Blog • Kosovo : l’impossible retour d’exil

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Bolla, de Pajtim Statovci, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, éditions Les Argonautes, 2023.

Arsim est un Albanais du Kosovo et Miloš est serbe. Ils se rencontrent à Pristina quelque temps avant la guerre effroyable que les deux communautés vont se livrer. C’est l’éblouissement et ils s’aiment au défi de toutes les conventions avant que le conflit ne les emporte chacun vers leur destin. Arsim choisit l’exil et découvrira à son retour que sa perception du pays natal est changée à jamais et qu’il est désormais un étranger parmi les siens.

Un récit tragique qui justifie le titre de Bolla, cet animal des légendes albanaises symbolisant le mal et la mort. Le récit aussi d’une génération, celle peu ou prou de Pajtim Statovci, né en 1990, dont le parcours est très proche de celui d’Arsim, le narrateur, contraint à l’exil avec sa femme et ses deux enfants pour un pays, non nommé, mais qui ressemble étrangement à la Finlande où l’écrivain a trouvé refuge avec ses parents à l’âge de deux ans et dont il a la nationalité. Le finnois est sa langue d’écriture.

Arsim est un personnage sombre, peu sympathique, victime d’une culture de la violence intra-familiale. Contraint au mariage par sa famille, il se montre brutal avec sa femme, Ajshe, dont Statovci nous livre un beau portrait. Le jeune couple s’est installé à Pristina pour échapper à un « quotidien rural rabougri ». « Je pense que l’être humain vit mieux dans la crainte que sans rien craindre, parce que j’ai grandi ainsi moi aussi, comme tous les Albanais de ma connaissance (...) Qui a été élevé à la peur n’apprendra jamais à vivre sans peur ».

Des amours clandestines et dangereuses

La tension est déjà extrême entre Serbes et Albanais du Kosovo, en cette année 1995, et Arsim doit suivre ses études « dans des appartements, des hangars, des magasins et des caves vides » car les universités ont été interdites aux Albanais. « Albanais et Serbes sont devenus des insultes les uns pour les autres ». Puis c’est le coup de foudre entre Arsim et Miloš qui doivent s’adapter à des amours clandestines et dangereuses dans une société très traditionnelle.

Pajtim Statovci, Bolla, Éditions Les Argonautes, Saint-Germain-en-Laye, 2023, 256 pages, 22 euros.

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Milos veut devenir médecin et Arsim rêve d’être un écrivain, en dépit de ses doutes, qui ressemblent sans doute beaucoup à ceux qui tourmentaient le jeune Pajim Statovci. « Ecrire, en soi, n’a rien de beau, c’est au contraire une torture, exaspérante, c’est se forcer à dire ce que d’autres ont dit bien mieux ».

La haine grandit entre Albanais et Serbes. Les deux communautés s’habituent à l’horreur. Les Serbes « progressent tel un incendie, occupent des territoires entiers d’un coup, avec indifférence. La vie est devenue cruelle et les gens s’y sont habitués, le corps d’un mort n’est plus le corps d’un mort mais l’image du corps d’un mort ».

Gâtés par l’abondance

Arsim part avec sa famille pour la Bulgarie puis un pays du Nord où il découvre, avec les autres Albanais de l’exil, une incroyable prospérité qu’ils ne pouvaient même imaginer et qui rend bientôt toute tentative de retour illusoire. Pajim Statovci se veut d’ailleurs lucide sur les Kosovars de l’exil, qui n’aiment rien tant que construire des demeures disproportionnées au pays natal où ils ne reviennent que rarement avec des enfants de plus en plus dédaigneux de leurs origines : « Je crois que notre réticence à rentrer ou même à évoquer le retour tient en fait à l’argent. De ce qu’il y a de l’argent ici et pas au Kosovo. Cela pèse plus dans la balance que le pays natal et le patriotisme. Qui prétend le contraire est un menteur ». Répétant la fatalité de la violence, Arsim frappe ses enfants, les considérant comme « gâtés par trop de biens, par l’abondance ».

Arsim fait de la prison à la suite d’une aventure homosexuelle assez sordide, sidéré devant les conditions plus que confortables de son incarcération pour un Kosovar. Il s’essaye de nouveau à l’écriture et admire des textes d’auteurs classiques « au flux si beau et aromatique », dont les mots « embrassent une immensité d’autres mots ». Il convient de saluer au passage la traduction élégante et légère de Claire Saint-Germain, qui vit à, Helsinki et a traduit entre autres Laura Lindstedt et Aki Ollikainen.

Le retour d’exil, une illusion

Expulsé à l’issue de sa peine, le retour au Kosovo s’avère très dur et la réalité du nouveau pays indépendant lui paraît insupportable ou absurde. « Ici le désespoir perce partout », pense Arsim, convaincu que son pays, qui n’est plus le sien, « est corrompu pour toujours, il est dévoyé par la mauvaise parole, marqué en hachures noires sur toutes les cartes ». Il retrouvera Milos qui a sombré dans la démence. Le retour d’exil est une illusion. Tel est sans doute le message essentiel de Statovci à l’intention de la diaspora kosovare.

Bolla est le troisième roman de Pajim Statovci. Son premier livre, Mon chat Yugoslavia, écrit alors qu’il n’était encore qu’un étudiant, a été traduit dans de nombreuses langues.