Blog • Macédoine : les rumeurs, les menteurs, l’espoir et la peur

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Depuis le début de la crise en Macédoine, les plus folles rumeurs ne cessent de courir. D’où l’opposition tient-elles les accablants enregistrements qui révèlent la corruption et l’autocratisme du régime de Nikola Gruevski ? Qui a organisé l’opératiuon de Kumanovo ?

<p />Assemblée générale de #protestiram dans le parc de Skopje, 19 mai 2015</p>
Assemblée générale de #protestiram dans le parc de Skopje, 19 mai 2015
@Jean-Arnault Dérens

Le gouvernement de Skopje dénonce la main de mystérieux « services occidentaux » – les Allemands ou les Américains ? – qui chercheraient à « déstabiliser » la Macédoine, l’hypothèse étant immédiatement reprise par le gouvernement russe et les médias qui lui sont proches, comme le site Sputnik, qui évoque le spectre d’une « révolution de couleur », sur le modèle de celles de Serbie, de Géorgie ou d’Ukraine. Le but ? Déstabiliser le pays pour empêcher la réalisation du gazoduc Turkish Stream, qui doit acheminer le gaz russe vers l’Europe occidentale via la Macédoine. Ce projet de gazoduc a été lancé après l’abandon du projet South Stream, annoncé le 1er décembre dernier, en raison de l’opposition de la Bulgarie. Le Premier ministre de ce pays, Boyko Borissov affiche en effet une orientation pro-américaine sans faille.

Ces hypothèses ont suffi pour échauder la blogosphère française. Jean-Paul Basquiat titre ainsi un post « L’OTAN à la conquête de la Macédoine, ce qui ne manque pas d’humour dans le cas d’un pays qui constitue, depuis vingt ans, un des principaux points d’appui américain dans les Balkans, ce qui a notamment été révélé lors des bombardements de 1999. Sur le site voltaire.net, l’inénarrable Thierry Meyssan, qui n’a bien sûr rien compris à l’affaire, croit même que les « terroristes » de Kumanovo préparait rien moins qu’un coup d’Etat, alors que de plus en plus d’informations fiables confirment les liens qu’ils entretenaient non seulement avec Ali Ahmeti, le chef du BDI, le parti albanais membre de la coalition gouvernementale, mais même avec le chef des services secrets, Sasho Mijalkov, contraint à donner sa démission le 11 mai.

Le soutien appuyé de certains milieux qui confondent anti-impérialisme et alignement sur les positions du Kremlin à Nikola Gruevski a de quoi faire sourire. Voici un archi-néo-libéral de bazar, un conservateur nationaliste de province promu au rang de nouveau hérault de la « résistance des peuples »… Historiquement, le VMRO-DPMNE, héritier du mouvement nationaliste de la grande époque, a toujours cultivé une culture autant anti-serbe qu’anti-russe. Depuis son retour au pouvoir, en 2006, ce parti de droite misait tout sur les formules magiques bien connues dans la région : privatisation massives, investissements étrangers (qui ne sont jamais arrivés), intégration euro-atlantique.

Voici un archi-néo-libéral de bazar, un conservateur nationaliste de province promu au rang de nouveau hérault de la « résistance des peuples »

L’échec rencontré par le VMRO-DPMNE, tant sur le plan de l’intégration à l’Union européenne ou à l’OTAN que sur le plan économique, explique son récent glissement pro-Moscou. Il s’agit d’un mouvement opportuniste, sachant qu’une lourde responsabilité en revient à la diplomatie européenne, qui n’a jamais rien su proposer d’autre à la Macédoine que de vagues promesses. Durant des années, les politiques européennes en Macédoine n’ont été guidées que par l’obsession de la « stabilité », cette formule hypocrite qui permet de justifier tous les arrangements, tous les compromis avec les pires brigands, les plus grands corrupteurs. « La Yougoslavie socialiste était le pays le plus stable du monde », note avec une ironie désabusée l’analyste politique Arsim Zekoli. « Par contre, une démocratie n’est pas supposée l’être, elle doit bouger, avancer ». Pour lui, le ver est dans le fruit depuis la conclusion des accords de paix d’Ohrid, qui ont donné une place privilégiée au BDI d’Ali Ahmeti, devenu incriticable, au nom du besoin de garder un moyen de « contrôle » sur la communauté albanaise du pays.

Et depuis les accords d’Ohrid, les Européens n’ont jamais rien visé d’autre que cette « stabilité » de la Macédoine, garantie, selon eux, par la participation d’un parti politique albanais à la coalition gouvernementale. Il a également fallu que la Macédoine reconnaisse l’indépendance du Kosovo, ce qui fut fait en octobre 2008. Pour le reste, le pays pouvait bien sombrer dans un marigot de corruption, le VMRO-DPMNE pouvait bien défigurer Skopje dans un délire néo-antiquisant et réduire drastiquement toutes les libertés fondamentales, il ne s’agissait que d’affaires intérieures, ne remettant bien sûr pas en cause l’orientation euro-atlantique du pays…

Au final, le pays est bord de l’explosion, l’opposition, peu crédible, n’a pas d’autre stratégie que de compter sur le soutien, improbable, des Occidentaux. Même affaibli, le VMRO-DPMNE reste maître du jeu et contrôle le calendrier politique.

C’est avant l’aube que la nuit est la plus noire

Le seul espoir nouveau vient du mouvement social, qui a commencé avec les plenums étudiants de cet hiver, grossi avec le mouvement #protestiram, lancé depuis les révélations sur la mort du jeune Martin Neskovski, le 5 mai dernier. Ce mouvement marque le réveil – la naissance ? – d’une société civile critique et créative. Pour la première fois dans l’histoire de la Macédoine, des Albanais et des Macédoniens défilent ensemble contre le gouvernement. L’opération « anti-terroriste » de Kumanovo, dramatiquement ratée, a produit des effets radicalement inverses de ceux espérés par ses concepteurs : elle a réuni une large part de la société contre le gouvernement, contre les magouilles criminelles des Sasho Mijalkov et autres Ali Ahmeti.

C’est un espoir énorme. Même si le mouvement devait retomber, le 5 mai 2015 restera une date charnière dans l’histoire de la Macédoine contemporaine.

Il convient néanmoins de ne pas s’illusionner. Acculé, le gouverment Gruevski peut se lancer dans de plus folles aventures encore. Un pouvoir aux abois ne trouvera sûrement pas d’autre carte à jouer que de relancer le tensions intercommunautaires, ce qui demeure extrêmement facile, dans un pays où tensions et frustrations s’accumulent depuis des années. C’est avant l’aube que la nuit est la plus noire, dit un proverbe macédonien.