Turquie : des étudiants arrêtés témoignent de la répression

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Les étudiants ont été à la pointe des manifestations qui ont suivi l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu. Ils ont fait face à la répression. Ils continuent de payer le prix de leur engagement. Témoignages.

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Par Mathilde Warda

Arda est assigné à résidence depuis le mois de mai.
© Mathilde Warda | Courrier des Balkans

Arda refuse de se plaindre, après tout, il est entouré de sa famille et peut recevoir de la visite, contrairement à ses camarades encore en prison. Ses amis lui ramènent à boire ou à lire, explique-t-il en montrant des livres sur une commode, où l’on peut voir, parmi d’autres titres, Les Luttes de classes en France, de Karl Marx. Reste que, depuis près de trois mois, cet étudiant en gestion ne voit le monde extérieur que depuis les fenêtres de l’appartement dans lequel il est assigné à résidence.

Le 30 avril dernier, aux alentours de cinq heures du matin, lorsqu’il ouvre les yeux dans sa chambre d’une résidence étudiante, il est entouré de six policiers. Il est arrêté dans ce qu’on appelle une « opération à l’aube », où la police, parfois lourdement armée, se présente au domicile des personnes qu’elle doit arrêter. Ce n’est qu’après trois jours de garde à vue qu’il apprend ce qui lui est reproché. Cet étudiant en gestion est accusé « d’insulte au président » avec comme seule preuve des tweets, dont certains publiés il y a plus de deux ans, notamment après le séisme de 2023.

Après quatre jours en garde à vue, il s’attend à être libéré comme quatorze autres personnes arrêtées le même jour que lui. Or, pour des raisons qu’il ne s’explique pas, il est assigné à résidence, une autre étudiante est envoyée en détention pendant quelques semaines. « Trois mois, c’est vraiment une durée incroyablement longue pour une assignation à résidence infligée à un étudiant. Je ne suis pas quelqu’un qui prend les armes. Je ne suis pas un voleur. Je ne suis pas un meurtrier. Qu’est-ce que j’ai fait ? Supposons que j’ai insulté le président, ce serait dans un tweet. Je n’ai rien fait. Traduisez-moi en justice, condamnez-moi, d’accord. Mais la date de mon procès n’est pas encore fixée », explique Arda, bracelet électronique à la cheville.

Trois mois, c’est vraiment une durée incroyablement longue pour une assignation à résidence infligée à un étudiant.

Le 19 mars dernier, l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoğlu, considéré comme le principal opposant au président Recep Tayyip Erdoğan, avait provoqué une vague de contestation jamais vue dans le pays depuis 2013 et le mouvement de Gezi. Après cette arrestation, des manifestations massives ont eu lieu à Istanbul pendant une semaine, avant que la mobilisation ne change de forme, et continue avec des manifestations plus éparses et des rallyes bi-hebdomadaires organisés par le principal parti d’opposition (CHP) à Istanbul et dans le reste du pays.

Les étudiants ont été très actifs dans cette mobilisation. Leur rassemblement près de l’université d’Istanbul qui venait d’annuler le diplôme universitaire d’Ekrem Imamoğlu a été l’un des moments les plus symboliques de la contestation : alors que la police tentait de les bloquer, ils finissaient par faire plier le barrage et passer. « Tout a commencé là-bas, et après cela, tous les élèves ont été tellement motivés que nous avons cru pouvoir conquérir le monde », se souvient Arda.

Mais cette mobilisation s’est aussi soldée par une forte répression. Beaucoup sont arrêtés, pendant les manifestations ou directement chez eux, lors de ces « opérations à l’aube » comme Arda, après avoir été identifiés. En avril, au moins 300 étudiants étaient détenus selon les organisations étudiantes, ils ont été libérés pour la plupart, certains sous contrôle judiciaires et restent poursuivis par la justice.

Arda a participé aux manifestations de mars, mais a fini par être arrêté à la veille du 1er mai qui s’annonçait particulièrement tendu cette année. Ces arrestations lors « d’opération à l’aube » qui servent comme double objectif : empêcher la participation aux manifestations et effrayer ceux qui voudraient y aller.

Près de trois mois plus tard, il n’a toujours aucune visibilité tant sur sa libération que sur la date de son éventuel procès. « Je fais partie de ce mouvement étudiant, et je suis puni. Je l’accepte parce que nous nous engageons dans cette voie en étant prêts à en payer le prix », explique-t-il.

Amnesty International alerte sur des cas de violences policières

Amnesty International a documenté plusieurs cas de violences policières pendant les manifestations de mars. « Nos conclusions révèlent des preuves accablantes de l’usage fréquent de la force illégale par les forces de l’ordre contre des manifestants pacifiques dans plusieurs villes de Turquie. Les autorités ont utilisé des gaz lacrymogènes, des sprays au poivre, des projectiles à impact cinétique et des canons à eau contre des personnes qui ne faisaient qu’exercer leurs droits », dénonce l’organisation.

Selim, étudiant en relations internationales à Izmir, est venu à Istanbul pour manifester le 1er juillet, à l’occasion des cent jours de l’arrestation d’Ekrem Imamoglu. De ce soir-là, il raconte la violence de son arrestation - les gaz lacrymogènes, les menottes, les coups, les insultes - et les jours de garde à vue mais surtout l’attente interminable dans l’incertitude. « À tout moment, quelqu’un peut décider de vous jeter en prison pour intimider les gens, pour les effrayer, afin que ces événements s’apaisent. Donc, cette peur est constamment présente à l’intérieur », explique-t-il. Après une attente qui lui semble une éternité, il est libéré sous contrôle judiciaire avec une interdiction de sortie du pays et deux pointages par semaine, lui non plus n’a pas de visibilité sur la durée de sa punition. Treize étudiants arrêtés en même temps que lui ont été placés en détention.

Parmi les centaines d’arrestations, de nombreuses personnes sont aussi relâchées après quelques heures, comme un avertissement ou une tentative d’instiller la peur. Assise à la table d’un café près de l’Université de Boğaziçi, où elle étudie, Aslı, 22 ans, raconte sa garde à vue le 31 mai. Elle participait à une commémoration organisée pour l’anniversaire de Gezi. Elle a lieu chaque année, mais cette fois-ci les étudiants ont gonflé les rangs. Elle a été arrêtée avec une centaine d’autres participants. Avant cela, de nombreux de ses amis avaient été arrêtés lors d’une manifestation organisée sur le campus de l’université. Elle a participé à de nombreuses manifestations depuis le mois de mars, alors à cette garde à vue, elle y est était préparée, explique-t-elle, et ne l’a pas pour autant refroidi.

Les gens sont épuisés. Ils sont retournés chez eux, mais ils n’ont pas oublié l’injustice, l’illégalité et la violation de leurs droits.

Avec les examens puis l’arrivée de l’été, la mobilisation des étudiants est presque à l’arrêt, même s’ils continuent de défendre leurs camarades en prison, en ligne, au tribunal ou aussi lors d’un rassemblement prévu samedi 2 juillet. Ces étudiants estiment que la mobilisation doit continuer, par d’autres moyens, calendrier scolaire oblige, avec septembre en ligne de mire. « Je n’ai pas la foi. Je ne crois peut-être pas que les choses vont changer, mais je n’ai pas d’autre choix que d’espérer, je dois rester optimiste. Je dois au moins mener ce combat partout où je peux, chaque fois que je le peux », explique Aslı. « Je pense que la situation est très négative pour la Turquie. Mais y-a-t-il de l’espoir ? Il y a toujours de l’espoir, et nous devons le suivre », confirme aussi Arda.

La pression mise sur le CHP continue elle aussi. En plus d’Ekrem Imamoğlu, plusieurs maires sont en prison, et le parti fait face à de nombreuses procédures judiciaires qui visent jusqu’à la tête du parti. Malgré tout, Arda veut continuer à voir du positif, « si ce processus n’avait pas eu lieu, il n’y aurait peut-être pas eu autant d’actions militantes. Il n’y aurait pas eu d’activisme », détaille cet étudiant qui était déjà politisé avant. Pour ceux qui ne l’étaient pas, la mobilisation a été un facteur de politisation à grande vitesse, en particulier pour les jeunes, comme l’avaient été les manifestations de Gezi pour la génération précédente.

Selim n’est pas très optimiste sur l’avenir du pays, mais il pense qu’un nouveau point de rupture aura lieu. « Les gens sont épuisés. Ils sont retournés chez eux, mais ils n’ont pas oublié l’injustice, l’illégalité et la violation de leurs droits », commence-t-il. « Tant que les problèmes des gens ne seront pas résolus, je ne pense pas que ce mouvement prendra fin. Les problèmes sont toujours là, et ils continuent de s’accumuler, de s’amplifier, comme une avalanche qui nous submerge ».