Par Mathilde Warda
Depuis l’esplanade de l’église Saint-Pierre qui surplombe la ville, Antakya en reconstruction apparaît. La ligne d’horizon est marquée par un alignement d’innombrables grues. À leur pied, dans la lumière brumeuse et poussiéreuse de fin de journée, des immeubles commencent à voir le jour.
La ville est un immense chantier. Après des mois passés à démolir les bâtiments endommagés par le séisme, des constructions sont partout en cours. Tout le long de la route, des longs panneaux montrent des photos des projets de construction. « Antakya se révèle », assure des affiches signées de la métropole.
Entre tous ces chantiers, et des bâtiments qui commencent à être construit, un petit parc est toujours là. Aux stands de restauration, les principaux clients sont les travailleurs des chantiers. Au milieu du parc, à l’écart du chaos ambiant, des hommes âgés continuent de jouer au okey, une variante turque du rami, en buvant du thé.
Le 6 février 2023, le sud-est de la Turquie a été dévasté par un séisme faisant plus de 50 000 morts, selon les chiffres officiels, et la province d’Hatay a été l’une des plus touchées. Dans le centre de la ville historique d’Antakya, peu de choses ont résisté. L’église grecque orthodoxe dont seule une partie de la façade a tenu, se reconstruit peu à peu. La charpente en bois du dôme de la mosquée Habib-i Neccar, considérée par le gouvernement turc comme la première mosquée construite sur le sol turc, en 638, semble terminée. Pierre par pierre, les bâtiments historiques sont reconstruits.
Dans le Uzun Çarşı, le long bazar historique, l’incertitude plane toujours. Mehmet tient un stand de barbe à papa et de vente de maïs. Le bazar va être fermé, explique-t-il, et les propriétaires devraient être relocalisés dans des conteneurs un peu plus loin. Mais il n’était pas le propriétaire du terrain qu’il utilisait. « Je ne sais pas où je vais aller maintenant, et lorsque nous partirons d’ici, les gens viendront-ils là où nous irons ? »
« Reviendront-ils ? »
Mehmet s’interroge aussi sur l’avenir de la ville. Après le séisme, beaucoup d’Antakyalı - les habitants d’Antakya - ont quitté la ville pour s’installer ailleurs en Turquie. « Pour que cette ville se rétablisse, il faut la réparer et beaucoup de gens sont partis. Je peux dire que la moitié d’Hatay n’est plus ici, à Ankara, à Istanbul ou ailleurs. Tous ces gens reviendront-ils ici ? » Comme beaucoup de ceux qui sont restés, Mehmet vit dans un conteneur et déplore la situation économique. « Le salaire minimum est de 22 000 livres [environ 500 euros], mais que fait-on avec 22 000 livres ? Les loyers vont de 15 à 20 000 livres. »
Un peu à l’écart du centre, sur les versants des collines, des logements sociaux sont en cours de construction. Un alignement de bâtiments identiques, construit par l’Administration du développement du logement social, TOKI.
Le long de l’Oronte, se dresse ainsi une lignée de bâtiments flambant neuf. Sur la rive d’en face, des commerces sont installés dans des conteneurs ou des préfabriqués, comme ce café qui vend du künefe, ce dessert de cheveux d’anges avec du fromage, arrosé de sirop de sucre brulant, installé dans un préfabriqué, décoré de peintures colorées et de expressions connues. « Nous avions une petite boutique au marché des cordonniers, à l’intérieur de la mosquée Ahmediye. Nous avions nos tables et des chaises. Nous faisions notre künefe sur les braises. Maintenant que nous sommes dans un bâtiment préfabriqué, les braises ne sont plus autorisées alors, nous le faisons au gaz », explique Abdulkadir, tout en continuant à surveiller la cuisson. ll espère pouvoir se réinstaller à son emplacement historique d’ici la fin de l’année.
« Du travail a été fait, nous le voyons bien. Hier, par exemple, j’ai vu des immeubles là où il n’y avait plus que des terrains vagues, mais nous voulons qu’ils accélèrent, pour sortir de la vie en conteneur et retourner à notre propre vie, à la maison. » Abdulkadir vit lui aussi dans un conteneur, éloigné du centre. « Nous vivons plus loin de la poussière, dans un environnement plus respirable », concède-t-il. Mais l’éloignement des lieux de vie pose aussi des problèmes d’embouteillages, dans une ville où les routes cabossées sont parfois bloqués pour les travaux ou empruntées par de nombreux camions de chantiers.
La rue en face du café est mouillée, comme à beaucoup à Hatay, l’eau étant utilisée par les chantiers et les particuliers « parce qu’il y a toujours de la poussière. Par exemple, sortez maintenant, touchez une table, c’est de la poussière. Essuyez-la et cinq minutes plus tard, elle est à nouveau poussiéreuse. Nous arrosons donc constamment pour essayer de chasser cette poussière », explique Abdulkadir.
Il espère le retour des touristes pour relancer le commerce « dont les gens ont besoin pour se relever et continuer à vivre », explique-t-il. « Nous voulons que davantage de touristes reviennent ici, même s’ils ne font pas d’achats, pour voir à quel point un tremblement de terre peut être grave, destructeur, négatif pour la vie, et surtout que les ingénieurs viennent voir, qu’ils voient comment les maisons qu’ils édifient devraient être construites », conclut le künefeci.











