Blog • « Tito, une vie » de Joze Pirjevec : une somme incontournable sur l’ancien maître de la Yougoslavie

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Il faudra attendre sans doute longtemps avant de voir paraître une nouvelle biographie de Tito susceptible d’apporter des éclairages inédits sur l’ancien dirigeant yougoslave, tant celle de l’historien et académicien slovène Joze Pirjevec paraît définitive.

Enfin traduite en français par Florence Gacoin-Marks et sobrement intitulée Tito, une vie (CNRS Editions), cette somme de près de 600 pages, initialement parue en 2011 à Ljubljana, impressionne par la richesse et la diversité de ses sources. Témoignages, archives, rapports diplomatiques ou de renseignement puisés à Belgrade mais aussi à Moscou ou encore en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou en Allemagne, permettent de cerner au plus près une personnalité hors du commun. Et on a le sentiment en refermant cet ouvrage truffé de détails, mais à la lecture aisée, que peu de zones d’ombre subsistent sur un parcours intimement mêlé à toutes les convulsions ou presque du XX-ème siècle.

Josip Broz est né le 7 mai 1892 à Kumrovec, petit village croate de l’empire d’Autriche-Hongrie, dans une famille très modeste. Et c’est comme simple soldat de l’empereur François-Joseph qu’il part combattre lorsqu’éclate la première guerre mondiale. Il risque cent fois la mort, est grièvement blessé et fait prisonnier par les Russes. On reste confondu devant les tribulations rocambolesques du jeune homme évacué vers l’Oural où il connaîtra celle qui allait devenir sa première épouse. On remarque toutefois dès cette époque une baraka exceptionnelle qui lui permettra d’échapper, selon Joze Pirjevec, à plus d’une vingtaine d’attentats au cours de sa vie.

La révolution gronde et le régime tsariste s’effondre bientôt. Josip Broz profite du chaos pour s’évader, gagne Petrograd et embrasse la cause révolutionnaire. Il entre au Komintern, l’internationale communiste, où sous le pseudonyme de « Walter », il manifeste une fidélité absolue à Staline. Il qualifiera un jour l’URSS de « jardin fleuri de l’humanité ». De nombreuses personnalités du mouvement communiste disparaissent les unes après les autres dans les purges des années trente, mais Josip Broz s’en sort toujours. Il effectue des va-et-vient fréquents entre Moscou et les Balkans. Il fait de la prison, est libéré, retourne à Moscou, sillonne l’Europe, continue inlassablement ses activités de révolutionnaire professionnel, organise des départs pour la guerre d’Espagne. Il s’impose à la tête du PC yougoslave clandestin. Le doute s’installe néanmoins entre lui et Staline et quand Tito veut avertir le Komintern de l’imminence d’une entrée des Allemands en Russie, le dirigeant du Kremlin néglige cet avertissement. Le responsable yougoslave est alors déjà considéré comme « trop peu +obéissant+ ».

  • Joze PIRJEVEC, Tito, traduit du slovène par Florence Gacoin-Marks, préface de Jean-Arnault Dérens, Paris, CNRS, 2017, 696 pages
  • Prix : 27.00 €
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La méfiance mutuelle grandira pendant la guerre, durant laquelle Tito va constituer avec ses Partisans un puissant et efficace mouvement de résistance à l’occupant nazi. « Tout au long de la guerre, expliquera plus tard l’un de ses proches , Koca Popovic, Josip Broz s’est habitué à l’indépendance (et…) ne pouvait pas même s’imaginer revenir à une position de soumission à l’égard de Staline. La guerre avait fait de lui un dirigeant autonome, entre autres parce qu’il savait prendre des décisions qui déplaisaient à Moscou et au Komintern ». Et Tito veut créer après la guerre un nouvel Etat yougoslave « sans avoir à prendre en compte même l’avis du protecteur moscovite ». Pour lui, il était » hors de question de se satisfaire d’un rôle de vassal ».

Les pages consacrées à la tension croissante puis à la rupture définitive avec Staline en 1948 sont parmi les plus passionnantes. Joze Pirjevec raconte à cette occasion une anecdote savoureuse. Tito, lassé des tentatives d’assassinat à son encontre par des hommes de main de Staline, au début des années cinquante, aurait adressé un message au dictateur du Kremlin pour l’avertir que si cela ne cessait pas, il enverrait également un agent pour liquider le « petit père des peuples » et qu’il ne serait pas nécessaire d’en envoyer un autre… « Je connais bien les Russes.. .. Je connais leur logique (…) S’ils le pouvaient, ils n’hésiteraient pas à nous liquider aussi par la force », confiait-il un jour à des proches.

Pirjevec évoque un Tito au penchant marqué pour le luxe, et ceci très tôt, éprouvant également une passion pour les uniformes et les décorations, autant de « goûts de satrape », comme le raillaient certains dans son entourage. Il se sentait « extraordinairement bien en compagnie des têtes couronnées » et des stars de Hollywood qu’il recevait fastueusement sur l’île de Brioni sur l’Adriatique. « Ne pouvant compter sur une renommée provenant de son autorité idéologique - comme celle de Lénine et Staline », explique l’historien slovène, Tito dut fonder son charisme sur des démonstrations de force parmi lesquelles son train de vie dispendieux tenait une place non négligeable. Mais ce n’était pas la seule raison qui le poussait à vivre ainsi. Il y avait chez lui une véritable passion de la propriété à laquelle il s’adonnait pleinement tout en essayant de la dissimuler. Il se fait proclamer maréchal et le culte de la personnalité dont il bénéficie prit, avec les années, « des allures pharaoniques ».

Au fil des pages, se profile un homme profondément politique et froid, même si l’homme pouvait être affable, ayant un sens aigu du rapport de forces et des opportunités qu’il comporte, souvent implacable à l’égard de ses adversaires ou rivaux, comme ce fut le cas au lendemain de la seconde guerre mondiale où il se débarrassa sans états d’âme pour asseoir son pouvoir de tous ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre… « La vie m’a appris que le plus dangereux dans les situations critiques est d’être sans convictions, d’avoir des déclarations indécises. Dans de telles situations, il faut toujours adopter un comportement courageux et volontaire ». Staline appréciait en connaisseur et vantait les mérites du dirigeant yougoslave à sa façon. « Tito est un bon garçon. Il a massacré tous ses adversaires". En 1955, Tito le reconnut : « nous avons mis en œuvre la révolution avec le sang, à l’aide de l’Armée de libération nationale, et nous avons du mieux possible nettoyé notre maison ».

Tito a désormais les mains libres. Il va présider aux destinées de la Yougoslavie pendant "trente-cinq ans de dictature", tout en s’affirmant comme l’une des personnalités marquantes du mouvement des non-alignés, qui a donné à son pays une véritable renommée internationale.

Joze Pirjevec rappelle que les premiers signes de crispation nationale sont apparus dès les années soixante au sein de la fédération yougoslave. « Les antogonismes nationaux et ethniques étaient endémiques », écrit l’historien. Tito lui-même était sans illusion : « Ceux-là veulent nous remplacer », avait-il griffonné à un de ses proches lors d’une réunion où la « vieille garde » avait du répondre aux « jeunes » qui ruaient dans les brancards, réclamant une décentralisation accrue pour les républiques.

Le pessimisme de Tito ira croissant. "C’est là que ça va exploser en premier", confiait-il dès 1976 à propos du Kosovo, convaincu d’une prochaine « insurrection nationale » des Albanais. Mais il craignait également la montée de l’agitation chez les musulmans bosniaques. Pirjevec a cette phrase extraordinaire : « Tito était conscient qu’il laisserait la place au vide. Et il ne voulait pas qu’il en fût autrement. A la mort de Staline, il trahit sa pensée en commentant : +les dictateurs ne se forment jamais de successeur+ ».

Tito est mort le 4 mai 1980 à l’âge de 88 ans. Ses dernières années sont marquées par la crise économique et les crispations politiques au sein d’une Fédération yougoslave de plus en plus sous tension, attendant en fait sa disparition. Le vieux dirigeant connaît aussi des relations tumultueuses avec sa quatrième épouse, l’ambitieuse Jovanka. « Tito était un Napoléon communiste dont le Waterloo fut le lit conjugal », persifla un de ses proches.

Et pourtant, reconnaît Joze Pirjevec, Tito « aurait pu être plus fier de l’héritage qu’il laissait derrière lui car, tout au long des années qu’il avait passées au pouvoir, la qualité de vie des masses populaires s’était considérablement améliorée, la pression policière était retombée, l’écart entre les privilèges dont bénéficiait le sommet politique du Parti et la vie des simples citoyens s’était résorbé (…) La Yougoslavie était l’un des pays les plus ouverts au monde ».

Sans doute faut-il trouver là les raisons d’une certaine « yougonostalgie » ou « titostalgie » dans les Balkans d’aujourd’hui.

Il est vrai qu’on peut concevoir aisément que les années de paix de Tito, en dépit des difficultés quotidiennes et de la censure, paraissent à une certaine génération comme une époque bénie avant les guerres et les règlements de comptes sanglants, qui ensanglantèrent la Yougoslavie, dix ans à peine après la mort du maréchal. Mais comme le souligne aussi dans la préface le journaliste et historien Jean-Arnault Dérens, rédacteur-en-chef du Courrier des Balkans, « la crise du projet européen, condamnant les Balkans à un mortifère statu quo politique et social, officiellement désigné sous la forme euphémistique de +stabilité régionale+, laisse l’imaginaire politique de la région vide de projets et de réponses. Dans ces conditions, quand tout semble à réinventer, la référence à Tito s’impose d’elle-même, au moins comme une béquille intellectuelle, comme un point de référence permettant de retrouver un peu de sens au milieu d’un interminable marasme ».