Blog • Le Soleil se lève-t-il à l’Ouest ? portraits de migrants de Roumanie

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A première vue, le titre du livre édité par Habitat-Cité, association qui s’occupe notamment des problèmes d’hébergement et de relogement des migrants en situation de grande précarité, est assez déroutant. Les connotations politico-culturelles consacrées des notions géographiques telles que l’Ouest et l’Est ne semblent pas jouer de rôle particulier dans la motivation des hommes et des femmes auxquels on donne la parole dans ce livre. Ils sont venus de l’Est et se sont retrouvés à l’Ouest, parce qu’ils étaient bel et bien poussés par le besoin et non pas sous l’emprise d’un quelconque mirage contre-nature. Leur « cas » n’est guère isolé puisqu’ils participent d’un mouvement migratoire de grande ampleur.

A gauche : Danciu, Florin et Elisabeta, à droite : Tiberiu [photo Stéphane Etienne]
Nous sommes loin du temps où des individus choisissaient la liberté en fuyant à l’Ouest afin d’échapper aux dictatures communistes, pour reprendre la terminologie de la guerre froide [1]. Roms et ruraux pour la plupart, les dix « héros » de ce livre font partie des quelque trois millions de Roumains qui, après l’implosion du régime communiste, ont été amenés à quitter leur pays en raison de la démission de l’Etat post-communiste devant l’explosion de la précarité et du chômage provoquée par les bouleversements socio-économiques qui se sont traduits par le démembrement des coopératives dans les campagnes ou encore par la fermeture des grandes entreprises. Ils sont assez représentatifs de ceux qui sont particulièrement visibles, mais somme toute peu nombreux » [2] par rapport à l’ensemble des migrants roumains. Plus précisément, il s’agit de ceux qui se sont retrouvés à un moment ou à un autre à la rue ou dans des conditions de survie misérables, et ont été amenés à solliciter les services des organismes sociaux par le biais de diverses associations, dont Habitat-Cité, éditrice du livre. Ils se retrouvent donc dans une situation différente tant par rapport à ceux, les plus nombreux, qui gagnent tant bien que mal leur vie en travaillant, que par rapport à ceux qui, tout en étant aussi précaires qu’eux, ne font pas appel aux organismes sociaux par manque d’information ou parce qu’ils sont sous la coupe de réseaux criminels liés à la mendicité, à la prostitution ou au vol.

Le Soleil se lève-t-il à l’Ouest ? Après avoir lu le livre, on peut cependant trouver cette question moins incongrue, et se dire : Pourquoi pas ? , à en juger tout au moins par les notes d’espoir qui ponctuent les témoignages recueillis. Le message que semblent vouloir passer leurs auteurs est tout en nuances, loin de tout misérabilisme.

Si, en fuyant le plus souvent des situations sociales, économiques et familiales insoutenables, ils ont été vite confrontés à des situations autrement insoutenables, avant de trouver quelques raisons pour espérer s’en sortir, les hommes et les femmes auxquels on donne la parole ici n’accablent jamais le pays quitté ni celui d’accueil. Tout en décrivant dans le détail les difficultés qu’ils ont rencontrées en France, ils manifestent tous volontiers la reconnaissance pour les personnes qui leur ont porté secours et les institutions qui leur ont apporté une aide. Il ressort par exemple de leurs témoignages que l’intervention d’individualités, d’« âmes charitables », peut se révéler décisive pour faire accéder les personnes en détresse aux réseaux associatifs et publics pouvant les aider, tandis que la scolarisation des enfants joue un rôle considérable dont les principaux intéressés sont conscients.
Il y a comme une modération dans leur manière de présenter les situations par lesquelles ils sont passés qui a de quoi surprendre le lecteur. Ils se racontent sur un ton posé, font sereinement le bilan, s’expriment sur les choses qu’ils souhaitent, ce qui nous permet de saisir de près les sentiments et les parcours de tous ces gens que l’on évite ou que l’on craint quand on les croise dans la rue, sur les places de parking des supermarchés ou dans les transports en commun et dont le comportement provoque l’étonnement, le mépris, la haine et alimente toutes sortes de fantasmes.

Les bons et les mauvais platz

« Ce recueil a pour objectif de sensibiliser les lecteurs et de leurs faire découvrir des migrants qui restent encore largement méconnus dans un contexte sociopolitique empreint, de plus en plus souvent, de discours stigmatisants », lit-on dans l’introduction [3]. De toute évidence, les membres de l’association Habitat-Cité entendaient se donner les moyens pour réaliser un livre non seulement sur leurs interlocuteurs habituels, mais aussi avec eux et pour eux. Au final, cela donne un vrai « beau livre », soigné à tout point de vue, grand format, papier épais, cartes en couleurs reconstituant les itinéraires des témoins dont les propos sont accompagnés des photos pleine page, rappelant celles du Studio Harcourt, réalisées par Stéphane Etienne, qui les représente sous leur meilleur jour ; c’est comme un album relatant une partie de leur vie, qu’ils peuvent montrer avec fierté à ceux qui les entourent, puis conserver et transmettre aux générations futures. Dans les entretiens réalisés tour à tour en roumain et en français, selon l’interlocuteur, par Mihaela Sima, ils se racontent librement, avec leurs mots, tels qu’ils se vivent au jour le jour, à mille lieux le plus souvent de la manière dont ils sont vus et jugés d’ordinaire ou encore analysés par d’autres, y compris par certains chercheurs des plus chevronnés et guidés par les meilleures intentions. En tout cas, maints détails de leurs histoires ont de quoi faire voler en éclats tant les stéréotypes dépréciatifs que les clichés censés les valoriser.
Sur le plan des aspirations, ils sont comme tout le monde. Certains n’hésitent pas par exemple de mettre de l’argent de côté, du peu qu’ils gagnent, pour s’acheter un bout de terrain ou une maison au pays : « pour avoir un endroit pour le vacances quand on rentre au village avec les enfants », dit l’un d’entre eux, le retour définitif n’étant sérieusement envisagé par personne [4]. Le « platz », le campement construit à la hâte en marge des villes, n’a pas laissé que des mauvais souvenirs à ceux qui sont passés par là, mais sous certaines conditions, selon un des intervenants : « J’ai vécu après sur le platz d’Aubervilliers. C’était un bon platz. Il y avait trois chefs qui maintenaient l’ordre : pas de bruit, ramassage des déchets, pas de bagarres, pas de scandales, rien. Il y avait Médecins du monde qui venaient sur le platz pour faire des consultations. » [5] A Bobigny, en revanche « les Bulgares sont venus et ils causaient des problèmes, car ils étaient nombreux : ils buvaient, ils se battaient… » [6]

Tiberiu, le forgeron : « Je vivais de la pitié des gens »

Le recours à la mendicité pendant des périodes parfois assez longues est sobrement évoqué, sans complexe ni remord cependant, comme quelque chose de normal en quelque sorte, encore qu’un des intervenants, Tiberiu le forgeron, le fait d’une manière touchante quand il dit : « Je vivais de la pitié des gens » [7]. Quand Danciu dit « Au début, je mendiais, parce que je n’avais pas de travail et je ne connaissais pas bien la langue. C’était difficile » [8] il amorce certes une justification mais, en disant que c’était difficile, il semble se référer plutôt aux conditions difficiles de "travail" et aux sommes dérisoires que cela rapportait. Pourtant ce même Danciu dit un peu plus loin : « J’étais très content d’avoir mon premier contrat déclaré en France, je me sentais un homme normal. » [9] Les renseignements concernant les sommes gagnées sont instructifs. Leur montant, quelques euros par jour, est loin de celui annoncé par les grands reporters de la presse roumaine qui, sur un ton raciste à peine déguisé, mettent en scène dans leurs papiers des Roms qui se font dans les 60 euros par jour en s’installant devant une boulangerie parisienne. Sur les dix intervenants, six se disent Roms et sont présentés comme tels (Tiberiu, Elisabeta, Nicolae, Somna, Danciu, Florin) deux Roumains : Dorina, originaire d’un petit village de la République de Moldavie, et Lăcrimioara, la seule qui a fait des études supérieures, à Timisoara, avant d’arriver en France. Loredana, elle, se situe à la frontière qui sépare les premiers des seconds puisqu’elle écoute les manele, mais ne parle pas le romani et ne garde pas le contact avec les « autres Roms roumains » [10]. Enfin, rien n’est indiqué pour le dixième, Ionel, qui travaille sur les chantiers, gagne un peu mieux sa vie que les autres et a acquis le statut d’auto-entrepreneur. Son profil est proche de celui des migrants roumains « classiques », même s’il est peut-être d’origine rom. Il s’agit, dans ce cas, d’une catégorie bien représentée en Roumanie, dont on ne parle pas beaucoup, celle des Roms ou des personnes considérées comme étant d’origine rom, qui ont un domicile fixe, travaillent régulièrement et peuvent parfois monter dans la hiérarchie sociale. Certains continuent à se dire Roms, d’autres non. Les non-Roms les considèrent en général comme étant intégrés. « En général », puisque les exceptions sont nombreuses, le racisme continuant de faire des ravages en Roumanie. Toujours méprisant, le statut symbolique du Rom s’apparente à celui de l’Indien en Amérique centrale, le racisme spécifiquement antirom est depuis 1989, dans un sens, encore plus pervers parce qu’allusif ; il ne jouit plus cependant du même consensus implicite, il a cessé d’être tabou, fait débat et le cadre légal le punit .

La jupe traditionnelle et le pantalon

Contrairement à Lăcrimioara, la Roumaine diplômée qui se prépare à travailler en France dans le social alors qu’elle pensait en arrivant faire plutôt des ménages, les Roms attribuent très rarement explicitement au racisme les difficultés qu’ils rencontrent en France. En revanche, fait remarquer Mihaela Sima dans une note, ils utilisent fréquemment le terme « déportation » en parlant des expulsions [11]. Le grand-père de Nicolae a d’ailleurs été déporté pendant la guerre. Les Roms roumains sont souvent au courant des crimes commis en cette période même quand ils sont issus de familles qui n’en ont pas subi les conséquences.
Assez pudiques, mais le plus souvent spontanés et décontractés, les intervenants sont parfois très drôles. Mariée à 13 ans à Nicolae, qui en avait 17, Elisabeta raconte par exemple comment, après avoir quitté le travail, elle s’empresse de remettre sa jupe traditionnelle et son foulard bariolé, en faisant remarquer au passage que « pour les Français, quand je suis en pantalon, je suis comme tout le monde » alors que si les gens de sa famille « savaient que je travaille en pantalon, ils diraient du mal de moi » [12].

Force est de constater que les métiers exercés au noir ou légalement en France par la plupart des auteurs des récits rassemblés ici (qui sont ouvriers peu qualifiés sur les chantiers, femmes de ménage ou agents d’entretien des parcs et jardins) sont en fin de compte du même ordre que ceux qu’ils auraient pu pratiquer en Roumanie où il existe aussi des aides sociales sous différentes formes. [13] Cependant, en regardant de plus près leurs témoignages, on se rend compte que, lorsque l’occasion se présente, ils laissent entendre qu’en Roumanie c’est encore pire. Sur ce point aussi ils rejoignent l’ensemble des migrants provenant de Roumanie. Evidemment, ce n’est pas une raison suffisante pour conclure que « le Soleil se lève à l’Ouest » pour eux !

PS : L’ouvrage coûte 25 euros. Pour le commander, s’adresser à Habitat-Cité, 62, rue Vergnaud, 75013 Paris, tél. 01.45.88.71.75.
La suite de ce post consistera dans un entretien avec Mihaela Sima sur l’association Habitat-Cité.

Notes

[1Qui plus est, pour ceux qui gardent en mémoire la première décennie du régime communiste en Roumanie, l’expression « le Soleil se lève à l’Est » renvoie au culte voué au grand voisin de l’Est, l’URSS, opposé à un Occident tenu pour déclinant et décadent.

[2Visibles mais peu nombreux… les circulations migratoires roumaines est le titre d’un ouvrage de référence paru sous la direction de Dana Diminescu en 2003. Depuis la parution de cet ouvrage les choses ont quelque peu changées. S’ils demeurent toujours aussi visibles, les déshérités et leurs familles, Roms ou non, auxquels renvoie la formule suscitée, sont plus nombreux, les causes de leur errance étant les mêmes. Ils demeurent en revanche peu nombreux par rapport à l’ensemble des migrants roumains dont le nombre a également augmenté. Les frontières entre ceux qui s’en sortent pour de bon et les autres, ou encore entre les Roms et non-Roms, sont relatives comme nous le verrons plus loin.

[3Le Soleil se lève-t-il à l’Ouest ? portraits de migrants de Roumanie et Moldavie, Paris : Habitat-Cité, 2016, p. 9.

[4Id., p. 35.

[5Id., p. 73.

[6Id., p. 74.

[7Id., p. 18. Au CCAS [Comité communal d’assistance publique] quand je suis allé [avec mon fils], moi probablement je ne sentais plus mon odeur, mais je pense qu’on devait puer tous les deux. Et pourtant ils n’ont pas refusé de nous recevoir. » (Id., p. 16).

[8Id. p. 73.

[9Id., p. 77.

[10Id. p. 92.

[11Id., p. 42

[12Id., p. 34

[13Le comportement fanfaron des nouveaux riches roms et la corruption des chefs des partis roms alimentent à leur tour de novelles formes de racisme antirom. Ceux qui s’en emparent oublient vite que ce comportement et cette corruption ne sont que la copie, parfois caricaturale, des travers pratiqués à grande échelle par les non-Roms.