parallèlement, la municipalité s’engageait à soutenir l’ouverture de dix galeries et boutiques de créateur.rice.s bulgares en finançant durant un an (de mai 2015 à mai 2016), une partie de leurs loyers. C’est dans ce cadre qu’a ouvert la Rubber photography gallery. « L’espace se tenait sur deux étages tout en longueur, et avait l’étroitesse d’un couloir. Le plafond était très bas, mais cachait un grenier qui promettait deux mètres de hauteur. On l’a cassé puis on a repeint les murs.... On a tout fait nous-mêmes », détaille le photographe Lubomir Atanassov. « Le lieu marchait bien et nous avions aussi ouvert un bar pour devenir autosuffisants à la fin du contrat avec la municipalité ». De cette expérience, il ne reste que des souvenirs sur Tumblr.

Dans l’une des dernières galeries de Kapana, octobre 2018
© Raphaëlle Segond / CdB

Seuls trois de ces espaces ont en effet survécu à la brutale augmentation des prix de l’immobilier liée à la valorisation de Kapana : l’atelier de design touristique Plovediv, le centre informatique Hackafe et l’atelier de design de l’espace Sarief, une galerie d’art contemporain. « Au moment de renouveler le bail, la propriétaire nous a annoncé que nous devions partir car elle allait relouer l’espace trois fois son prix à un nouveau locataire, qui voulait y installer un bar », se désole Lubomir Atanassov. Excédé de ces efforts en vain, il ne veut plus « mettre les pieds dans cette rue ». Comme les autres créateur.rice.s ayant dû quitter les lieux, Lubomir Atanassov est devenu la victime d’un processus de gentrification qu’il avait, paradoxalement, contribué à initier.

Longtemps oublié, Kapana subit aujourd’hui une pression similaire, voire supérieure, à celle qui touche le reste du centre ville, qui enregistre, au moins depuis l’entrée de la Bulgarie dans l’Union Européenne, une explosion des valeurs foncières et immobilières [2].

Après que sa façade a été décorée de tags fêtant la rénovation de Kapana, le propriétaire de la boutique de matériel électrique Elektro Materiali, l’une des rares à avoir survécu, a finalement vendu son local en 2019. Ses anciens voisins, le marchand de tapis, le salon de coiffure Pretty woman, le cordonnier, le solarium, le cabinet de stomatologie et le tabac ont été rachetés bien plus tôt. Des locataires ont aussi été expulsé.e.s, notamment en vue de transformer leurs appartements en airbnb, plus rentables. Les commerces de Kapana se résument désormais à des bars, restaurants, auberges ou boutiques de luxe, qui s’adressent à une clientèle aisée, dans une ville où le le salaire net moyen atteint à peine les 470 euros.

Rue Hristo Djukmedzhiev, mars 2012
© Google Street View
Rue Hristo Djukmedzhiev, juillet 2018
© Google Street View

Quel avenir pour Kapana ?

« Aujourd’hui, Kapana n’est plus qu’un lieu de bars et de consommation », se désole l’artiste Emil Mirazchiev, qui fut l’un des initiateurs du projet de capitale européenne de la culture à Plovdiv. « La mairie n’a mis en place aucune politique de régulation foncière en vue d’une véritable politique culturelle et sociale. Le quartier est devenu très cher. » Il montre l’espace où il prévoit d’installer l’œuvre du sculpteur Alberto Garutti, To those born today, un lampadaire relié aux hôpitaux de la ville, qui s’allume pour célébrer chaque naissance. « Le maire a accepté cette œuvre lorsque des partis d’opposition et des journalistes ont commencé à contester publiquement l’absence de culture dans ’l’artistic district’. C’est sa seule caution politique », ironise-t-il.

Gina Kafedjian, qui a passé ici son enfance, se veut plus mesurée, faisant valoir les nombreux événements, spectacles, concerts, festivals et marchés artisanaux organisés à Kapana. « L’idée de ’creative district’ ne se limite pas à la seule création d’œuvres d’art, cela englobe toute l’industrie créative et artisanale. » Elle estime même que « Kapana a été sauvé des pires scénarios » de gentrification. « Il y a plus de 500 commerces indépendants dans le quartier, et les gens qui y travaillent sont presque tous d’ici. Ils et elles investissent dans leur propre ville », insiste-t-elle.

Au détour d’une rue, nous rencontrons Ivan Radev, riche investisseur et entrepreneur bulgare, en train de contempler l’avancée des travaux de ce qui est devenu son immeuble. Il a voyagé jusqu’en Israël pour rencontrer les anciens propriétaires juifs. Il prévoit d’installer un bar-salle de concert au rez-de-chaussée et des appartements au-dessus. Mais si les terrasses de Kapana sont pleines ce soir d’été 2019, les incertitudes sur la réelle hausse de la fréquentation touristique, et sur l’après capitale européenne de la culture restent bien prégnantes.

Notes

[1Pour plus de détail, voir [Visit Kapana-https://visitkapana.bg/en/] le site dédié au projet

[2Pour aller plus loin, voir ici l’article de la chercheuse Milena Guest : « Continuités et ruptures dans l’aménagement des espaces urbains post-socialistes en Bulgarie, l’exemple de Sofia et Plovdiv », Méditerranée 110, 2008 : pp 65-77. « Au cours de la seule année 2007, les prix des logements dans le centre-ville de Plovdiv ont augmenté de moitié et rivalisent parfois avec ceux de Sofia (entre 900 et 1 000 €/m²). »